Impact du numérique dans les familles : « Nous avons préféré développer l’autorégulation de nos enfants »

La psychologue Alexandra Beucler et le spécialiste du numérique Alain Goudey (Neoma) publient Téléphones Maison – Le temps est la monnaie de la vie

by Olivier Rollot

À la croisée du témoignage familial, de l’expertise numérique et de l’observation clinique, la psychologue Alexandra Beucler et le directeur général adjoint en charge du numérique de Neoma Business School, Alain Goudey, défendent une approche nuancée de la place des écrans chez les jeunes dans leur ouvrage Téléphones Maison – Le temps est la monnaie de la vie (Librinova). Plutôt que l’interdiction ou le contrôle strict des écrans, ils plaident pour l’autorégulation, le dialogue et l’apprentissage actif des outils numériques. Leur livre, construit comme un roman, entend aider parents et adolescents à comprendre les mécanismes d’attention, de dépendance et de confiance qui traversent les familles.

L’AUTORÉGULATION PLUTÔT QUE LE CONTRÔLE

Olivier Rollot : Votre livre part d’une expérience très personnelle. D’où vient ce projet ?

Alain Goudey : Il naît d’un croisement assez singulier. Mon épouse est psychologue clinicienne et reçoit, dans son cabinet, de nombreuses familles confrontées à la question du téléphone et des écrans. De mon côté, je travaille sur le numérique. Nous sommes aussi parents. Nous avons donc combiné ces trois regards : clinique, technologique et familial. Très vite, nous avons compris que notre approche n’était pas exactement celle que nous entendions le plus souvent.

Nous n’avons pas choisi de faire du contrôle parental un outil d’interdiction ou de limitation mécanique du temps. Nous avons préféré développer l’autorégulation de nos enfants. Concrètement, nous mesurons leurs usages numériques, nous partageons ces données avec eux, puis nous discutons lorsqu’un problème apparaît. L’idée n’est pas de surveiller pour sanctionner, mais de rendre visible ce qui se passe afin de construire une prise de conscience.

O. R : La question de l’usage du téléphone est devenue un sujet central dans les familles. Comment avoir une relation apaisée entre les générations ?

Il n’existe quasiment pas de famille où la question ne revient pas régulièrement. Elle peut devenir source de tensions importantes, même si les chiffres précis sont difficiles à établir. Nous partons d’un constat simple : nous ne naissons pas parents, nous le devenons. Or personne ne nous explique vraiment comment accompagner un enfant face à un objet aussi puissant et intrusif que le smartphone.

Nous voulions sortir de la caricature. La vraie question n’est pas d’être pour ou contre le téléphone, mais de trouver sa juste place. La pression sociale est très forte, notamment dans les cours de récréation. Pendant longtemps, le téléphone arrivait plutôt au lycée, puis au collège. Aujourd’hui, la demande peut apparaître dès le CM1 ou le CM2. Les parents y voient aussi parfois un fil d’Ariane avec leurs enfants, une manière de garder le contact et de se rassurer.

APPRENDRE À FAIRE AVEC LE NUMÉRIQUE

O. R : Quel âge avaient vos enfants quand vous avez commencé ce travail d’accompagnement ?

A. G : Très tôt. Dès que nos enfants ont été équipés d’un ordinateur, vers huit ou neuf ans, nous avons commencé à poser le cadre. Ils ont eu un ordinateur avant d’avoir un téléphone. Nous avons essayé de leur expliquer, avec des mots adaptés à leur âge, les grands enjeux du numérique. Une question nous a beaucoup guidés : préféraient-ils être de simples consommateurs ou voulaient-ils être capables de construire quelque chose ?

Cela veut dire comprendre l’outil, ne pas seulement le subir. Par exemple, nous recommandons d’initier les enfants à des outils comme Scratch. C’est un langage de programmation par blocs colorés, très accessible. Les enfants peuvent créer de petits programmes, comprendre des logiques conditionnelles, voir ce qui se passe lorsqu’une touche est activée, assembler des séquences. Ils ne codent pas encore au sens classique, mais ils appréhendent très tôt ce qu’est un outil numérique.

O. R : Vous insistez aussi sur le choix du matériel. Pourquoi ?

A. G : Beaucoup de parents donnent à leur enfant un ancien smartphone très puissant, simplement parce qu’il traîne dans un tiroir. C’est compréhensible, mais ce n’est pas forcément adapté. Un enfant n’a pas besoin d’un appareil capable de tout faire tourner. Nous avons préféré une progression : d’abord un téléphone simple, certes connecté, mais peu puissant. Ensuite, lorsque l’autorégulation s’installait, nous augmentions progressivement les capacités de l’appareil.

O. R : Les enfants peuvent-ils installer librement des applications ?

A. G : Ils doivent demander avant d’installer une application. Ce n’est pas une interdiction de principe, c’est une occasion de discussion. Récemment, mon plus jeune enfant voulait installer une application autour des cartes Pokémon pour en connaître la valeur. Nous avons parlé de son besoin réel. Au lieu de se contenter d’une application passive, nous avons réfléchi à la manière dont il pouvait créer et enrichir son propre tableau Excel. Cela change complètement le rapport à l’outil.

