«Talents du numérique se définit comme le bras armé de l’écosystème sur les sujets d’éducation et de formation au numérique »

Rémi Ferrand, délégué général de l’association Talents du numérique

by Olivier Rollot

Délégué général de l’association Talents du numérique, Rémi Ferrand défend une conviction : la France ne formera pas assez de talents en informatique, notamment en IA ou cybersécurité, sans agir dès le collège. Entre orientation, mixité, baisse des vocations scientifiques, apprentissage et mutations de l’emploi sous l’effet de l’IA, l’association veut relier écoles, universités et entreprises pour éclairer les jeunes et peser dans le débat public.

TALENTS DU NUMÉRIQUE, UNE INTERFACE ENTRE ÉCOLES ET ENTREPRISES

Olivier Rollot : Comment définiriez-vous Talents du numérique?

Rémi Ferrand : Talents du numérique reste une association loi 1901. La structure n’a pas changé, mais la marque a évolué. Nous nous définissons comme le bras armé de l’écosystème sur les sujets d’éducation et de formation au numérique. Notre singularité est de réunir les entreprises du secteur, les entreprises utilisatrices du numérique et l’enseignement supérieur.

Nous réunissons les organisations représentatives des entreprises du numérique, comme Numeum et le Cigref, ainsi que les établissements qui délivrent des diplômes en informatique ou dans le numérique. Historiquement, l’association venait surtout des écoles d’ingénieurs. Aujourd’hui, elle s’est ouverte aux universités, aux CFA, aux écoles spécialisées et à des établissements proposant des diplômes du bac +2 au bac +5.

O. R : Les écoles de management ont-elles aussi leur place ?

N. F : Elles nous ont rejoints progressivement. Certaines ont développé une offre importante en informatique, souvent autour du management de la donnée. Nous comptons donc des écoles de management parmi nos membres. Cela traduit une évolution forte : le numérique dépasse désormais largement le seul cadre de l’informatique.

O. R : Votre activité ne se limite pas à la représentation professionnelle ?

N. F : Nous avons deux grandes missions. La première est grand public : nous voulons être un média de l’orientation vers le numérique. Nous produisons un travail de décryptage des parcours, des métiers et des formations. La seconde relève davantage de l’influence et de la réflexion collective : nous portons des analyses, des recommandations et des positions auprès des pouvoirs publics.

FAIRE COMPRENDRE DES MÉTIERS ENCORE TROP ABSTRAIT

O. R : Comment rendez-vous ces métiers plus visibles auprès des jeunes ?

N. F : Nous utilisons nos réseaux sociaux, notre plateforme Destination numérique, des vidéos, des quiz, des ressources pédagogiques et des événements. Le numérique reste difficile à rendre palpable. Notre rôle est de montrer concrètement les métiers, les secteurs, les parcours possibles et les réalités professionnelles.

La dimension territoriale est essentielle. Nous avons renforcé les événements en région, mobilisé la presse quotidienne régionale et développé les Trophées NSI avec plusieurs partenaires. L’objectif est de montrer localement ce que sont les métiers du numérique et de l’informatique. Les jeunes doivent pouvoir rencontrer des personnes proches de leur territoire et de leur parcours.

O. R : Vous proposez désormais aux collégiens et lycéens de rencontrer des étudiants déjà orientés dans des parcours liés au numérique . Comment cela fonctionne-t-il ?

N. F : Depuis mars 2026, nous avons mis en place une nouvelle brique avec My Job Glass. Des étudiants issus de nos établissements adhérents deviennent ambassadeurs et peuvent être sollicités par des collégiens ou des lycéens. Notre apport est de former ces ambassadeurs pour qu’ils ne partagent pas seulement leur expérience personnelle, mais aussi une vision structurée des parcours et du secteur.

Les premiers rendez-vous arrivent déjà, même si la fin d’année scolaire ralentit naturellement la dynamique. Nous avons une vingtaine d’ambassadeurs au démarrage. La vraie relance se fera à la rentrée, en septembre-octobre, avec l’objectif de multiplier les rencontres.

