L’ESIEA vient d’installer son principal campus à Ivry-sur-Seine dans un bâtiment neuf, plus vaste, plus écologique et pensé comme un outil pédagogique. Son directeur général, Loïc Roussel, revient sur ce déménagement, la stratégie d’un groupe associatif non lucratif, l’aquaponie sur le toit, la féminisation des effectifs, l’intelligence artificielle, la cybersécurité et les défis qui attendent les écoles d’ingénieurs.
UN CAMPUS COMME ACTIF STRATÉGIQUE
Olivier Rollot : Pourquoi avoir quitté l’ancien campus d’Ivry-sur-Seine ?
Loïc Roussel : Nous étions installés depuis le début des années 1980 dans une ancienne usine, celle des sucettes au caramel Pierrot Gourmand. Le lieu avait du charme, presque un esprit start-up garage, mais il était devenu très contraignant : mal isolé, coûteux à chauffer, inconfortable l’été, peu adapté aux standards actuels et difficilement compatible avec nos ambitions d’inclusion et d’attractivité. Avec le temps, cet écart avec les campus de nos concurrents devenait un vrai sujet.
O. R : Qu’est-ce que le nouveau campus change concrètement ?
L. R : Le changement est majeur. L’ancien site faisait plutôt 6 000 m² et accueillait environ 1 500 étudiants. Le nouveau dépasse les 10 000 m² et a été conçu pour 2 000 étudiants. Nous avons aussi construit, à côté de l’école, une résidence étudiante de 300 chambres. Pour la mobilité internationale, c’est un atout considérable : accueillir des étudiants venus de loin avec un logement sur place, dans un cadre de campus, apporte une forme de sécurité très forte.
O. R : Le groupe reste propriétaire de l’école ?
L. R : L’école appartient au groupe ESIEA, une association loi 1901 reconnue d’intérêt général. Il n’y a pas de SCI ni d’intérêts privés derrière. C’est important pour nous : le bâtiment est détenu par la personne morale associative. Après la construction, nous avons cédé la résidence étudiante et conservé la propriété de l’école.
L’école avait été propriétaire de son ancien site, puis avait revendu en 2008 pour libérer de la trésorerie dans une période difficile. Elle était ensuite redevenue locataire de ses propres locaux. Depuis plusieurs années, je défendais l’idée qu’il fallait retrouver une assise patrimoniale. Posséder un bel actif peut compter dans les périodes difficiles, tout en donnant à l’école un campus plus conforme à son positionnement.
O. R : Ce projet existait-il déjà à votre arrivée à la direction générale en 2019 ?
L. R : J’ai lancé ce sujet dès mon arrivée, parce que je le portais déjà au conseil d’administration depuis longtemps. La première piste consistait à refaire entièrement le site existant, mais cela aurait imposé des travaux très lourds, avec des déménagements partiels successifs. La ville d’Ivry nous a ensuite proposé un terrain, ce qui a changé la donne : partir d’une feuille blanche était beaucoup plus simple et beaucoup plus cohérent.
O. R : Quel rôle la mairie d’Ivry-sur-Seine a-t-elle joué ?
L. R : Le projet s’est construit main dans la main avec la mairie, qui souhaitait fortement nous garder à Ivry. La ville partageait plusieurs de nos valeurs : le modèle associatif non lucratif, l’attention à l’écologie, l’attachement aux sciences. Cette convergence a permis d’imaginer non seulement une école, mais un quartier cohérent autour d’exigences environnementales fortes.

Le nouveau campus de l’Esiea
ÉCOLOGIE, ACCESSIBILITÉ ET INNOVATION
O. R : Vous présentez ce bâtiment comme exemplaire sur le plan environnemental. En quoi l’est-il ?
L. R : Il cumule plusieurs labels et va très loin sur le biosourcé, qui est à mes yeux le plus exigeant car il prend en compte tout le cycle de vie du bâtiment, de la construction à la déconstruction. Les matériaux ont été choisis pour limiter leur impact carbone. Le bâtiment produit plus d’énergie qu’il n’en consomme, il est très isolé, accessible, conforme aux normes handicap et conçu pour réduire au maximum son empreinte.
O. R : Le bâtiment est-il entièrement construit en bois ?
L. R : Pas entièrement. Pour une résidence de 18 étages, au pied du métro, dans une zone sensible aux risques d’inondation, le bois n’était pas la solution la plus simple. Nous avons donc utilisé du béton, mais du béton recyclé, avec du réemploi issu du bâtiment déconstruit sur place. Même la ruelle devant l’école intègre des granulats et des tuiles issus de cette déconstruction. L’idée était d’éviter de jeter des matériaux et d’en faire revenir de nouveaux.
