« Nous défendons une forme de troisième voie : servir une mission d’intérêt général tout en conservant l’agilité d’un acteur privé »

Stéphane de Miollis, directeur général du groupe Igensia

by Olivier Rollot

Dans un contexte de réforme attendue de l’enseignement supérieur privé et de l’apprentissage, Stéphane de Miollis, directeur général du groupe Igensia, défend une ligne d’équilibre : plus de qualité, plus de lisibilité, plus de contrôle, sans fragiliser les acteurs engagés dans une mission d’intérêt général.

UNE RÉGULATION TANT ATTENDUE

Olivier Rollot: Qu’attendez-vous de la future loi de régulation de l’enseignement supérieur privé ?

Stéphane de Miollis : Depuis dix-huit mois, nous voyons une dynamique de l’État autour de trois dimensions : l’élévation des standards, le renforcement des contrôles et, plus récemment, la capacité de sanction. À partir du moment où des fonds publics sont mobilisés et qu’une mission d’éducation est exercée, l’exigence doit être très forte.

La loi de 2018 a profondément transformé le marché, notamment avec le financement au contrat et la liberté de création. Elle a permis une croissance considérable de l’apprentissage, mais aussi l’arrivée d’acteurs très hétérogènes. Nous passons désormais d’une logique de volume à une logique de qualité et de ciblage.

O. R. : Cette réforme est donc nécessaire ?

S. de M. : Elle répond à une réalité. La réforme de 2018 a multiplié le marché par trois et le nombre d’acteurs par cinq. Elle a créé une concurrence très intense, parfois saine, parfois excessive. Ceux que j’appelle des « lucratifs opportunistes » sont apparus. Que le régulateur cherche à améliorer la lisibilité pour les familles et à stopper les pratiques abusives me paraît légitime.

Le sujet majeur sera celui des décrets d’application. La loi fixe une intention ; les équilibres réels se joueront ensuite dans les textes d’application.

O. R. : Craignez-vous un calendrier trop long qui repousserait à 2028 l’application de la loi ?

S. de M. : Le calendrier est un vrai sujet. Pour une mise en œuvre à la rentrée 2027, il faudrait que la loi soit votée à l’automne, que les décrets soient prêts et que les dispositifs soient intégrés dans les outils d’orientation à la suite. Cela paraît ambitieux quand on se souvient comment les périodes budgétaires de ces deux dernières années ont été complexes. Sans oublier que nous entrons dans une période d’élection présidentielle. Pourtant, il existe un consensus assez rare entre les acteurs et les responsables publics. Il serait dommage de ne pas aboutir.

NON-LUCRATIVITÉ ET INTÉRÊT GÉNÉRAL

O. R. : La distinction entre établissements agréés et partenaires vous paraît-elle justifiée ?

S. de M. : Elle me paraît logique. Nous travaillons depuis plusieurs années sur ces sujets avec l’objectif initial d’acquérir le statut EESPIG. Nous avons mené deux grands projets de transformation dans cette ambition depuis 4 ans. Tout d’abord, une transformation juridique importante, avec la fusion de dix associations en une seule, afin de rendre notre organisation plus lisible. Depuis janvier, nous avons engagé une nouvelle étape de transformation organisationnelle, dont le PSE est un levier de mise en œuvre, visant à mettre notre organisation en lien avec notre ambition stratégique dans le cadre du plan EXA’UP 2025 2028, qui repose sur 5 grands piliers : l’expérience apprenante, une pédagogie d’impact, l’ancrage territorial, la reconnaissance d’intérêt général et l’indépendance éducative. Cette reconnaissance d’intérêt général est centrale dans notre trajectoire.

O. R. : Dans ce cadre cous pourriez donc entrer dans une logique de « partenariat » avec le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Espace?

S. de M. : C’est une perspective cohérente avec notre modèle. Nous avons un statut associatif, sans actionnaire, et les ressources sont réinvesties dans notre écosystème. Nous avons beaucoup travaillé sur la gouvernance, les rémunérations, la gestion désintéressée et la conformité.

Nous investissons aussi dans la recherche, l’insertion et l’accompagnement. Une part importante de nos apprentis vient des quartiers prioritaires de la ville. Cela correspond à une mission d’intérêt général très concrète.

O. R. : L’opposition entre privé lucratif et privé non lucratif a-t-elle un sens?

S. de M. : Ce débat me paraît insuffisant. La vraie question est : comment concentrer les ressources là où la nation a besoin de compétences et là où les jeunes les plus éloignés peuvent en bénéficier ?

Nous défendons une forme de troisième voie : servir une mission d’intérêt général tout en conservant l’agilité d’un acteur privé. Quand la puissance publique donne une trajectoire claire, les acteurs peuvent investir, ouvrir des campus, recruter, structurer des offres. Ce qui devient difficile, ce sont les changements de cap trop rapides.