L’IA CHANGE LE DISCOURS SUR LES MÉTIERS

O. R : Les jeunes ont-ils peur que l’intelligence artificielle transforme trop fortement les métiers du numérique ?

N. F : L’IA transforme déjà les métiers, et il serait faux de dire que le secteur ne connaît pas de remous. En 2024 et 2025, le numérique a connu une destruction d’emplois pour la première fois depuis quinze ans. L’IA n’explique pas tout : il existe aussi un ralentissement économique, des incertitudes budgétaires et des évolutions de modèles économiques. Mais elle accélère les changements.

O. R : Les métiers de développeur sont-ils particulièrement touchés ?

N. F : Ils le sont, notamment pour les niveaux d’entrée. Nous aurons toujours besoin de développeurs, mais avec un niveau de formation certainement plus élevé. Ils devront superviser l’IA, comprendre ses productions, garder un esprit critique et corriger ses limites. Cela suppose davantage de compétences, souvent davantage d’expérience, et une formation plus exigeante.

O. R : Les jeunes diplômés risquent-ils d’être les premiers fragilisés ?

N. F : C’est déjà visible. Plusieurs rapports commencent à montrer que la situation est plus difficile pour les jeunes diplômés. L’IA est peut-être la première grande révolution technologique qui ne sera pas forcément portée par la jeunesse. C’est un paradoxe majeur : les opportunités d’entrée se réduisent au moment même où il faut préparer la relève.

O. R : Les entreprises demandent-elles désormais à recruter ce qu’aucuns appellent des « juniors seniors » ?

N. F : Cette demande existait déjà, mais elle devient plus forte. Les entreprises cherchent des profils capables de superviser, d’interpréter et d’évaluer ce que produit la machine. Cela ne relève pas seulement de la connaissance technique ; cela repose aussi sur l’expérience, le recul et l’esprit critique.

FORMER À L’ESPRIT CRITIQUE DÈS LE COLLÈGE

O. R : Comment former des jeunes à des outils qui évoluent aussi vite ?

N. F : C’est toute la difficulté. Les écoles doivent former des jeunes qui utilisent déjà l’IA, mais qui devront aussi la créer, la penser et la critiquer. Les outils changent rapidement : une formation centrée sur un outil précis peut devenir obsolète en quelques mois. Il faut donc former des compétences de compréhension, d’analyse et de recul.

Historiquement, nous étions centrés sur l’enseignement supérieur et les jeunes étudiants. Puis nous nous sommes intéressés au lycée, au bac, et désormais au collège. Pour faire grandir le vivier, il faut intervenir tôt. Pour former des citoyens capables de comprendre le numérique, il faut commencer très tôt.

O. R : Que demandez-vous pour le collège ?

N. F : Nous militons pour que l’informatique soit reconnue comme une vraie discipline, indépendante de la technologie et des mathématiques, avec des heures dédiées. La France prend du retard par rapport à d’autres pays. Sans base solide dès le collège, nous ne pourrons pas répondre aux besoins en IA, en cybersécurité, et plus largement en informatique.

O. R : Les mathématiques restent-elles indispensables ?

N. F : Il faut distinguer deux sujets. Le renforcement des mathématiques pour tous est positif. Mais pour créer un vivier de poursuite d’études scientifiques, il faut aussi des volumes horaires suffisants et des parcours clairement fléchés. Pour faire de l’informatique à l’université ou en école d’ingénieurs, les mathématiques restent très souvent attendues.

O. R : Le discours « faites ce que vous voulez, les écoles vous prendront comme vous êtes » vous semble-t-il dangereux ?

N. F : Il peut être trompeur. Certains métiers du numérique ne demandent pas un haut niveau scientifique, mais un parcours académique en informatique, à l’université ou en école d’ingénieurs, suppose des attendus. Les jeunes et les familles doivent le savoir. Quand un élève souhaite faire de l’informatique en terminale sans mathématiques, il risque de se fermer des portes.

