Sébastien Tran
Alors que le projet de loi de régulation de l’enseignement supérieur privé se présente au Sénat, les 18 établissements d’enseignement supérieur consulaire (EESC) créent la Conférence des directeurs d’établissements d’enseignement supérieur consulaire (CDEESC), coprésidée par Stéphan Bourcieu (BSB) et Valérie Moatti (Gobelins). Statut de partenaire (ou d’« agréé d’intérêt général » selon l’amendement adopté par le Sanat cette semaine), financement de la recherche, référencement sur Parcoursup, évaluation par le Hcéres, attractivité des formations postbac autant de questions qui vont être au cœur de son action et sur lesquelles nous revenons avec Sébastien Tran, directeur général de l’EESC qu’est Audencia.
UNE CONFÉRENCE POUR FAIRE ENTENDRE LA VOIX DES ÉCOLES CONSULAIRES
Olivier Rollot : Vous portez depuis deux ans l’idée de création d’une instance représentant les intérêts spécifiques des EESC. Pourquoi les écoles consulaires souhaitent-elles se regrouper aujourd’hui ?
Sébastien Tran : Nous partageons des problématiques communes et nous avons besoin d’une meilleure visibilité. Les écoles consulaires occupent une place particulière dans l’enseignement supérieur privé, mais leur statut reste souvent mal compris. Dans les débats actuels, nous avons beaucoup entendu parler des Eespig, les établissements d’enseignement supérieur privé d’intérêt général. Les écoles consulaires, elles, apparaissent davantage comme un angle mort et il fallait y remédier.
La création de cette conférence des écoles consulaires vise à rendre notre statut plus lisible. Les responsables politiques connaissent souvent les grandes écoles de management, mais pas toujours leur cadre juridique. Beaucoup savent ce que sont Audencia, HEC ou d’autres établissements, mais découvrent parfois le statut consulaire. Nous voulons éviter que le débat se résume à une opposition entre les Eespig et tous les autres.
O. R : À qui souhaitez-vous vous adresser ?
S. T : Aux pouvoirs publics, bien sûr, mais pas uniquement. Nous devons aussi être compris par l’administration fiscale, les organismes de financement de la recherche, les collectivités, les universités et les partenaires institutionnels. Notre objectif est de clarifier notre rôle, notre modèle et notre contribution à l’intérêt général.
O. R : Le projet de loi de régulation de l’enseignement supérieur privé répond-il à vos attentes ?
S. T : Le texte soulève des sujets importants, mais plusieurs points restent insuffisamment clairs. Le plus central, pour nous, concerne le statut de partenaire (ou d’agréé d’intérêt général. Nous ne demandons pas à devenir des Eespig ni à recevoir de financements. En revanche, nous souhaitons que le statut de partenaire – ou d’agréé d’intérêt général – nous soit reconnu, car il a des incidences très concrètes pour les écoles.
OBJECTIF PARTENARIAT (OU « AGREE D’INTERET GENERAL »)
O. R : Quelles incidences concrètes aura l’obtention de statut de partenaire (ou d’« agréé d’intérêt général ») selon vous ?
S. T : Elles concernent notamment le financement de la recherche, le référencement sur Parcoursup, les relations avec les acteurs publics et la reconnaissance de notre modèle. Être partenaire, ce n’est pas seulement une question symbolique. C’est aussi un signal de qualité et un élément de sécurisation dans nos relations avec les familles, les financeurs, les universités et les pouvoirs publics.
Lors de certains appels à projets, notamment pour la recherche, nous devons préciser notre statut. Or celui des écoles consulaires n’est pas toujours bien identifié. Nous pouvons être perçus comme des établissements à but non lucratif ou, par certains organismes, comme relevant d’une société commerciale. Cette ambiguïté doit être levée avec le statut de partenaire ou d’agréé d’intérêt général.
À Audencia, nous avons déjà été confrontés à un changement de modalités dans le calcul de l’assiette de dépenses pour un contrat Agence nationale de la recherche (ANR). Cela montre que le statut n’est pas un sujet théorique. Il peut avoir des effets directs sur le financement de la recherche. Nous souhaitons donc que le cadre soit explicité pour l’ensemble des acteurs publics et des organismes financeurs.
O. R : Cela peut-il également jouer sur vos relations avec les universités ?
S. T : Nous travaillons beaucoup avec des universités et nous entretenons de très bonnes relations avec elles. Demain, le fait d’être reconnu comme partenaire – ou agréé d’intérêt général – pourrait devenir un élément requis, ou fortement recommandé, pour nouer certains accords de recherche avec des établissements publics. Dans des collaborations de ce type, le statut peut faciliter la confiance et la mise en œuvre des projets.
