Un enseignement supérieur privé en plein essor en Europe

by Olivier Rollot

En dix ans la part des effectifs étudiants de l’enseignement supérieur privé est passée en France de 19% à 27%. Une expansion qui la classe un peu en dessous de la moyenne mondiale (28,3%) mais loin au-dessus de la moyenne européenne qui est de 11,4%, soit environ 1,36 million d’étudiants. Une Union européenne dans laquelle on est passé de 44 établissements en 1984 à 100 en 1990 puis à plus de 1 000 en 2020. Le 18 mai l’Union des Grandes écoles privées (UGEI) organisait à Paris, dans les locaux de PSB, un colloque en partenariat avec ses homologues européens réunis dans l’EUPHE (European Union of Private Higher Education) qui permettait de voir comment l’enseignement supérieur privé s’était structuré et développé ces dernières années.

Petite radiographie de l’enseignement supérieur privé européen. Depuis 2013, la part des étudiants inscrits dans l’enseignement supérieur privé a progressé en Allemagne, Espagne, Italie, Malte, Autriche comme en Pologne observe Isak Frumin, directeur de l’Observatoire des innovations dans l’enseignement supérieur à l’université Constructor de Brême dans un article de la revue « International Higher Education » du Boston College. En Allemagne entre 2010 et 2019, les dix plus grands établissements privés, tous des universités de sciences appliquées, se sont développés rapidement. La FOM Hochschule est passée de 15 000 à plus de 50 000 étudiants, tandis que la IU Internationale Hochschule voyait ses effectifs exploser en passant de 1 000 à… 100 000 étudiants en 2024. Mais que sont ces établissements ? Si on excepte les grandes écoles de management françaises privées – essentiellement consulaires – ce sont des établissements semi-élitistes. « Les universités publiques fortes continuent de dominer le segment élitiste, notamment en matière de prestige scientifique, de légitimité publique et de soutien de l’État. Par conséquent, les établissements privés ont eu peu d’espace pour se développer comme alternatives prestigieuses », rapporte Isak Frumin.

Les représentants des établissements d’enseignement supérieur privés de toute l’Europe membres de l’EUPHE étaient réunis le 19 mai à Paris dans les locaux de PSB

Partout dans le monde ces établissements privés se concentrent donc sur des domaines professionnels, en particulier le commerce, le management, la santé appliquée et les secteurs liés aux technologies, où les étudiants recherchent des retombées claires sur le marché du travail et où les cursus peuvent être adaptés relativement rapidement. En Allemagne et aux Pays-Bas, la plupart des établissements privés sont des universités de sciences appliquées plutôt que des universités de recherche, et leur croissance est étroitement liée à des programmes orientés vers les carrières et à la demande d’étudiants non traditionnels. « L’enseignement supérieur privé s’est développé principalement non pas en remplaçant le secteur public, mais en répondant à des publics étudiants, des rythmes d’études et des niches de formation insuffisamment pris en charge par les établissements publics », analyse encore le chercheur quand l’EUPHE écrit dans un rapport publié en 2021 que « les établissements d’enseignement supérieur privés ont ouvert l’enseignement supérieur à de nombreux étudiants qui n’avaient pas accès aux établissements d’enseignement supérieur publics, contribuant ainsi à améliorer l’accessibilité et la perméabilité du système d’enseignement, et à plus d’équité en matière d’éducation»,

Des établissements innovants. Des établissements privés innovants expérimentent des modèles éducatifs atypiques. Le premier domaine d’innovation concerne l’enseignement à distance et les modalités flexibles de formation. « Ce domaine est lié à la numérisation, mais mérite une attention distincte, car il modifie la composition sociale de l’enseignement supérieur. Les établissements privés ne se contentent pas d’enseigner à des groupes étudiants existants par de nouveaux moyens ; ils attirent de nouvelles catégories d’apprenants. Il s’agit notamment d’étudiants plus âgés, d’étudiants à temps partiel, d’étudiants de première génération et d’étudiants internationaux », visibilise Isak Frumin qui évoque les noms de IU of Applied Sciences en Allemagne, International European University en Pologne, Robert Kennedy College en Suisse ou encore Universidad Europea Online en Espagne.

