L’Université Savoie Mont Blanc (USMB) revendique un modèle fondé sur l’excellence académique, l’ancrage territorial et la proximité avec ses étudiants. Dans un contexte financier tendu pour les universités, marqué par la pression sur les budgets, l’évolution de l’apprentissage, les débats sur les droits différenciés et l’irruption de l’intelligence artificielle, son président, Philippe Briand, détaille les défis auxquels son établissement doit faire face, sans renoncer à ses ambitions.
UNE UNIVERSITÉ ENTRE EXCELLENCE ET PROXIMITÉ
Olivier Rollot : Comment définiriez-vous l’Université Savoie Mont Blanc ?
Philippe Briand : L’Université Savoie Mont Blanc possède une signature très marquée. Nous la résumons souvent ainsi : c’est une université qui conjugue l’excellence et la proximité. L’excellence, d’abord, par ses résultats académiques, l’attractivité de ses formations et ses résultats en recherche. L’établissement figure dans les grands classements internationaux. Dans l’édition 2026 du CWUR, l’Université Savoie Mont Blanc se classe à la 536e position mondiale, parmi les 25 premières institutions françaises d’enseignement supérieur et de recherche, et à la 19e place des universités françaises. Au regard de la taille de l’établissement et des moyens qui lui sont alloués, c’est remarquable.
O. R. : Cette excellence ne repose pas uniquement sur les classements ?
P. B. : Elle couvre une palette large d’activités : l’attractivité de nos formations, les résultats en recherche, notre présence dans plusieurs classements internationaux, mais aussi notre capacité à rester proches du territoire.
L’autre pilier de l’université, c’est cette proximité avec l’écosystème de Savoie et de Haute-Savoie : les entreprises, les collectivités locales, les deux départements, les agglomérations de Chambéry et d’Annecy. Nous bénéficions d’un soutien très fort de ces acteurs.
O. R. : La taille de l’université joue-t-elle aussi dans cette proximité ?
P. B. : Absolument. Nous comptons environ 1 550 personnels. Cela reste une université à taille humaine. Cette dimension permet une proximité au sein même de l’établissement, avec les étudiantes, les étudiants, les équipes pédagogiques et les personnels administratifs. C’est une caractéristique importante de notre identité.
ATTRACTIVITÉ : UNE DYNAMIQUE CONFIRMÉE
O. R. : Les inscriptions sur Parcoursup repartent à la hausse au niveau national. Que constatez-vous à l’Université Savoie Mont Blanc ?
P. B. : Nous sommes très satisfaits de ce regain d’attractivité. L’an dernier, nous avions connu une hausse massive des candidatures : +25 % sur Parcoursup et +19 % sur Mon Master. Cette année, nous aurions pu nous attendre à un retour à la normale. À l’inverse, les chiffres se confirment et progressent encore légèrement.
O. R. : De quel ordre est cette progression ?
P. B. : Cette année, nous sommes autour de 80 000 vœux confirmés sur Parcoursup. Cela représente près de 2 850 candidatures supplémentaires par rapport à 2025, soit une hausse d’environ 3,5 %. C’est très positif. Mais cette attractivité pose aussi une difficulté : nous ne sommes pas en mesure, aujourd’hui, d’augmenter nos capacités d’accueil dans les mêmes proportions. Nos formations deviennent donc plus demandées, avec davantage de candidates et de candidats pour chaque place disponible.
O. R. : Comment expliquez-vous ce regain d’attractivité après des années moins fastes pour les universités ?
P. B. : Nous avons beaucoup travaillé sur la réussite étudiante. Nous avons bénéficié du programme NCU (nouveaux cursus universitaires) avec le projet @SPIRE (Accompagnement, Spécialisation Progressive et Individualisation pour la Réussite de tous les Étudiants), qui visait précisément cet objectif. Cela nous a permis de développer l’approche par compétences, de renforcer l’accompagnement, d’identifier les situations de décrochage et de mettre en place plusieurs dispositifs. Les résultats sont visibles : nos taux de réussite sont désormais très bons. En licence, ils nous situent autour de la cinquième place nationale.
O. R. : La réussite étudiante est-elle le pilier principale de cette dynamique ?
P. B. : Elle en constitue le premier volet. Le deuxième concerne la vie étudiante. Depuis 2021, nous avons développé de nombreuses actions autour de la vie associative, culturelle et sportive. Nous voulons que le parcours à l’Université Savoie Mont Blanc soit une expérience enrichissante, au-delà de l’obtention du diplôme.