Le sujet n’est pas seulement de consommer du contenu, mais d’apprendre à produire, organiser, comprendre. Mon aîné, par exemple, construit aujourd’hui des programmes Python pour répondre à ses propres besoins. Il a créé un outil qui liste des mots compliqués en anglais, génère leur prononciation avec de l’intelligence artificielle, puis lui permet de les répéter à l’oral. Ce type de démarche vient d’une culture numérique construite progressivement.

LE TEMPS D’ÉCRAN N’EST PAS LE SEUL INDICATEUR

O. R : Vous ne fixez donc pas de limite stricte de temps ?

A. G : Nous ne raisonnons pas d’abord en nombre d’heures. Nous observons ce que les enfants font réellement avec leurs outils. Je reçois chaque semaine un rapport sur leurs usages numériques, sur téléphone comme sur ordinateur. Eux aussi y ont accès. Lorsqu’un indicateur nous alerte, nous ouvrons la discussion.

Nous avons déjà repéré une consommation excessive de petits jeux. Plutôt que de couper brutalement l’accès, nous avons expliqué comment ces jeux sont conçus pour capter l’attention. Nous avons parlé des mécanismes de récompense, d’addiction, de captation. Les enfants ont compris qu’ils pouvaient être « attrapés » par ces dispositifs. À partir de là, ils construisent eux-mêmes leurs points de vigilance et leurs stratégies pour se réguler. C’est au final beaucoup plus puissant que l’interdiction.

O. R : Pourquoi le contrôle parental classique vous semble-t-il insuffisant ?

A. G : Parce qu’il impose souvent un interdit extérieur. À l’adolescence, cet interdit devient parfois une invitation à transgresser. Si aucune autorégulation n’a été construite avant, la situation devient fragile. Le contrôle peut donner une impression de sécurité, mais il ne remplace pas l’éducation. Les jeunes peuvent contourner les dispositifs, craquer les protections, utiliser un autre appareil. C’est ce qu’on appelle le « téléphone dormant », un vieux téléphone oublié dans un tiroir, sans protection, parfois encore connecté au Wi-Fi, avec un mot de passe connu ou deviné. L’enfant le repère, l’utilise, et tout le système de contrôle parental mis en place sur l’appareil principal devient inutile. Cela montre bien que la solution ne peut pas être seulement technique.

INTERDIRE NE SUFFIT PAS

O. R : Que pensez-vous des débats sur l’interdiction de TikTok ou d’autres réseaux sociaux ?

A. G : Ces interdictions peuvent être pertinentes dans leur intention. Nous connaissons les effets des réseaux sociaux sur l’attention, le développement cognitif, l’image de soi, la dépendance ou les bulles de filtres. Mais elles ne suffisent pas. Un jeune motivé peut installer un VPN et contourner une partie des restrictions. L’interdiction légale ou mécanique a toujours des limites.

O. R : L’autorégulation serait donc plus efficace ?

A. G : Elle est plus exigeante, parce qu’elle relève de l’éducation. Elle demande du temps, de la répétition, de la confiance. Mais elle nous semble plus robuste dans le temps. Il faut expliquer très tôt ce qui se joue derrière les interfaces, les applications, les jeux, les réseaux. Il faut aussi être exemplaire. Les adultes sont eux-mêmes pris dans ces mécanismes et ils n’en ont parfois même pas conscience. Nous venons aussi expliquer tout ça à travers le livre.

O. R : L’exemplarité est-elle le point le plus difficile ? Nous sommes nous-même adultes souvent des utilisateurs compulsifs des écrans !

A. G : Elle est difficile, parce que nous sommes tous concernés. Dans le métro, au restaurant, à la maison, nous voyons des adultes absorbés par leur téléphone. Il ne s’agit pas de juger, mais de reconnaître que ces outils captent notre temps. C’est d’ailleurs le sous-titre du livre : le temps est la monnaie de la vie. Les algorithmes nous font consommer du temps. La question est de savoir comment nous nous le réapproprions !

UN ROMAN POUR FAIRE PASSER LE MESSAGE

O. R : Pourquoi avoir choisi la forme romanesque pour une partie de l’ouvrage ?

A. G : Nous ne voulions pas écrire un essai moralisateur rempli de références académiques. Nous aurions pu le faire, mais cela n’aurait pas forcément aidé les familles. Nous avons préféré un roman accessible, avec trois familles différentes, trois rapports au numérique, des situations inspirées de vécus personnels ou professionnels. La fiction permet de se projeter, puis les prises de recul donnent des outils.

Il y a une famille très branchée tech, probablement celle dont nous sommes les plus proches. Il y a aussi une famille recomposée, avec une mère un peu livrée à elle-même face à son adolescente. Enfin, il y a une famille plus classique, moins exposée à la technologie, qui se retrouve confrontée à des situations qu’elle ne maîtrise pas. Ces trois trajectoires permettent de montrer que personne n’est vraiment à l’abri.

