Trente ans après la création de l’École de guerre économique qu’il a dirigée jusqu’en juin 2026 Christian Harbulot, revient sur l’intuition fondatrice d’un établissement longtemps à contre-courant : faire de l’information un levier stratégique dans les rapports de force économiques. Des origines militaires aux enjeux d’IA, de souveraineté, de santé, de banque ou d’Afrique, il défend une lecture offensive, documentée et culturelle de la puissance, désormais rattrapée par l’actualité : la force de l’économie dépasse bien souvent celle des armes !
- Le Général Jean-Claude Gallet vient de succéder à Christian Harbulot,
AUX ORIGINES DE L’ÉCOLE DE GUERRE ÉCONOMIQUE
Olivier Rollot : Pourquoi créer une école dédiée à la guerre économique à la fin des années 1990 ?
Christian Harbulot : Nous partions d’un constat simple : l’enseignement supérieur ne prenait pas réellement en compte les rapports de force dans le champ économique. Les écoles de commerce enseignaient l’analyse concurrentielle, mais la guerre économique restait un non-sujet. Or, dès cette époque, nous voyions que la compétition ne se limitait pas aux prix, aux parts de marché ou aux stratégies d’entreprise. Elle engageait aussi des États, des dépendances, des asymétries d’information, des stratégies d’influence et des logiques de puissance.
O. R : Quel a été le premier déclencheur de cette réflexion ?
C. H : Le modèle japonais a beaucoup compté. Le Japon vaincu en 1945 devient, à la fin des années 1980, la deuxième économie mondiale. Cela ne s’explique pas seulement par le travail ou la discipline. Il y avait un modèle d’accroissement de puissance par l’économie. Les États-Unis avaient laissé au Japon une marge de manœuvre économique afin d’éviter qu’il ne bascule dans le camp communiste. Le MITI, ministère de l’Industrie et du Commerce, devient alors un instrument central de reconstruction de puissance. Cette analyse a nourri les travaux qui mèneront en 1994 à la publication du rapport Martre et à la reconnaissance de l’intelligence économique.
Ce rapport a permis de poser un cadre autour de l’intelligence économique. Mais nous étions encore contraints. Au Commissariat général du Plan, certains courants ne voulaient pas entendre parler de guerre économique. Nous avons donc réussi à faire émerger le rôle stratégique de l’information, sans pousser complètement le raisonnement. Le point central était pourtant là : les puissances s’affrontent aussi par l’économie, et l’information structure cet affrontement.
O. R : L’École de guerre économique est donc née de cette frustration ?
C. H : En partie. Nous voulions créer des méthodologies d’utilisation de l’information qui dépassent la simple veille, la documentation ou l’analyse concurrentielle. Très vite, nous avons travaillé sur des cas réels, des secteurs peu étudiés, des mutations de l’économie de marché. L’agroalimentaire américain, les brevets, les transferts de technologie, les dépendances industrielles : ces sujets nous permettaient de comprendre comment l’économie devenait un terrain de confrontation.
O. R : À quoi ressemblait la première promotion de l’EGE ?
C. H : Elle mêlait jeunes étudiants et profils expérimentés : marine marchande, finance, parcours déjà confrontés aux nouveaux rapports de force économiques. Cette diversité a été très utile. Nous ne formions pas seulement des analystes, mais des esprits capables de croiser les mondes.
UNE CULTURE STRATÉGIQUE ISSUE DU RENSEIGNEMENT
O. R : La proximité avec le monde militaire a-t-elle joué un rôle important ?
C. H : Elle a été déterminante. Avant de rejoindre l’ESLSCA, je travaillais au sein de Défense Conseil International, une structure liée au ministère de la Défense et à Bercy. Avec le général Pichot-Duclos, nous avions créé un département d’intelligence économique. Nous avons mené des études pour la DAS, puis pour la DGA, autour d’un même sujet : le rôle de l’information dans les rapports de force, militaires mais aussi économiques.
O. R : Votre parcours personnel explique-t-il cette approche ?
C. H : Je viens de Sciences Po Paris, avec une formation en science politique et en histoire. À la fin des années 1980, je me suis intéressé aux mutations économiques et au monde du renseignement. Cette histoire explique encore aujourd’hui la singularité de l’EGE.
O. R : Quelle différence faites-vous entre géopolitique et guerre économique ?
C. H : Les géopoliticiens étudient d’abord les relations internationales, les peuples, les territoires, les rivalités classiques de puissance. Mais les rapports de force économiques ont longtemps été laissés au second plan. C’est étrange, car ils traversent toute l’histoire. La guerre du Péloponnèse, Rome contre Carthage, Louis XI face à Charles le Téméraire : derrière les affrontements militaires, nous retrouvons des enjeux de commerce, de routes, de financement, d’accès aux marchés. La guerre économique consiste à regarder cette face cachée des rapports de puissance.