Le troisième volet, c’est notre lien avec l’écosystème local. Nous entretenons une relation très forte avec les entreprises et les collectivités, ce qui nous permet de proposer une offre de formation adaptée aux besoins du territoire.
O. R. : Le lien avec les entreprises est central pour l’USMB ?
P. B. : Il est très ancien et très structurant. Notre Club des entreprises a fêté ses 35 ans au mois de mai. Il nous aide à travailler sur l’insertion professionnelle, qui constitue un élément essentiel de notre attractivité. Nous avons réussi à nous positionner sur un continuum : réussite au diplôme, qualité de vie étudiante et insertion professionnelle.
DES FINANCES SOUS TENSION
O. R. : Vous avez alerté l’opinion publique l’année dernière sur la santé financière de votre université avec une opération « Ma fac est fermée » -. Quelle est aujourd’hui la situation financière de l’Université Savoie Mont Blanc ?
P. B. : La situation est tendue. Trois indicateurs sont suivis par le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Espace (MESRE) et contrôlés par les rectorats. Le premier concerne la trésorerie : nous n’avons pas de difficulté majeure à ce niveau. Le deuxième porte sur le fonds de roulement. Là, nous commençons à être en difficulté, en particulier sur la part réellement disponible. Une partie du fonds de roulement est déjà engagée sur des opérations immobilières, des projets de recherche ou d’autres actions. La marge disponible se réduit.
L’unité de mesure utilisée correspond aux jours de fonctionnement. Elle indique combien de jours l’université pourrait continuer à fonctionner si plus aucun financement ne rentrait. La norme est fixée à 15 jours pour le fonds de roulement. Nous sommes autour de 6 jours de fonds de roulement réellement disponible. C’est un signal d’alerte.
Le troisième indicateur porte enfin sur la masse salariale rapportée aux produits encaissables. La masse salariale ne doit pas représenter une part trop importante du budget, car c’est une dépense rigide, sur laquelle les marges de manœuvre sont limitées à court terme. Le seuil d’alerte est fixé à 83 % pour notre établissement (85 % pour les universités SHS). Nous frôlons ce seuil.
O. R. : Quelles mesures avez-vous prises ?
P. B. : Nous avons engagé depuis plusieurs années des mesures de restriction. Elles ont d’abord porté sur les frais de fonctionnement, avec une réduction importante des moyens alloués aux services centraux, aux composantes de formation et aux laboratoires de recherche. Dans le cadre de la préparation de la nouvelle offre de formation, nous avons fixé un cap de réduction de 10 % de la consommation des heures d’enseignement. Cela représente environ 25 000 heures.
L’objectif est précisément d’éviter des fermetures de formations ou de parcours. Nous cherchons plutôt à réorganiser l’offre pour la rendre plus économe en heures d’enseignement. Cette démarche pourrait générer une économie supérieure à un million d’euros. Rapportée au budget global, cette somme peut sembler limitée, mais lorsque 80 % du budget sont déjà absorbés par la masse salariale, chaque marge de manœuvre compte.
O. R. : La Cour des comptes invite aussi les universités à utiliser leur trésorerie de « manière plus dynamique ». Est-ce une piste ?
P. B. : Toutes les pistes méritent d’être étudiées. L’utilisation d’une partie de la trésorerie pour financer d’autres besoins peut être envisagée. Mais cela demande une agilité et une technicité importantes.
Il faut aussi rappeler que cette trésorerie provient en grande partie des nombreux appels à projets des années passées. Comme ces financements évoluent, il est probable que la trésorerie des universités suive le même mouvement et diminue.
APPRENTISSAGE : UN RISQUE FINANCIER IMPORTANT
O. R. : Quel impact anticipez-vous sur le financement de l’apprentissage ?
P. B. : Nous avons déjà vu apparaître des difficultés dans certains secteurs, notamment dans l’industrie. Nous sommes arrivés à un plafond et nous avons une certaine inquiétude face à une possible baisse de l’apprentissage. Pour nous, le sujet est important, car la Haute-Savoie est un territoire très industriel, avec la mécanique de précision dans la vallée de l’Arve.
L’alternance et la formation continue représentent environ 10 millions d’euros de recettes. La formation continue pèse environ 1 million d’euros et l’apprentissage près de 9 millions. Une baisse des financements de l’apprentissage pourrait donc avoir des conséquences financières significatives pour l’université.