Un établissement fonctionne avec des équipes, des locaux, des investissements et des engagements de long terme. La puissance publique peut demander des efforts ; cela fait partie de notre responsabilité. Mais ces efforts doivent s’inscrire dans une temporalité réaliste.

APPRENTISSAGE : PASSER DU VOLUME À LA QUALITÉ

O. R. : Comment analysez-vous la situation actuelle de l’apprentissage ?

S. de M. : L’apprentissage est une réussite. Le niveau atteint était difficilement imaginable il y a quelques années. Le sujet du financement est en réalité le résultat de cette réussite. Désormais, il faut poser une question de fond : quelle trajectoire voulons-nous pour les dix prochaines années ?

Nous avons besoin d’organiser des états généraux des compétences. Tout projet industriel ou stratégique français suppose une réflexion sur les compétences nécessaires. L’apprentissage peut aussi permettre d’aller chercher des jeunes sortis des radars, ni en formation, ni en emploi, ni dans une trajectoire claire.

O. R. : Le droit de rétractation jusqu’à un mois avant l’entrée en formation vous inquiète-t-il ?

S. de M. : Je m’interroge sur ses effets. Nous mettons beaucoup de moyens pour accompagner les jeunes vers une entreprise, améliorer le placement et limiter les ruptures. Si un droit de sortie trop large crée une instabilité forte, il peut fragiliser l’ensemble de l’organisation.

Il faut protéger les jeunes, bien sûr. Faire payer un apprenti, demander des cautions ou contourner la loi est inadmissible. Mais la régulation doit éviter de créer une logique trop consumériste, qui deviendrait contre-productive pour tout l’écosystème.

O. R. : Quelle place doit prendre l’évaluation des établissements dans ce nouveau cadre ?

S. de M. : Il faudra une capacité d’évaluation forte, neutre et fondée sur des critères clairs. L’administration ne pourra pas tout faire seule. Des organismes d’évaluation auront donc un rôle important, à condition que les critères soient alignés avec l’esprit de la loi.

La recherche doit aussi être interrogée. Pour moi, elle est utile lorsqu’elle nourrit la pédagogie et touche directement les étudiants. Nous avons des enseignants-chercheurs et des directeurs habilités à diriger des recherches, mais l’enjeu est de connecter la recherche aux transformations réelles des métiers.

LES COMPÉTENCES HUMAINES AU CŒUR DU MODÈLE

O. R. : Vous pensez notamment à l’intelligence artificielle ?

S. de M. : L’intelligence artificielle est sans doute le plus grand disrupteur de l’enseignement supérieur. Elle transforme l’apprentissage, l’évaluation, la recherche et les équilibres économiques.

Dans l’apprentissage, elle permet un diagnostic de niveau, des parcours différenciés, un feedback immédiat et un tutorat permanent. Dans l’évaluation, elle oblige à renforcer l’oral, le présentiel, le collectif et l’analyse du processus plutôt que du seul rendu. Dans la recherche, elle ouvre des capacités nouvelles d’exploration, de modélisation et d’analyse.

O. R. : Cela change aussi le rôle des enseignants ?

S. de M. : Profondément. L’enseignant deviendra davantage un facilitateur, un arbitre intellectuel, un metteur en scène pédagogique. Il sera aussi le garant de l’éthique.

Nous devons aussi former les jeunes à distinguer le vrai du faux. Le texte, la photo et la vidéo ne sont plus nécessairement vrais et c’est un souci que nous analysons dans notre école de journalisme. Cette compétence de vérification devient centrale, notamment pour les métiers de l’information, mais pas seulement.

O. R. : Que restera-t-il aux humains si les machines prennent en charge une partie de l’exécution intellectuelle ?

S. de M. : Justement, il faudra regarder le territoire humain. La gestion des conflits, la négociation, le leadership, la décision dans l’incertitude, l’intelligence émotionnelle : toutes ces compétences vont prendre une place croissante.

Elles nécessitent de la présence physique, des interactions, de la confrontation d’opinions, de la capacité à lire les signaux faibles. Nous aurons besoin de pédagogies plus vivantes, plus collectives, plus ancrées dans la complexité.

O. R. : Quelle mission cela donne-t-il à l’enseignement supérieur ?

S. de M. : Nous devons préparer les acteurs de la métamorphose du monde. Les transformations sont multiples, puissantes, simultanées et rapides. Notre responsabilité consiste à donner aux jeunes les métiers, les repères et les capacités pour aborder cette métamorphose.

C’est exigeant, parfois inquiétant, mais aussi passionnant. Pour les nouvelles générations, l’enseignement supérieur porte une mission plus importante que jamais.

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