O. R : Quelles innovations énergétiques avez-vous intégrées ?
L. R : Nous avons des panneaux solaires en toiture, mais ils produisent moins en fin de journée, au moment où des besoins persistent. Pour compenser, nous utilisons un système de stockage par eau : un grand réservoir en sous-sol et un autre en hauteur. Quand il y a un surplus d’électricité, l’eau est remontée ; lorsqu’il faut récupérer de l’énergie, elle redescend. Le bâtiment fonctionne aussi sans énergie fossile pour le chauffage.
Nous récupérons la chaleur fatale de notre salle machines et de la serre située sur le toit, puis nous la réinjectons dans une boucle d’eau à l’échelle du bâtiment. Comme l’isolation est très performante, cela suffit l’essentiel du temps. En complément, pour les périodes les plus froides, nous récupérons aussi de la chaleur perdue de la déchetterie d’Ivry.
L’ambition écologique a été étendue au quartier avec la mairie. Des systèmes de phytoépuration traitent une partie des eaux à l’échelle de la ZAC, grâce à des plantes, plutôt que de tout renvoyer dans des circuits plus énergivores. Cela montre qu’une écologie urbaine est possible avec de la méthode et du bon sens.
O. R : Vous parlez aussi d’un « bac à sable pédagogique » Que voulez-vous dire ?
L. R : Le bâtiment n’est pas seulement un ensemble de salles de cours. Il est entièrement domotisé, avec une gestion technique open source hébergée localement. Nous avons la main sur les stores, les circuits d’eau, les paramètres énergétiques. Les étudiants et les chercheurs peuvent travailler dessus en continu, lancer des projets d’intelligence artificielle, mesurer, optimiser, tester. Le campus devient un objet de recherche appliquée.
UNE SERRE SUR LE TOIT POUR INCARNER LE NUMÉRIQUE UTILE
O. R : Pourquoi installer une serre agricole sur le toit d’une école d’informatique ? C’est loin des missions d’une école spécialisée dans l’informatique ?
L. R : Nous ne changeons pas de métier. Nous restons une école d’informatique, d’électronique et d’intelligence artificielle. Simplement, nous appliquons ces savoir-faire à des sujets concrets, visibles, utiles. C’est plus parlant pour les étudiants, plus stimulant pour les projets et plus lisible lors des journées portes ouvertes. Cela permet aussi d’ouvrir l’imaginaire de l’école à d’autres profils.
C’est une vraie serre industrielle, pas une petite serre de jardin. Elle mesure environ 450 m² au sol et 4,40 m au point le plus bas. À côté, une zone renforcée accueille environ 150 m² de bassins. Nous y élevons des poissons dont les déjections nourrissent les plantes ; les plantes filtrent l’eau des poissons. C’est un système d’aquaponie très vertueux.
O. R : Les productions ont-elles vocation à être consommées ?
L. R : À terme, il y aura des poissons et des légumes produits dans la serre. L’intérêt est d’obtenir de la protéine animale et du végétal dans une boucle presque sans déchet, avec très peu d’eau et sans intrants chimiques. Dans un contexte de dérèglement climatique, ce type de solution a du sens : l’agriculture devient moins exposée aux aléas extérieurs, à la sécheresse ou à la grêle.
O. R : Quel est l’apport réel du numérique dans ce système vivant ?
L. R : L’équilibre d’un petit écosystème est fragile. L’intelligence artificielle, les capteurs et l’électronique permettent de suivre les paramètres, d’anticiper les déséquilibres et d’ajuster le fonctionnement. Notre objectif est aussi de développer des solutions reproductibles et peu coûteuses, par exemple avec des sondes moins chères, compensées par des traitements de données plus intelligents.
O. R : Ces nouvelles dimensions de l’informatique peuvent-elles contribuer à féminiser l’école ?
L. R : Nous l’espérons. Nous sommes passés d’environ 13% de filles à mon arrivée à près de 23%. Pour une école d’informatique, c’est une progression réelle, d’autant que le vivier de lycéennes choisissant les spécialités scientifiques – et encore plus informatique – tend à se réduire. Les sujets liés au vivant, à l’écologie et à la responsabilité peuvent attirer des profils qui ne se seraient pas spontanément projetés dans une école d’informatique.