O. R. : Comment adaptez-vous votre offre de formation continue ?
P. B. : Nous avons changé d’approche. Nous proposons davantage de formations courtes, plus adaptées aux personnes en activité et moins consommatrices de temps pour les entreprises. Nous travaillons aussi à un découpage en blocs de compétences. Nous privilégions désormais les certificats d’université plutôt que les diplômes d’université, lorsque cela répond mieux aux besoins.
Nous avons des demandes autour des ressources humaines, du numérique, de l’intelligence artificielle et de l’ingénierie. Nous proposons aussi des formations dans le domaine du droit, notamment à destination des avocats, qui fonctionnent bien. Nous avons également des actions en psychologie, avec un diplôme d’université qui rencontre son public.

Vue aérienne du campus du Bourget (@USMB)
RESSOURCES HUMAINES : ANTICIPER LES DÉPARTS
O. R. : Comment l’université se prépare-t-elle aux départs à la retraite de ses personnels ?
P. B. : Nous sommes une université relativement jeune. La vague de départs à la retraite est un peu décalée par rapport à d’autres établissements. Néanmoins, parmi les enseignants et enseignants-chercheurs, 37 % ont 55 ans ou plus. Dans les dix ans, nous devrons donc renouveler une part importante de l’effectif. Pour les personnels administratifs, la proportion est d’un peu moins de 30 %.
Il y a trois ou quatre ans, nous avons connu une vague de départs parmi les enseignants et enseignants-chercheurs. Nous sommes parvenus à renouveler les collègues concernés. Aujourd’hui, nous essayons d’anticiper davantage, en nous demandant si les postes doivent être republiés dans les mêmes disciplines ou les mêmes secteurs d’activité.
O. R. : Les contraintes budgétaires peuvent-elles conduire à geler des postes ?
P. B. : Nous n’avons pas mené de campagne massive de gel d’emplois, notamment parce que nous avons réalisé des efforts de longue date sur les dépenses de fonctionnement. Mais la question se pose. Lors de la préparation du budget 2026, nous nous sommes interrogés sur la possibilité financière de lancer une campagne d’emplois.
Pour les enseignants et enseignants-chercheurs, nous pourrions prolonger la période de carence après un départ à la retraite. Aujourd’hui, lorsqu’un collègue part, le poste n’est pas republié immédiatement. Pendant cette période, nous accompagnons la composante et le laboratoire concernés par un recrutement contractuel. Ce mécanisme génère des économies de masse salariale tout en maintenant une capacité d’action. C’est un compromis possible.
O. R. : Quelle est votre position sur les chaires de professeur junior ?
P. B. : Jusqu’à présent, les chaires de professeur junior ne venaient pas en contrepartie de postes existants. Cette année, le ministère a introduit une contrainte nouvelle : pour obtenir une chaire, il faut ne pas reconduire un poste d’enseignant-chercheur. Nous envisagions de demander une chaire, mais lorsque cette condition est apparue, nous avons arrêté le processus. Dans ces conditions, nous préférons publier un poste classique.
DROITS DIFFÉRENCIÉS : UN CALENDRIER CONTESTÉ
O. R. : Que pensez-vous de l’évolution des règles sur les droits différenciés pour les étudiants extracommunautaires ?
P. B. : Le point le plus problématique est le calendrier. Le décret a été publié au Journal officiel le 20 mai, alors que les campagnes de recrutement étaient déjà très avancées. Changer les règles au milieu de la partie est très insatisfaisant. Certains étudiants avaient déjà reçu leur acceptation avant la publication du décret. Cela crée une situation difficile à gérer.
Jusqu’à présent, le plafond d’exonération pour les étudiants extracommunautaires était de 10 %. Il doit évoluer progressivement, avec des paliers, pour atteindre 30 % d’exonération possible en 2028. À partir de 2027, nous serons limités par un pourcentage d’exonération. Cela signifie que nous devrons examiner individuellement les situations.
O. R. : Les critères d’exonération sont-ils simples à appliquer ?
P. B. : Il n’est pas possible de prévoir des exonérations catégorielles, par exemple par pays ou par cycle de formation. Nous ne pouvons pas décider d’exonérer tous les étudiants de master et pas ceux de licence. L’exonération doit reposer sur une analyse individuelle, notamment sociale. Cela représente une charge de travail importante pour les équipes.
ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR PRIVÉ : CLARIFIER LES RÈGLES
O. R. : Quel regard portez-vous sur la loi relative à la régulation de l’enseignement supérieur privé qui vient d’être votée au Sénat ?