Les sujets immédiats sont identifiés : Parcoursup, financement de la recherche, reconnaissance institutionnelle. Mais le statut peut aussi jouer un rôle dans le développement futur des écoles, notamment dans leurs coopérations avec des partenaires publics. C’est pourquoi nous voulons obtenir une reconnaissance claire, lisible et opérationnelle.
O. R : Le statut de partenaire (ou d’agréé d’intérêt général) pourrait-il aussi faciliter l’ouverture de nouvelles formations ?
S. T : C’est encore flou. Au départ, nous avions compris qu’un établissement évalué par le Hcéres (Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur) et reconnu comme partenaire – ou agréé d’intérêt général – pourrait ouvrir de nouvelles formations avec une évaluation ex post sur le cycle d’évaluation. Si cela se confirmait, ce serait un bénéfice important. Aujourd’hui, les procédures peuvent être longues, notamment lorsqu’il faut demander une extension de site. Dans certains cas, le délai peut atteindre jusqu’à dix-huit mois.
O. R : Le statut de partenaire (ou d’agréé d’intérêt général) aurait-il une portée internationale ?
S. T : À l’international, le statut en lui-même sera probablement peu lisible. Les partenaires étrangers ne distingueront pas toujours les subtilités françaises. En revanche, le fait d’avoir une gouvernance liée à une chambre de commerce, avec un ancrage territorial fort et une mission de service public, peut être valorisé. Lors de notre renouvellement d’accréditation Equis pour la durée maximale, cet ancrage a été relevé comme un élément positif.
De plus le partenariat – ou agréé d’intérêt général – pourrait avoir un impact sur les visas étudiants. Si demain Campus France établissait une typologie d’établissements selon leur statut pour la délivrance des visas, l’impact serait direct. Après certaines dérives observées dans le recrutement international, il vaut mieux appartenir à une catégorie d’établissements clairement identifiée et reconnue. Le statut de partenaire ou d’agréé d’intérêt général peut donc aussi constituer une protection face à de futures évolutions réglementaires.
O. R : Vous considérez donc que l’agrément ne suffit pas ?
S. T : L’agrément est un sujet important, mais ses modalités restent encore à préciser. Nous ne savons pas exactement quels seront les délais, ni quelle instance traitera les dossiers. Si de nombreux établissements déposent une demande, la procédure pourrait être longue. Le statut de partenaire – ou d’agréé d’intérêt général -offrirait une lisibilité plus immédiate et plus forte.
PARCOURSUP, RECHERCHE, NON-LUCRATIVITÉ : DES ENJEUX TRÈS OPÉRATIONNELS
O. R : Sur Parcoursup le de partenaire (ou d’agréé d’intérêt général) peut-il également avoir un impact dans le choix des familles ?
S. T : Parcoursup rassemble plus de 25 000 formations. Dans cet environnement très dense, chaque signal compte. Le statut de partenaire – ou d’agréé d’intérêt général – peut devenir un repère pour les familles. Il permet aussi de garantir un référencement automatique, alors que les modalités liées au seul agrément restent encore incertaines.
O. R : Les familles font-elles réellement attention à ces questions de statut ?
S. T : Elles y sont de plus en plus sensibles. Cette année, lors de journées portes ouvertes, nous avons eu des questions que nous n’avions pas auparavant : à qui appartient l’école, quelle est sa gouvernance, quel est son modèle ? Ces interrogations restent minoritaires, mais elles progressent. Elles montrent que la confiance institutionnelle devient un critère de choix.
DROIT DE RÉTRACTATION : UN ÉQUILIBRE À TROUVER
O. R : Le projet de loi prévoit aussi un droit de rétractation pour les étudiants. Comment accueillez-vous cette mesure ?
S. T : Nous comprenons la logique du point de vue des candidats et des familles. Il faut pouvoir répondre à certaines situations de déception ou de réorientation. Mais, pour un établissement, préparer une rentrée suppose de disposer d’une visibilité suffisante : recrutement de professeurs, ouverture de classes, réservation de salles, aménagements immobiliers.
O. R : Le délai de trente jours vous paraît-il excessif ?
S. T : Il peut sembler long. Une discussion est possible sur la durée. Le sujet principal reste toutefois l’information donnée en amont. Si un étudiant souhaite quitter une formation, il faut comprendre pourquoi. Cela renvoie à la qualité de l’orientation, à la transparence sur les attendus et à la compréhension réelle du programme choisi.