Le deuxième domaine est la numérisation. « Les établissements privés utilisent les outils numériques plus activement que les établissements publics afin de réduire les coûts et d’améliorer l’efficacité », écrit le chercheur. La Berlin School of Business and Innovation a lancé en 2024 un campus dans le métavers, créant un environnement virtuel qui reproduit l’expérience du campus. L’ESMT Berlin délivre des diplômes numériques sécurisés par blockchain grâce à ce que l’on appelle des Smart Certificates.

Le troisième domaine concerne l’innovation dans les modèles institutionnels eux-mêmes, à la fois en matière de gouvernance et d’enseignement. Hyper Island combine éducation et conseil, fait intervenir des experts de l’industrie comme enseignants et opère à l’international selon un modèle hybride. Forward College, avec des campus à Lisbonne, Paris et Berlin, intègre directement la mobilité dans le cursus, en imposant aux étudiants de passer d’une ville à l’autre. CODE University à Berlin fonde son modèle sur l’apprentissage par projet en ingénierie logicielle, management de produit et design d’interaction, permettant aux projets étudiants de devenir de véritables entreprises. La London Interdisciplinary School – dont emlyon est actionnaire – remplace les spécialisations traditionnelles par un cursus centré d’abord sur les problèmes, axé sur les défis sociétaux complexes.

Mais ces établissements ont également un « talon d’Achille » : la recherche, établissait l’EUPHE dans son rapport où elle écrivait : « Force est de constater que la plupart des établissements d’enseignement supérieur privés dans l’UE ne sont pas très actifs dans le domaine de la recherche ». Étant donné que leur financement repose essentiellement sur les frais de scolarité, la plupart d’entre eux ont peu de moyens financiers disponibles pour des activités de recherche, s’ils « veulent maintenir les frais de scolarité dans une fourchette raisonnable ». Il n’en reste pas moins que certaines études montrent qu’ils se « concentrent principalement sur la recherche appliquée au niveau local et régional, en collaboration avec les municipalités, les autorités régionales et l’industrie, dans le cadre de projets financés sur fonds publics ou de la recherche sous contrat ». La recherche prochain Graal de l’enseignement supérieur privé ?

  • Relire l’étude de l’EUPHE publiée en 2021 : Une approche ouverte de l’enseignement supérieur: L’enseignement supérieur privé en Europe.
  • Le numéro d’été 2026 de la revue International Higher Education du Boston College vient de paraître. Ce numéro se penche notamment sur l’essor de l’enseignement supérieur privé en Europe, depuis la croissance rapide en Allemagne d’une offre flexible et axée sur le marché du travail jusqu’à l’expansion, encouragée par l’État français, de l’enseignement supérieur à but lucratif, en passant par la place singulière qu’occupait l’enseignement supérieur privé sous les régimes communistes. Les articles explorent également l’activisme étudiant sous pression, l’éducation transnationale, l’isolement académique et la concurrence mondiale des talents, le budget indien de l’enseignement supérieur pour 2026, et l’internationalisation dans la transformation numérique de l’Allemagne.

Petit florilège issu de l’étude de l’EUPHE:

  • La plus ancienne université privée encore en activité est l’Université Georg Agricola des sciences appliquées, en Allemagne, fondée en 1816
  • La plus grande université privée est l’Université catholique du Sacré-Cœur, en Italie, 40 000 étudiants
  • Le pays qui compte le plus grand nombre d’établissements d’enseignement supérieur privés est la Pologne, avec 257 établissements privés
  • Le pays avec la plus forte proportion d’établissements d’enseignement supérieur privés est la Slovénie, avec 93 % d’établissements privés
  • Le pays qui compte le plus grand nombre d’étudiants inscrits dans des d’établissements d’enseignement supérieur privés est la France, avec 389 000 étudiants inscrits dans des établissements privés
  • Le pays avec la plus forte proportion d’étudiants dans les établissements d’enseignement supérieur privés est la Pologne, avec 27,7 % des étudiants inscrits dans des établissements privés
  • Le pays qui compte le plus grand nombre de salariés employés dans les établissements d’enseignement supérieur privés est l’Espagne, avec 30 020 salariés employés dans les établissements privés
  • Le pays où les établissements d’enseignement supérieur privés totalisent le budget le plus élevé est la France, où le budget total des établissements privés est de 2,77 milliards d’euros

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