O. R : L’intrigue aborde notamment le cyberharcèlement. Pourquoi ce choix ?

A. G : Parce que cela peut aller très vite. Un groupe de classe sur WhatsApp peut devenir un espace de cyberharcèlement si les adultes ne comprennent pas ce qui s’y joue. Le phénomène peut s’installer de manière insidieuse, surtout lorsque les parents sont tenus à distance de l’univers numérique de leurs enfants. Nous voulions montrer comment l’ignorance, même sans mauvaise intention, peut aggraver les situations.

Il existe heureusement une sensibilisation croissante du corps enseignant et des administrations. Lorsque nous avons été confrontés à ces sujets, ils ont été pris très au sérieux. Des cas dramatiques continuent malheureusement de faire la une, mais la prise de conscience progresse. Toutefois, cela ne dispense pas les parents d’installer un dialogue régulier avec leurs enfants.

O. R : Comment créer ce dialogue ?

A. G : Nous avons répété à nos enfants que le moindre contenu, message ou comportement numérique qui leur semblait inapproprié devait nous être signalé. Ils ne le font pas toujours facilement, parce que cet univers leur appartient aussi. Mais la confiance se construit dans la durée. Elle ne se décrète pas. Elle ne naît pas d’un contrôle strict, mais d’une présence, d’une écoute et d’une discussion régulière. A l’ère du numérique, il est bon de renforcer aussi le lien humain.

CE QUE LES ÉCRANS FONT À NOTRE ATTENTION

O. R : Au-delà du temps perdu quels dangers font courir l’utilisation sans borne des écrans à nos enfants ?

A. G : Les outils numériques, et plus encore l’intelligence artificielle, ont des effets sur notre cerveau. Ils modifient notre attention, notre mémoire, notre rapport au temps, notre manière d’apprendre. Il ne s’agit pas de dire que tout est mauvais. Ces outils peuvent être très utiles. Mais il faut apprendre à les utiliser, puis apprendre aussi à les mettre de côté.

Plusieurs champs de recherche montrent que le tout-numérique, comparé au papier, au crayon ou au livre, peut affecter la mémorisation et la richesse du langage. Le geste d’écrire aide le cerveau à retenir l’information. C’est d’ailleurs ce qui m’a conduit à revenir à l’écriture manuscrite, même sur support numérique à encre électronique. Certaines écoles reviennent aussi vers davantage de papier-crayon après avoir expérimenté le tout-ordinateur.

O. R : Vous évoquez aussi la « captologie ». De quoi s’agit-il ?

O. G : La captologie est un concept créé en 1996 par le chercheur BJ Fogg, à Stanford. L’idée est qu’une interface numérique peut modifier les comportements, les motivations et les croyances. Beaucoup d’acteurs de la Silicon Valley ont été exposés à ces travaux. Le problème est que ces connaissances ont aussi servi à concevoir des interfaces très efficaces pour capter l’attention. Ce sont ces interfaces qui peuplent aujourd’hui nos ordinateurs, téléphones, écrans de télévision, consoles de jeux, etc.

O. R : Quels mécanismes sont les plus puissants ?

A. G : Il y a l’hyperstimulation visuelle et auditive, avec des récompenses fréquentes, de la dopamine, des notifications, des boucles de gratification. Il y a le « FOMO », cette peur de manquer quelque chose. Il y a le scroll infini, qui empêche d’atteindre une fin naturelle. Il y a aussi les récompenses aléatoires dans les jeux : parfois nous gagnons, parfois non, sans comprendre exactement pourquoi. Ces mécanismes renforcent l’engagement, mais aussi la dépendance.

O. R : Le scroll infini vous semble particulièrement problématique ?

A. G : Il exploite un ressort très humain : nous aimons terminer une tâche. Or, avec le scroll infini, la tâche ne se termine jamais. Nous continuons pour voir la suite, puis encore la suite. Ce mécanisme est présent dans de nombreuses applications vidéo. Il ne relève pas du hasard : il est conçu pour prolonger le temps passé.

TRANSMETTRE UNE CULTURE NUMÉRIQUE

O. R : Votre message s’adresse-t-il seulement aux parents ?

A. G : Pas uniquement. Le livre peut être lu par les parents, mais aussi par les adolescents eux-mêmes. Nous l’avons voulu accessible pour provoquer une discussion. L’enjeu est de développer une culture numérique partagée. Les familles doivent comprendre ce qui se joue derrière les outils, sans culpabilisation ni jugement.

Nous ne disons pas que nous détenons la seule et unique recette. Nous partageons simplement ce que nous avons observé, expérimenté, et ce qui a fonctionné chez nous. L’objectif est de donner des réflexes : autorégulation, dialogue, confiance, exemplarité, compréhension des mécanismes d’attention. Chaque famille devra ensuite trouver son équilibre.

O. R : Quels retours recevez-vous depuis la parution ?

A. G : Les retours sont très positifs. Ce qui plaît, semble-t-il, c’est l’ancrage dans le vécu. Les lecteurs peuvent se reconnaître dans les situations, puis prendre du recul grâce aux explications. Nous ne cherchons pas à faire peur, mais à provoquer une prise de conscience. Le numérique n’est pas un ennemi. C’est un environnement qu’il faut apprendre à habiter lucidement.

 

 

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