ECOLE D’INGÉNIEURS

L’EPITA vient de fêter ses 30 ans : entretien avec son directeur, Joël Courtois

L’EPITA vient de fêter ses 30 ans. L’occasion de revenir avec son directeur, Joël Courtois, sur une école d’ingénieurs qui est aujourd’hui un modèle après avoir été un temps décriée. Plongée dans une école d’informatique qui n’a jamais laissé indifférent.

Joël Courtois (photo Epita)

Olivier Rollot : Aujourd’hui vous êtes considérée comme l’une des toutes meilleures écoles d’ingénieurs française, 25ème par exemple dans le dernier classement de l’Usine nouvelle, mais il a fallu longtemps batailler pour en arriver là !

Joël Courtois : A sa création en 1984, l’EPITA connaît un succès très rapide qui amène ses dirigeants à avoir la folie des grandeurs avec la création de Paris Campus comprenant beaucoup d’écoles. C’est un échec et le groupe Ionis reprend l’EPITA en 1994 une école qui est une belle marque mais dans laquelle il y a tout à faire si on veut qu’elle devienne une véritable école d’ingénieurs. C’est ce à quoi je m’attelle lors de mon arrivée en 1997. Mais je me rends aussi compte que nous avons pas mal d’adversaires à l’époque dans la communauté universitaire où l’EPITA traine la réputation d’une école de « hackers ».

O. R : Il va finalement vous falloir 10 ans pour obtenir l’habilitation de la Commission des titres d’ingénieur (CTI).

J. C : En 2000 nous déposons notre premier dossier et nous n’essuyons pas de vrai refus. On nous demande juste de compléter notre dossier, mais je sens bien que c’est notre nombre restreint d’enseignants-chercheurs – seulement quatre en 2000 – qui pêche alors aux yeux de la commission. La pédagogie par projet de l’école ne déclenche pas non plus d’enthousiasme mais, heureusement, la CTI évolue également dans sa doctrine en affirmant son intérêt pour ce qui nous caractérise, c’est-à-dire le travail en équipe sur des projets, le tutorat et les périodes de stage – nous sommes alors déjà à neuf mois, ce qui est la norme aujourd’hui, mais encore rare à l’époque – et nous obtenons finalement l’habilitation en 2007.

O. R : On vous reprochait de ne pas faire assez de recherche mais vous dites qu’aujourd’hui tous vos étudiants peuvent en faire dès leur première année.

J. C : Nous voulons que le plus grand nombre possible de nos étudiants soient formés à la recherche. Dès leur première année en cycle ingénieur ceux qui le désirent ont accès à nos laboratoires. Résultat : nous sommes l’une des très rares écoles dont certains étudiants de 5ème année publient déjà des articles dans des congrès de recherche.

O. R : C’est cette expérience que vos étudiants viennent chercher à l’EPITA?

J. C : 80% de nos étudiants ont mis l’EPITA en vœu 1 dans le cadre d’admission-postbac et notre plus gros concurrent aujourd’hui est la plus renommée des écoles postbac, l’Insa de Lyon. On ne vient pas à l’EPITA par hasard alors que, par exemple, un élève choisira l’Ensimag parce qu’elle est la meilleure des Ensi. 100% de nos étudiants sont des passionnés qui sont prêts à beaucoup travailler pour devenir les meilleurs.

O. R : Tous vos étudiants de première année, tout juste sortis du bac, ont le niveau pour devenir ingénieur ?

J. C : Oui et non ! Entre 20 et 30% ne passent pas tout de suite en deuxième année du cycle préparatoire : certains parce qu’ils ont du mal à comprendre qu’il faut travailler bien plus qu’au lycée, et d’autres – souvent des bons élèves d’ailleurs – parce qu’ils n’avaient pas forcément bien compris ce qu’était l’informatique. Mais le redoublement n’est pas un droit : nos professeurs principaux regardent chaque situation pour trouver la meilleure solution pour chaque cas difficile et leur proposer une réorientation, si besoin est.

Au final, on constate aussi que des candidats qui étaient parmi les derniers recrutés peuvent devenir de très bons étudiants. Et c’est là, quand on fait réussir des passionnés que le système n’avait pas révélés, qu’on a vraiment l’impression de faire notre boulot !

O. R : Mais avec toujours aussi peu de filles !

J. C : Nous ne sommes jamais parvenus à attirer plus de 10% de filles et nous en sommes plutôt aujourd’hui à 5 ou 6%. C’est bien dommage alors que nous sommes l’une des écoles les plus impliquées dans la promotion des femmes ingénieures et que les entreprises cherchent absolument à créer des équipes mixtes. A poste égal nos diplômées sont mieux payées que leurs homologues masculins. Et, dans l’école, toutes les filles se disent heureuses d’être là.

