Sylvie Retailleau est depuis toujours une ardente défenseuse du doctorat
La première Journée européenne du doctorat a eu lieu le 13 mai alors qu’en France il souffre d’un paradoxe : reconnu à l’international pour sa qualité, il reste trop peu valorisé, que ce soit dans les entreprises ou dans la haute fonction publique. Aujourd’hui Ambassadrice du doctorat en Île-de-France et présidente d’Universcience, l’ancienne ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche, Sylvie Retailleau, défend une transformation culturelle : il faut mieux informer, rémunérer, accompagner, mais surtout reconnaître le doctorat comme un levier d’innovation, d’autonomie et d’esprit critique.
LE PARADOXE FRANÇAIS
Olivier Rollot : Le doctorat est vital pour la recherche scientifique d’un pays. Pourtant en France il ne semble pas autant au centre des ambitions des jeunes que dans la plupart des autres pays avec un ratio entrants dans l’enseignement supérieur / doctorants cinq ans plus tard de 2%, contre 3,7 % en moyenne pour l’Union européenne et 2,8 % pour l’OCDE. Comment jugez-vous cette situation qui perdure depuis tant d’années ?
Sylvie Retailleau : Les chiffres sont réels. La France reste en retrait par rapport à plusieurs pays européens ou de l’OCDE. Mais il faut tenir deux idées ensemble : quantitativement, nous avons un problème ; qualitativement, le doctorat français reste très reconnu. Nos docteurs s’insèrent bien, y compris à l’international. En Suède, en Californie, dans les grands laboratoires étrangers, les doctorants et post-doctorants français sont très appréciés.
En France, le parcours d’excellence reste très associé au bac +5, aux écoles d’ingénieurs, aux classes préparatoires. C’est une force, mais quand cette force devient un modèle unique, elle devient aussi une limite. Le doctorat reste trop souvent perçu comme une voie académique, alors qu’il devrait être reconnu comme une formation à l’innovation, à l’autonomie, à la résolution de problèmes complexes. Une formation plébiscitée par 64% des doctorants.
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O. R : Pourquoi cette culture du bac +5 pèse-t-elle autant ?
S. R : Parce qu’elle structure les représentations françaises depuis longtemps. Les entreprises recrutent dans des profils qu’elles connaissent. Elles privilégient le parcours linéaire, le diplôme d’ingénieur, le moule rassurant. Mais si la France veut vraiment parler d’innovation, elle doit accepter de mélanger les profils. L’innovation incrémentale peut venir d’ingénieurs. L’innovation de rupture exige des docteurs.
SCIENCES, INGÉNIERIE, SANTÉ : DES ÉCARTS PROFONDS
O. R : Certaines disciplines – sciences naturelles, mathématiques et statistiques – reçoivent de nombreux doctorants quand ils sont plus rares en ingénierie et bien plus rares en santé. Pourquoi ces différences qu’on ne retrouve pas partout en Europe ?
S. R : Dans les sciences fondamentales, le doctorat apparaît plus naturellement comme une étape du parcours. En ingénierie, la situation française est particulière : les sciences pour l’ingénieur sont souvent confondues avec le diplôme d’ingénieur. Or ce n’est pas la même chose. Une école d’ingénieurs apporte une ouverture à l’entreprise, au management, à des compétences larges. Les sciences pour l’ingénieur relèvent aussi d’une formation scientifique avancée, souvent par le master puis le doctorat.
O. R : Et dans la santé, pourquoi le doctorat de recherche reste-t-il difficile à intégrer ?
S. R : Les études de santé sont longues, exigeantes, très orientées vers la clinique. Ajouter une thèse de sciences demande des parcours aménagés. Les cursus MD-PhD de double formation en médecine et sciences progressent, mais cela reste complexe à mettre en œuvre. Une thèse de médecine n’est pas une thèse de sciences. Pour devenir hospitalo-universitaire, il faut souvent articuler les deux dimensions, ce qui demande du temps, de l’accompagnement et une vraie culture de recherche dès la formation médicale.
O. R : Les écoles d’ingénieurs portent-elles une responsabilité dans ce moindre attrait du doctorat en France ?
S. R : Elles jouent un rôle central. Certaines écoles ont une vraie culture recherche : l’Institut d’optique, l’ESPCI, bien sur les Écoles normales. Mais dans beaucoup de grandes écoles, la poursuite en doctorat reste trop faible. Après avoir fait une maths et une maths spé et des années d’ingénieur il y a bien 15 à 20% d’une promotion qui a une réelle appétence pour la recherche ! C’est une proportion que des écoles de très haut niveau devraient pouvoir viser. Et surtout, elles devraient demander aux entreprises de reconnaître réellement le doctorat dans les grilles RH et salariales.