Nous avons collectivement un travail à mener. Chaque établissement, chaque filière, doit expliquer clairement les attendus, les méthodes de travail, les rythmes et les débouchés. L’étudiant ne doit pas découvrir que la formation ne correspond pas à ce qu’il imaginait. Le bon choix d’orientation se construit avant l’inscription.
O. R : Cette mesure pourrait-elle pousser certains établissements à surbooker ?
S. T : Tous les établissements ne sont pas en capacité de le faire. Le marché de l’enseignement supérieur est aujourd’hui tendu. Le véritable enjeu n’est pas le surbooking, mais la fiabilité de l’information et la qualité de l’orientation. Plus les candidats comprennent ce qu’ils choisissent, moins les ruptures après la rentrée seront nombreuses.
PARCOURSUP : DES CANDIDATS MOINS LISIBLES
O. R : Comment analysez-vous les premiers résultats de Parcoursup cette année ? On semble constater une attrition des candidatures dans les écoles postbac.
S. T : À Audencia, nous observons une progression du nombre de vœux sur presque tous nos programmes, portée notamment par l’ouverture de formations post-bac à Paris. Mais, à l’échelle plus large du secteur, les données publiées montrent un recul des candidatures dans les écoles d’ingénieurs et les écoles de management postbac. C’est un signal d’alerte.
O. R : Où sont passés ces candidats ?
S. T : C’est précisément la question. Sont-ils partis à l’université ? Vers les filières de santé ? Vers d’autres formations présentes sur Parcoursup ? Pour l’instant, cela reste une énigme. Le départ à l’étranger existe, mais il demeure marginal en volume, compte tenu du coût d’une telle décision. Nous devons donc rester très attentifs à cette évolution.
O. R : Le modèle des formations en cinq ans après le bac est-il fragilisé ?
S. T : Les résultats montrent que ce modèle est moins attractif qu’auparavant. Les étudiants semblent davantage attirés par des parcours structurés en 3 + 2, selon le schéma licence-master. Nous le voyons aussi sur le terrain : cette année, moins de familles hésitaient entre nos programmes bac +3 et des formations en cinq ans.
Pourtant, les BBA en quatre ans continuent de fonctionner. C’est le paradoxe. Les BBA ne s’inscrivent pas pleinement dans le schéma LMD, mais certains fonctionnent très bien. La différence tient beaucoup à la marque. Les BBA portés par des écoles fortes, visibles dans les classements et bien identifiées par les familles, continuent d’attirer. L’effet marque devient de plus en plus déterminant.
UN CALENDRIER LÉGISLATIF TRÈS CONTRAINT
O. R : Revenons au projet de loi. Selon vous peut-il être adopté dans les temps ?
S. T : Le calendrier paraît très serré. Après le Sénat, le texte devra être discuté à l’Assemblée nationale. Il peut y avoir une navette parlementaire et des débats sur le contenu. Or le paramétrage de Parcoursup intervient tôt, autour de novembre. Si des modifications doivent être intégrées, les délais seront très contraints.
O. R : Le Hcéres doit-il être l’instance d’évaluation ?
S. T : Cela me semble important. À partir du moment où des établissements doivent être évalués pour obtenir un agrément ou une reconnaissance, il faut une instance capable de le faire. Le Hcéres a déjà commencé à se structurer, avec des référentiels, des guides et des webinaires. Mais il faudra veiller à la cohérence entre le projet de loi et les dispositifs d’évaluation.
O. R : Certains établissements estiment que les référentiels ne sont pas adaptés à leurs spécificités. Partagez-vous cette préoccupation ?
S. T : Nous devons prendre en compte les spécificités des écoles. Le risque serait de découvrir, une fois le texte adopté, que certains modèles ont été mal compris ou oubliés. C’est pour cette raison que nous souhaitons être présents dans les discussions dès maintenant. Il vaut mieux faire entendre notre voix pendant la phase de réflexion que corriger les effets d’un cadre mal ajusté après coup.
O. R : Les échanges avec les responsables politiques sont-ils engagés ?
S. T : Des échanges existent, notamment avec le sénateur Stéphane Piednoir, rapporteur du projet au Sénat, qui connaît bien les écoles de commerce pour avoir été professeur en classe préparatoire économique et commerciale. Mais connaître les écoles ne signifie pas toujours mesurer précisément les conséquences opérationnelles d’un. Nous voulons donc clarifier les avantages directs du statut de partenaire – ou d’agréé d’intérêt général -, mais aussi ses potentialités futures.