POLITIQUE DE L'ENSEIGNEMENT SUPERIEUR

Faut-il supprimer l’Ena ?

Emmanuel Macron s’apprêtait à annoncer la suppression de l’ENA ce lundi 15 avril quand les flammes de Notre-Dame ont eu raison des annonces présidentielles post mouvement des gilets jaunes. Et depuis le débat est sur toutes les lèvres dans la fonction publique : faut-il vraiment supprimer l’ENA ? Prenant la parole jeudi devant ses étudiants son directeur, Patrick Gérard s’est voulu rassurant rapporte Challenges : « C’est plus une transformation de ce qui existe qu’une suppression absolue ».

Ce qu’allait dire le Président. Selon le texte écrit de son intervention publié par différent médias Emmanuel Macron allait affirmer ce lundi : « Je crois dans l’excellence républicaine, et nous avons besoin d’une élite, de décideurs. Simplement, cette élite doit être à l’image de la société et être sélectionnée sur des bases exclusivement méritocratiques. C’est pourquoi nous en changerons la formation, la sélection, les carrières en supprimant l’ENA et plusieurs autres structures pour en rebâtir l’organisation profonde ». Et d’asséner : « L’État se doit en la matière de montrer l’exemple. Si nous voulons bâtir une société de l’égalité des chances et de l’excellence républicaine, il nous faut refonder les règles du recrutement, des carrières et de l’ouverture de la haute fonction publique ». Sur le modèle de Sciences Po, la nouvelle école recourrait largement à la discrimination positive. Ce à quoi l’ENA répond dans un tweet qu’elle compte cette année dans sa dernière promotion 26% d’élèves boursiers de l’enseignement supérieur.

Au-delà de son caractère très symbolique la suppression de l’ENA a pour but d’empêcher une certaine endogamie au sommet de l’Etat appuyée sur la logique des grands corps – Cour des comptes, Conseil d’Etat ou Inspection générale – que peuvent seuls intégrer les mieux classés à la sortie de l’ENA. Mais c’est un peu vite oublier que l’ENA avait elle-même été créée dans le même but : éviter que chaque administration recrute pour elle-même et par elle-même et se sclérose comme c’était le cas avant la Seconde Guerre mondiale. Le débat est d’autant plus vif que l’ENA ne serait pas la seule école dans la ligne de mire de l’exécutif. L’Ecole nationale de ma magistrature (ENM) ainsi que plusieurs écoles d’ingénieurs – sans doute elles-mêmes liées aux grand corps – seraient également concernées.

Mais pourquoi a-t-on créé l’ENA ? Créée par le Général de Gaulle en octobre 1945, l’École nationale d’administration a pour principes fondateurs de « démocratiser l’accès à la haute fonction publique et de professionnaliser la formation des hauts fonctionnaires ». Il s’agit de créer un nouveau mode de recrutement de la haute fonction publique qui permette aux ministres de disposer d’« un corps de fonctionnaires d’une compétence affirmée, confirmée, notamment pour tout ce qui touche les affaires financières, économiques et sociales » selon les mots de Michel Debré son concepteur. Et surtout ayant une conception d’ensemble de la fonction publique plutôt que de la voir morcelée en grands corps imperméables les uns aux autres comme c’était le cas jusqu’au désastre de 1940.

Dans ses « Mémoires de guerre » le Général de Gaulle écrit : « La satisfaction m’était donnée, le 15 décembre, d’inaugurer l’École nationale d’Administration, institution capitale qui allait rendre rationnels et homogènes le recrutement et la formation des principaux serviteurs de l’État, jusqu’alors originaires de disciplines dispersées. L’École, sortie toute armée du cerveau et des travaux de mon conseiller Michel Debré, recevait le jour, il est vrai, dans l’atmosphère assez sceptique dont l’entouraient les grands corps de la fonction publique et les milieux parlementaires. Mais elle n’en verrait pas moins se dissoudre les préventions, jusqu’à devenir peu à peu, au point de vue de la formation, de la conception et de l’action administratives, la base de l’État nouveau ».

Sur le modèle de l’Ecole de guerre. Passée la période de sidération et de débats reste à définir comment remplacer l’ENA et ses sœurs. La création d’une « école du service public » est évoquée. Sur le modèle de l’Ecole de guerre, créée en 1993 pour regrouper l’ensemble des formations de haut niveau des armées, elle n’amènerait pas vers des grands corps à vie mais redistribuerait les cartes après une première partie de carrière. Un peu sur le modèle des MBA, 150 à 200 officiers supérieurs rejoignent aujourd’hui chaque année l’Ecole de guerre après avoir « assumé avec succès au cours d’une première partie de carrière des responsabilités opérationnelles et de commandement au sein de leur armée d’appartenance ». Ils sont rejoints par 80 à 100 stagiaires étrangers, qui représentent environ un tiers de l’effectif de la promotion.

Dans ce cadre l’Ecole de guerre « développe un projet centré sur chaque officier, qui tient compte de ses expériences passées et de ses orientations de carrière future, et qui le positionne en acteur de sa formation ». Elle propose à ces officiers de conforter leur culture générale militaire pour décrypter les clés du monde qui les entoure et met l’accent sur l’expression orale et écrite pour « accroître leur capacité à convaincre ». Elle « prépare ainsi des chefs compétents au leadership affirmé, qui commanderont demain les régiments, les bateaux ou les bases aériennes de nos armées ».

Comment recruter les hauts fonctionnaires ? Dans ce nouveau schéma s’orienterait-on vers un pré-recrutement par les administrations de leurs très hauts potentiels – ce contre quoi l’ENA entendait justement lutter – contrebalancé par un échelon supérieur ? Les instituts régionaux d’administration (IRA) pourraient-ils être en charge de ce premier stade de recrutement ? Les grands corps ne seraient-ils ensuite accessibles qu’après le passage par la nouvelle école ?

Selon Challenges, Patrick Gérard a de son côté évoqué « la création une grande école qui formerait une variété de hauts fonctionnaires (justice, collectivité, ingénieurs…) au travers d’enseignements de tronc commun ». En fonction des métiers choisis, les élèves s’orienteraient dans un second temps vers des spécialités. Un système qui permettrait de créer du dialogue et des collaborations entre les hauts responsables du pays. Une sorte de « Super ENA » ? Comme pour la disparition de la PACES (première année commune aux études de santé) le diagnostic est facile à poser mais le remède difficile à trouver…

 

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Olivier Rollot est directeur du pôle Information & Data de HEADway Advisory depuis 2012. Il est rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire), de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel) et de "Espace Prépas". Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant, Olivier Rollot est également l'un des experts français de la Génération Y à laquelle il a consacré un livre : "La Génération Y" (PUF, 2012).

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