O. R : Pourquoi cette dimension a-t-elle été si peu étudiée ?
C. H : Elle oblige à parler d’enrichissement, de distribution des richesses, de prédation et de dépendance. Les universitaires comme les responsables politiques préfèrent souvent les catégories plus classiques : territoire, diplomatie, armée, souveraineté. Pourtant, les banques, les groupes industriels, les plateformes numériques, les acteurs de la donnée ou de la santé mènent aussi des combats stratégiques.
LE RETOUR DES DÉPENDANCES
O. R : La période actuelle rend-elle votre approche encore plus audible ?
C. H : Très clairement. Pendant près de vingt-cinq ans, beaucoup de dirigeants français ne voulaient pas entendre parler de guerre économique. Aujourd’hui, ce déni devient difficile. La crise énergétique, la guerre en Ukraine, les tensions sur les médicaments, les dépendances numériques, les chaînes logistiques, la donnée bancaire : tout ramène à cette question. Nous redécouvrons la guerre économique par le mot dépendance.
Les entreprises viennent donc davantage chercher ces grilles de lecture. Le monde bancaire s’inquiète de sa dépendance à l’écosystème américain de la donnée. Des filières agricoles ou alimentaires nous interrogent aussi. Nous avons travaillé sur le Mercosur et sur les effets potentiels pour la filière viande française. Ces sujets montrent que la concurrence ne suffit pas à décrire la réalité. Il faut analyser les rapports de force, les stratégies d’acteurs, les dépendances et les effets de système.
O. R : Votre centre de recherche CR451 joue-t-il ce rôle d’interface avec les entreprises ?
C. H : C’est un centre de recherche appliquée. Son nom renvoie à Fahrenheit 451 : l’importance de préserver la connaissance, de ne pas la détruire ni la caricaturer. Le CR451 travaille avec des acteurs économiques, des établissements d’enseignement supérieur, des institutions. Nous avons aussi un observatoire sur la sécurité de la recherche, auquel participent plusieurs universités. Le fait qu’une structure privée accueille ce type d’initiative dit beaucoup des blocages qui existent encore dans le monde public.
À Bordeaux, nous collaborons avec une école spécialisée dans la cognition. L’objectif n’est pas seulement d’étudier la désinformation, mais l’usage offensif de la connaissance : comment un adversaire occupe le terrain, exploite nos failles, lance des polémiques sourcées, déstabilise sans nécessairement mentir. Cette approche exige une vraie précision.
UNE ÉCOLE À LA FOIS FRANÇAISE ET INTERNATIONALE
O. R : L’EGE est-elle devenue une pépite au sein du groupe Planeta ?
C. H : Elle occupe une place particulière, car elle travaille sur des sujets disruptifs, très liés à l’époque. Nous avons une double activité de formation initiale et continue. Le bachelor en science politique et intelligence économique a démarré en septembre 2025 avec une première promotion très motivée. Nous proposons aussi plusieurs MBA spécialisés, ainsi qu’un parcours de formation continue qui attire des cadres d’entreprise, des ministères et du monde de la défense.
O. R : Cette approche s’exporte-t-elle ?
C. H : Nous intervenons en Amérique latine, en Afrique francophone et au Maroc, notamment à travers notre antenne de Rabat. En Afrique, nous avons voulu éviter toute ambiguïté. Il ne s’agissait surtout pas de reproduire des réflexes de Françafrique ou de donner l’impression d’une infiltration par l’universitaire. Notre message a été clair : les acteurs locaux doivent se réapproprier les outils. Cette réappropriation commence à se voir dans plusieurs pays.
Cette approche intéresse aussi l’Amérique latine dont l’enseignement supérieur reste très marqué par l’influence américaine. Notre grille de lecture apporte de l’oxygène. L’enrichissement mutuel des cultures est un principe essentiel de l’EGE.
IA, CULTURE GÉNÉRALE ET DISCIPLINE INTELLECTUELLE
O. R : L’intelligence artificielle bouleverse-t-elle votre manière de former ?
C. H : Elle nous oblige à poser deux questions. La première : comment éviter d’aggraver notre dépendance à des systèmes américains chargés en connaissances ? La seconde : comment éviter le piège du bouton magique, c’est-à-dire l’idée que l’IA répondrait à tout et rendrait l’humain secondaire ? L’IA est un outil puissant, mais le rapport aux sources, leur fiabilité, leur qualification et leur recoupement restent instables, surtout dans les sciences humaines.