O. R : Votre pédagogie est largement fondée sur le projet. Comment cela fonctionne-t-il ?

J. C : Dès la première année, nous mettons en avant ce qu’apportera chaque chapitre de cours dans une carrière d’ingénieur. Pour un informaticien, c’est simple de comprendre que la maîtrise des maths est indispensable si on ne veut pas être un simple exécutant, que celle de l’électronique est nécessaire pour maîtriser les machines mais pour la physique, quoi de mieux que de monter un projet, par exemple en calculant à quelle hauteur rebondit une balle selon la matière sur laquelle elle est lancée, pour démontrer le lien entre la théorie et la pratique ?

Mais attention, le projet n’est efficace que dans un environnement de cours : le projet seul est une hérésie. C’est un peu comme si on demandait à un étudiant de réinventer la métallurgie à partir d’un tas de charbon pour construire ensuite une Ferrari. En 1ère et 2ème année, l’EPITA dispense 30 heures de cours par semaine comme dans une prépa classique, auxquelles s’ajoutent 30 h de travail personnel. Quand nos nouveaux étudiants arrivent je m’amuse toujours à leur dire qu’ils réussiront facilement s’ils travaillent à mi-temps : c’est-à-dire 12 heures par jour !

O. R : Développez-vous aussi votre dimension internationale ?

J. C : Nous avons même été parmi les premières écoles à rendre obligatoire une expérience internationale (aujourd’hui en moyenne deux semestres) et il y avait bien longtemps que nos étudiants avaient plus de 800 au TOEIC [test d’anglais] quand la CTI demandait aux étudiants de toutes les écoles d’atteindre les 750. Dès la deuxième année nos étudiants peuvent passer un premier semestre à l’étranger et il est également possible de suivre les trois premières années entièrement en anglais.

O. R : l’EPITA est une école postbac, est-il possible de l’intégrer en cours de cursus ?

J. C : 80% des étudiants du cycle ingénieur viennent des prépas intégrées de l’EPITA. Les autres sont issus à 50% de classes prépas et à 50% d’IUT ou de licences. Certains, en IUT, ont plus le sens pratique, d’autres, en prépas, celui de l’abstraction. C’est pour mettre tout le monde dans le même bain que nous avons inventé ce qu’on appelle la « piscine ».

O. R : La fameuse « piscine » de l’EPITA qui attire tant les étudiants !

J. C : Chez nous, contrairement à ce qu’en ont fait d’autres en reprenant le concept, il ne s’agit pas de sélectionner les étudiants mais, tout au contraire, de leur donner un apprentissage de la solidarité et du travail d’équipe. Pendant douze jours, en dormant 3 ou 4 heures par nuit, parfois même dans l’école, ils vont travailler non-stop à un rythme qui leur permettra de découvrir quelles sont leurs capacités intellectuelles et physiques. Quand je passe une nuit blanche, que sais-je faire ensuite ? Un vrai challenge qu’adorent les étudiants qui veulent être les meilleurs codeurs (aidés par les étudiants de 5ème année) et qui permet de créer un bel esprit de promotion.

O. R : Vous insistez beaucoup sur la vertu du travail en équipe.

J. C : Toute la pédagogie de l’EPITA tient à former des équipes qui travailleront ensemble pour réussir ensuite à intégrer les meilleures entreprises. Nous sommes une start up qui se renouvelle chaque année. Dès la deuxième année les étudiants peuvent ainsi commencer à travailler sur un projet innovant. Ensuite nous les encourageons constamment à demander des conseils à leurs voisins et à partager leurs bonnes idées. Dix bonnes idées partagées vont en faire surgir bien d’autres qui vont se développer et s’enrichir. Il n’y a que le jour des partiels qu’il faut travailler seul…

O. R : Vous vous limitez aux environs de 300 étudiants par promotion. Pourquoi ?

J. C : Nous pourrions effectivement en avoir plus mais nous tenons à conserver une pédagogie de proximité. Nous formons même les parents pour qu’ils comprennent que ce que nous demandons à leurs enfants sera dur et qu’ils ont peu de chance de réussir s’ils jouent aux jeux vidéo toute la nuit !

O. R : Pourtant vos étudiants trouvent très facilement un travail une fois diplômés.

J. C : Et même parfois avant. Google et Facebook sont même venus recruter directement des étudiants dont ils avaient repéré le profil sur les réseaux et qui avaient encore plusieurs années à valider dans leur cursus. Aujourd’hui 20% de nos étudiants partent travailler à l’étranger pour des salaires qui ont atteint jusqu’à 120 000$ par an. En France la moyenne est de 38 000€ hors primes et 40 000€ avec. Nos 6000 anciens travaillent aujourd’hui dans 2500 entreprises différentes.

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Olivier Rollot
Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel). Il anime également le blog HEADway et du blog du Monde « Il y a une vie après le bac ».

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