IA, CYBERSÉCURITÉ ET NOUVELLES COMPÉTENCES
O. R : Comment définissez-vous aujourd’hui l’ESIEA ?
L. R : L’ESIEA est une école d’informatique, très orientée numérique, avec deux spécialités historiques fortes : l’intelligence artificielle et la cybersécurité. Sa mission, telle qu’elle est formulée par le conseil d’administration, est de révéler les hommes et les femmes qui font un usage pertinent et responsable des nouvelles technologies. Le numérique est partout, mais nous voulons le mettre au service de projets utiles.
O. R : L’intelligence artificielle bouleverse-t-elle votre modèle de formation ?
L. R : Pour nous, c’est à la fois une continuité et une rupture. L’informatique a connu des révolutions majeures depuis soixante ans. Ce qui change cette fois, c’est la vitesse. Chaque semaine, des outils apparaissent et dépassent ce qui semblait encore impressionnant quelques jours plus tôt. Les écoles doivent donc adapter très vite leur façon de former.
Les entreprises attendent de plus en plus des jeunes capables d’agir avec une forme de séniorité. L’IA prend en charge une partie des tâches d’exécution autrefois confiées à des juniors. Le sujet devient donc : comment former des jeunes ingénieurs capables de piloter, d’arbitrer, de comprendre les systèmes, de guider des agents IA, et pas seulement d’exécuter des tâches techniques ?
O. R : Le rôle de l’enseignant change-t-il lui aussi ?
L. R : Profondément. Le professeur ne peut plus seulement être celui qui transmet une connaissance descendante. Les étudiants vérifient déjà tout, croisent les sources, questionnent les approximations. Avec l’IA, l’accès à la connaissance devient plus personnalisé, plus rapide, plus interactif. Le rôle de l’enseignant se déplace vers l’accompagnement, la mise en projet, l’exigence méthodologique, le recul critique.
O. R : Votre nouveau campus anticipe-t-il cette évolution pédagogique ?
L. R : Complètement. Sur huit étages, seuls trois sont consacrés aux salles de cours. Le reste est dédié aux projets, au coworking, au fablab, à la vie étudiante, au studio d’enregistrement, à la salle de sport. Nous n’avons pas voulu construire un lycée vertical. Comme près de 70% de notre pédagogie repose sur les projets, il fallait des espaces pour fabriquer, tester, collaborer.
O. R : L’IA fait-elle aussi émerger de nouveaux risques ?
L. R : De plus en plus de personnes peuvent produire des applications ou des services qui fonctionnent sans comprendre comment ils fonctionnent réellement. Cela va multiplier les failles de sécurité. En parallèle, les IA sont déjà très efficaces pour attaquer, parfois plus faciles à mobiliser pour l’attaque que pour la défense. Nous entrons probablement dans une décennie d’explosion des enjeux de cybersécurité.
O. R : La cybersécurité reste donc un axe central pour l’ESIEA ?
L. R : C’est l’un de nos deux piliers historiques. Nous faisions déjà de la sécurité informatique au début des années 1990, avant que le mot cybersécurité s’impose. Beaucoup de figures du domaine sont passées par l’école. Aujourd’hui, ce sujet devient encore plus stratégique avec l’IA, mais aussi avec le quantique.
O. R : Pourquoi le quantique est-il lié à la cybersécurité ?
L. R : Parce que certains systèmes de chiffrement solides aujourd’hui pourraient devenir vulnérables avec le calcul quantique. Depuis 2018, nous avons un laboratoire de recherche en informatique quantique et nous sensibilisons les étudiants à ces enjeux. Nous ne travaillons pas sur le matériel, qui relève d’investissements gigantesques, mais sur la partie logicielle et les usages associés.
UN MODÈLE ASSOCIATIF DANS UN ENVIRONNEMENT PLUS DUR
O. R : Dans un contexte tendu pour l’enseignement supérieur privé, comment regardez-vous la situation ?
L. R : Le climat devient plus difficile pour les écoles indépendantes non lucratives. L’attractivité des sciences, la concurrence, les évolutions réglementaires et les équilibres économiques créent de fortes tensions. L’ESIEA reste un modèle associatif, indépendant et non lucratif, ce qui devient rare. Cela ne nous protège pas de tout, mais cela donne une cohérence forte à notre projet.
O. R : L’apprentissage reste-t-il solide pour vos étudiants ?
L. R : Cette année, les placements se maintiennent au niveau des années précédentes. Mais il serait imprudent d’être trop optimiste pour les années à venir. L’IA peut réduire certains besoins de profils juniors, et les apprentis relèvent par définition de ce niveau d’entrée. Les entreprises ont encore de l’inertie, mais elles vont progressivement intégrer ces nouveaux outils dans leurs organisations.