Les sciences humaines reposent sur des nuances historiques, culturelles, sociales. L’intelligence économique en Suède, aux Pays-Bas, en Bavière ou en France ne renvoie pas aux mêmes trajectoires. Une IA peut mal saisir cette mosaïque. Elle peut produire une synthèse correcte en apparence, mais pauvre dans le détail, sans compréhension des racines culturelles et des logiques longues.
O. R : Le défi est donc aussi éducatif ?
C. H : Il est immense. La culture générale baisse. Beaucoup d’étudiants arrivent avec des lacunes importantes. Il faut leur réapprendre à lire, à comparer des auteurs, à comprendre la construction d’une pensée. Aucune IA ne remplace ce travail. Les enseignants devront parfois être plus directifs. Notre bachelor est important pour cela : il permet de construire cette discipline intellectuelle dans la durée.
O. R : Comment évitez-vous les conflits politiques dans une école qui travaille sur des sujets sensibles ?
C. H : Nous avons des règles très strictes. Le premier principe est le respect des autres, quelles que soient leur origine ou leur culture. Le second est la rigueur des méthodes. Quand nous travaillons sur la confrontation informationnelle, nous parlons de rhétorique : un discours sourcé face à un autre discours sourcé. Le reste n’a pas sa place. Cette culture interne est indispensable.
O. R : Les étudiants travaillent beaucoup sur des cas pratiques ?
C. H : C’est même l’une des forces de l’école. Ils créent un dialogue entre la lettre de mission, l’analyse, la créativité et la responsabilité. Les étudiants peuvent discuter un intitulé, identifier un angle mort, proposer une autre lecture. Cette marge de réflexion les distingue d’une simple logique d’exécution.
LA GUERRE ÉCONOMIQUE AU TEMPS DES CRISES
O. R : L’invasion de l’Ukraine relève-t-elle d’abord de la guerre économique ?
C. H : Pas seulement. Nous sommes aussi dans une logique géopolitique classique : rapport Est-Ouest, recomposition territoriale, imaginaire russe de puissance. Mais l’économie et la société jouent un rôle majeur. L’entrée potentielle de l’Ukraine dans l’Union européenne crée un effet miroir pour certaines populations russes. Les écarts de niveau de vie, les soldes versées aux soldats, les compensations familiales, les mutations de la consommation peuvent déstabiliser des équilibres sociaux.
Il faut donc articuler géopolitique, géoéconomie et ce que j’appellerais une « géosociété » encore trop peu étudiée. Les sociologues, les psychologues, les historiens du social travaillent chacun leur domaine, mais les passerelles restent insuffisantes. Or les conflits modernes exigent ces croisements. La RDA avait cherché à créer une société de consommation socialiste pour résister à l’influence ouest-allemande, avec des effets économiques destructeurs. Ces mécanismes éclairent les rapports de puissance.
Nous travaillons pour notre part aujourd’hui sur le cercle vertueux du médicament. Les grands groupes pharmaceutiques se concentrent sur l’innovation et les traitements coûteux. À côté, les médicaments matures, qui représentent une part essentielle des prescriptions courantes, sont souvent laissés à des acteurs plus petits. La Chine a bien compris l’intérêt stratégique de ce segment. La question devient territoriale et politique : comment maintenir des infrastructures productives suffisantes pour garantir la continuité d’approvisionnement et éviter une médecine à deux vitesses ?
O. R : Après trente ans, vous avez donc le sentiment que l’intuition initiale était juste ?
C. H : Elle était juste, mais elle a été longue à faire entendre. Aujourd’hui, les dépendances, les ruptures d’approvisionnement, les conflits, l’IA, les données, les tensions agricoles ou sanitaires rendent ces questions visibles. L’enjeu n’est pas de crier à la guerre partout. Il est de construire des grilles de lecture solides, sourcées, capables d’aider les acteurs publics et privés à comprendre ce qui se joue vraiment.
L’ECOLE DE GUERRE ECONOMIQUE ET SMS PUBLIENT UN LIVRE BLANC SUR LE SPORT
Sous le titre Le sport au-dessus des conflits, l’arbitre d’un monde sous tension, l’École de guerre économique et SMS publient un livre blanc sur le sport en collaboration avec l’Observatoire du sport business. Un Livre Blanc qui « met en évidence les fragilités croissantes du modèle sportif international ». La dépendance économique aux financements externes, le rôle déterminant des médias et la concurrence entre puissances internationales ont progressivement transformé le sport en outil d’influence diplomatique et stratégique. Le Livre Blanc propose plusieurs orientations concrètes : « définir une neutralité claire et applicable, sanctuariser des règles communes face aux pressions extérieures, diversifier les ressources financières et renforcer la transparence des mécanismes de financement ». L’objectif est de « préserver le sport comme espace de cohésion entre les peuples et comme facteur de stabilité sociale ».