NSI, UN POTENTIEL ENCORE FRAGILE

O. R : Quel bilan faites-vous de la spécialité du lycée Numérique et sciences informatiques (NSI) ?

N. F : Les chiffres sont relativement stables, mais ils restent insuffisants. Il existe encore de fortes différences entre filles et garçons, ce qui nous alerte. Le sujet est encore plus compliqué pour la spécialité Sciences de l’ingénieur, dont les effectifs ont fortement baissé. Nous ne sommes pas dans une compétition entre disciplines scientifiques : nous avons besoin de toutes.

O. R : La spécialité NSI est-elle assez présente dans les lycées ?

N. F : Non. Environ 60% des lycées la proposent. Un objectif de 75% avait été évoqué pour 2027, mais nous ne savons pas pourquoi cet objectif n’est pas de 100%. Dans certains territoires, l’offre est beaucoup plus faible. Et les élèves ne changent pas toujours de lycée pour suivre une spécialité, surtout hors des grandes villes.

Il faudrait que tous les lycées proposent NSI. Il faudrait aussi davantage de postes au Capes d’informatique ou à l’agrégation. À ce rythme, nous aurons un corps enseignant formé beaucoup trop tard. Il existe un écart considérable entre les déclarations sur la France terre d’innovation et la réalité des moyens mis sur la formation scientifique.

O. R : Beaucoup d’élèves abandonnent NSI entre la première et la terminale. C’est certes obligatoire d’abandonner une spécialité en terminale mais pourquoi plutôt celles-là ?

N. F : Environ la moitié des élèves abandonnent la spécialité entre la première et la terminale. Les raisons sont multiples, mais le manque de visibilité sur ce que permet NSI joue beaucoup. Les familles font souvent des choix conservateurs, comme maths-physique-chimie, ce qui peut être très pertinent, mais recrée en partie l’ancien bac S dans un cadre où le vivier scientifique global a diminué.

MIXITÉ : UN DÉCROCHAGE FÉMININ INQUIÉTANT

O. R : La réforme du lycée a-t-elle accentué les écarts entre filles et garçons ?

N. F : Elle a accentué le décrochage féminin. Nous sommes revenus vingt ou trente ans en arrière sur certains indicateurs. Quand nous sommes passés d’environ 50% de bacs scientifiques à environ 30%, nous avons perdu un tiers des jeunes, mais près de la moitié des jeunes femmes concernées. C’est un problème majeur pour les filières scientifiques et numériques.

O. R : Comment expliquer cette situation ?

N. F : Les causes sont culturelles, sociales et scolaires. Les représentations jouent très tôt. Il faut interroger les stéréotypes, la formation des enseignants, les messages envoyés aux familles, l’accompagnement des élèves. Tant que l’éducation nationale ne portera pas une stratégie de fond dès le plus jeune âge, nous n’y arriverons pas.

Le plan annoncé par Élisabeth Borne a eu le mérite de fixer des objectifs, notamment 5 000 jeunes femmes supplémentaires chaque année dans la spécialité mathématiques. La première année, il n’y en a eu qu’une poignée de plus. Il faut laisser du temps à une politique publique, mais les aléas politiques rendent difficile une action continue.

O. R : Faut-il accompagner les jeunes femmes dans la durée ?

N. F : C’est indispensable. Nous soutenons des initiatives comme Tech pour toutes, qui accompagnent des jeunes femmes vers les métiers du numérique. L’intérêt de ce type de programme est de suivre les jeunes dans le temps, du lycée jusqu’à l’insertion professionnelle. À chaque étape, il existe des pertes, des besoins d’information, de soutien et de confiance.

LE VIVIER, CONDITION DE TOUTE POLITIQUE NUMÉRIQUE

O. R : La France annonce régulièrement des besoins massifs en IA ou cybersécurité. Ces objectifs sont-ils réalistes ?

N. F : Ils ne le seront pas sans travail sur le vivier. Nous pouvons annoncer des milliers d’experts en cybersécurité ou en IA, mais si nous ne traitons pas l’amont, les mathématiques, l’informatique au collège, NSI au lycée et l’orientation, nous nous contenterons de déplacer les mêmes profils d’un secteur à l’autre.