P. B. : Des familles se sont retrouvées en difficulté après des promesses de formation qui n’étaient pas toujours tenues. Clarifier les règles est donc une bonne chose. Sur les territoires de Savoie et de Haute-Savoie, nous comptons plusieurs structures privées, comme ailleurs, mais nous n’identifions pas d’abus particuliers. La concurrence est forte, notamment sur les bachelors et dans les écoles de commerce.
O. R. : Cette concurrence concerne-t-elle directement l’Université Savoie Mont Blanc ?
P. B. : Elle concerne en particulier notre institut d’administration des entreprises, qui se trouve en concurrence avec plusieurs écoles de commerce privées. La régulation peut contribuer à rendre le paysage plus lisible pour les familles et les étudiants.
P. R. : La loi contient aussi des dispositions sur les établissements publics expérimentaux. Êtes-vous concernés ?
P. B. : Nous ne sommes pas un établissement public expérimental, car nous sommes relativement seuls sur les territoires de Savoie et de Haute-Savoie. En revanche, nous travaillons à structurer certains partenariats, notamment avec l’École supérieure d’art Annecy Alpes (ESAAA), dans le prolongement du projet @SPIRE. Nous avançons d’abord par une convention de coordination territoriale, avec l’idée de voir si une structuration plus forte est possible.
INTELLIGENCE ARTIFICIELLE : ACCOMPAGNER PLUTÔT QU’INTERDIRE
0. R. : Que change l’intelligence artificielle dans l’université ?
P. B. : L’usage de l’intelligence artificielle se diffuse très rapidement, chez les étudiants comme chez les personnels. Elle devient un réflexe pour effectuer des recherches, obtenir une première réponse ou traiter certaines tâches. Cela entraîne plusieurs conséquences. Certaines épreuves doivent être adaptées, notamment les devoirs à la maison ou les travaux de rédaction. Le corps enseignant ajuste progressivement ses pratiques.
Nous travaillons à partager de bonnes pratiques au sein de toute la communauté universitaire, pas uniquement auprès des étudiantes et des étudiants. Il faut rappeler des règles simples mais essentielles. Par exemple, dans une direction des ressources humaines, il ne faut pas transmettre à une intelligence artificielle des informations nominatives ou confidentielles. Ce type de vigilance doit devenir un réflexe.
O. R. : L’IA peut-elle aussi aider l’université dans son fonctionnement ?
P. B. : Elle peut aider sur certaines tâches chronophages. Dans un contexte où la charge de travail est importante, nous devons regarder comment l’IA peut constituer un appui, à condition d’en maîtriser les usages. Le sujet n’est pas seulement technique ; il est aussi éthique, déontologique et pédagogique.
O R. : Craignez-vous que l’IA réduise la capacité d’apprentissage des étudiants ?
P. B. : Je ne suis pas spécialiste de cette question et je préfère rester prudent. Le rôle de l’université est d’accompagner les étudiantes et les étudiants, de leur apprendre à conserver un regard critique en toute circonstance, y compris face à l’IA. Se braquer contre ces outils n’aurait pas de sens. Ce combat serait perdu d’avance. Il faut plutôt apprendre à mieux les utiliser.
O. R. : Les enjeux sont aussi forts pour la recherche et le doctorat ?
P. B. : Ils sont très importants. Les doctorantes et les doctorants doivent être sensibilisés à l’éthique de la recherche, à la déontologie et au bon usage de ces outils. L’IA peut poser des difficultés, mais elle peut aussi offrir des appuis, par exemple pour préparer une bibliographie ou effectuer des recherches. La question centrale reste celle de l’usage.
O. R. : Les étudiants vous disent-ils craindre pour leur avenir professionnel face à l’IA ?
P. B. : Nous n’avons pas de remontée massive sur ce sujet. Certaines étudiantes et certains étudiants se posent sans doute la question, mais ce n’est pas une inquiétude structurée qui remonte aujourd’hui à l’échelle de l’établissement.
JEUX OLYMPIQUES : UNE CONTRIBUTION EN RÉFLEXION
O. R. : Les Jeux olympiques d’hiver 2030 approchent. L’USMB commence-t-elle à s’y préparer en tant qu’université des Alpes ?
P. B. : Nous avons été sollicités sur plusieurs actions de recherche. L’un de nos laboratoires est associé à des travaux liés à ces sujets. Pour l’organisation, nous ne sommes pas directement associés à ce stade, mais nous commençons à réfléchir à des propositions. Nous aimerions contribuer à une organisation plus durable, qui cherche à préserver autant que possible l’environnement.