O. R : Vous craignez une concurrence entre filières ?

N. F : Le risque existe. Cyber, IA, ingénierie : tout le monde cherche les mêmes talents. L’objectif ne doit pas être de nous les prendre les uns aux autres, mais de faire grossir le vivier. Sans cela, les politiques publiques resteront incantatoires.

O. R : La démographie ajoute-t-elle une difficulté supplémentaire ?

N. F : La démographie est centrale. Nous avons perdu des dizaines de milliers de naissances ces dernières années. Cela créera un trou d’air dans l’enseignement supérieur dans quelques années. Cette donnée devrait être intégrée beaucoup plus fortement dans les politiques publiques, comme cela aurait dû être fait depuis longtemps pour la médecine.

O. R : Le recrutement d’étudiants à l’international peut-il compenser une partie du manque ?

N. F : Il le fait déjà en partie. La baisse du vivier scientifique issu du bac français a été compensée par l’arrivée de bacheliers étrangers dans certaines formations. Mais cela pose aussi des questions politiques, notamment à l’approche de 2027. Il pourrait y avoir un écart entre les besoins économiques du pays et certaines évolutions du débat public.

UNE ORGANISATION QUI VEUT PESER DANS LE DÉBAT PUBLIC

O. R : Comment fonctionne votre gouvernance ?

N. F : Notre conseil d’administration réunit des représentants de l’enseignement supérieur et des entreprises. La présidence alterne tous les deux ans entre les deux collèges. Depuis mars, Jonathan Ammar, issu du monde professionnel, préside l’association. Avant lui, la présidence était assurée par des représentants de l’enseignement supérieur.

Nous avons plusieurs commissions. La commission compétences travaille sur les contenus de formation. La commission éducation traite les sujets liés à l’éducation nationale. La commission post-bac suit l’enseignement supérieur, l’alternance, les niveaux de prise en charge et l’impact de l’IA sur les formations. Nous avons aussi un observatoire et une commission communication.

O. R : Votre rôle est donc aussi politique ?

N. F : Oui, nous sommes un think tank. Nous produisons des notes, des recommandations, des positions, puis nous allons voir les administrations, les cabinets et les responsables politiques. Notre force est de parler à la fois au nom des entreprises et de l’enseignement supérieur.

O. R : Quel regard portez-vous sur le projet de loi concernant la régulation de l’enseignement supérieur privé ?

N. F : Nous le soutenons globalement. Le numérique a connu une forte croissance de l’alternance, parfois avec des formes d’opportunisme. Dans ce contexte, renforcer la qualité, restaurer la confiance et mieux évaluer les organismes de formation nous semble nécessaire.

O. R : L’alternance a beaucoup progressé dans le numérique ?

N. F : Malgré un net reflux depuis deux ans, elle a globalement explosé, notamment dans le supérieur, surtout après bac +2 et bac +3. Le nombre de CFA dans notre secteur a été multiplié par trois. C’est considérable. Cela rend encore plus nécessaire un cadre de qualité clair et partagé.

O. R : Talents du numérique agit-il aussi en formation continue ?

N. F : Nous pouvons produire des analyses et des positions sur la formation professionnelle, mais nous n’agissons pas de manière opérationnelle. Notre cœur reste le post-bac, l’avant-bac, l’orientation, les compétences et la relation entre formation et monde professionnel.

VINGT ANS APRÈS, UNE MISSION TOUJOURS D’ACTUALITÉ

O. R : Talents du numérique avait-il vocation à durer ?

N. F : Je le dis sous forme de boutade, au départ, notre objectif aurait presque été de disparaître. Si le problème du vivier, de l’orientation et de la compréhension des métiers avait été réglé, nous n’aurions plus eu besoin d’exister. Nous avons fêté nos vingt ans et sans vrai volontarisme politique je crains que nous ne soyons encore là dans vingt ans.

O. R : Pourquoi cette nécessité demeure-t-elle ?

N. F : Les jeunes sont de grands consommateurs de numérique, mais pas encore assez des acteurs du numérique. Notre enjeu est de permettre ce basculement : former des professionnels, mais aussi des citoyens éclairés.

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