O. R : Que devrait reconnaître l’entreprise dans ces trois années supplémentaires ?
S. R : Trois ans de spécialisation scientifique, d’autonomie, de gestion de projet, d’analyse de données, de présentation en conférence, de participation à des contrats, parfois d’encadrement. Un docteur sait aller au fond d’un problème, ouvrir des horizons nouveaux, produire de la connaissance. Ce ne sont pas les mêmes compétences qu’un diplôme d’ingénieur. Elles sont complémentaires.
RÉMUNÉRATION, CONDITIONS, INSERTION
O. R : La rémunération des doctorants reste-t-elle un frein ?
S. R : Elle l’a été très fortement mais le contrat doctoral a été revalorisé : nous sommes passés d’environ 1 780 € à un peu plus de 2 200 € mensuels ; et en moyenne 2 500€ pour les contrats Cifre. Cela rapproche la France des standards européens, même si certains pays ou dispositifs restent plus favorables. La question ne se limite pas au salaire pendant la thèse : il faut aussi regarder la progression de carrière. Dans plusieurs domaines, les courbes peuvent se croiser ensuite au bénéfice des docteurs.
O. R : Les conditions de thèse se sont-elles améliorées ces dix dernières année ?
S. R : Elles ont beaucoup évolué. Plus de 80 % des doctorats sont aujourd’hui financés contre 50% il y a encore quelques années. La situation était bien plus fragile auparavant, notamment en sciences humaines et sociales. Les bourses Cifre se sont multiplié, y compris dans les SHS, dans la fonction publique ont été créées les bourses Cofra. Les comités de suivi, les formations obligatoires, l’encadrement par les écoles doctorales ont aussi changé la manière de faire une thèse. Les doctorants ont également la possibilité de consacrer 1/6ème de leur temps à la diffusion de la culture scientifique.
O. R : La solitude du doctorant reste-t-elle une réalité ?
S. R : Elle peut exister, surtout dans certaines disciplines où le sujet est porté de façon très individuelle. Mais dans beaucoup de domaines, notamment en sciences expérimentales, les doctorants travaillent au sein d’équipes, de laboratoires, de contrats nationaux ou européens. Ils présentent leurs résultats, participent à des réunions, enseignent parfois, font de la médiation scientifique. Le risque principal est souvent moins l’isolement que la pression de la publication ou des appels à projet auxquels ils participent.
O. R : Les thèses longues en sciences humaines et sociales appartiennent-elles au passé ?
S. R : Elles reculent lorsque les thèses sont financées. Une thèse financée doit pouvoir se dérouler en trois ou quatre ans. Les thèses très longues venaient souvent de situations où la personne travaillait en parallèle. Il existe aujourd’hui des statuts plus adaptés, comme le doctorat en formation continue. L’enjeu consiste à placer chaque doctorant dans un cadre clair, soutenable et cohérent avec sa situation.
ATTRACTIVITÉ INTERNATIONALE
O. R : La France se distingue par sa capacité à attirer des futurs chercheurs venus du monde entier avec une proportion de 37 % d’internationaux parmi nos doctorants, une des plus élevées au monde avec le Royaume-Uni. Comment expliquez-vous cet attrait ?
S. R : C’est tout le paradoxe. Les étudiants étrangers font confiance au doctorat français. Ils viennent pour la qualité des laboratoires, ailleurs, la réputation scientifique, la liberté académique mais aussi le collectif de recherche qui n’est pas aussi développé dans beaucoup de pays. Sans oublier l’attractivité culturelle et intellectuelle du pays. Et ils sont beaucoup moins stressés que les étudiants français qui doutent davantage des débouchés et de la reconnaissance du diplôme.
O. R : Le doctorat français est bien mieux considéré à l’étranger qu’en France ?
S. R : Très souvent. Dans beaucoup de pays, le titre de docteur est socialement reconnu. Aux États-Unis, en Allemagne, en Italie, au Japon, il fait partie du statut professionnel. En France, même des personnes titulaires d’un doctorat n’utilisent pas ce titre. Cela dit beaucoup de notre culture. Le doctorat reste insuffisamment reconnu dans l’entreprise, mais aussi dans la haute fonction publique. Le contrat « jeune docteur » ne devrait pas avoir à être financé par la puissance publique pour aider les entreprises à les recruter.
UNIVERSCIENCE, VITRINE DU DOCTORAT
O. R : Quel rôle Universcience peut-il jouer dans cette transformation ?
S. R : Universcience agit d’abord en amont, en donnant le goût des sciences aux jeunes. Susciter des vocations scientifiques, c’est déjà préparer de futurs doctorants. Mais Universcience agit aussi pendant le doctorat : nous accueillons chaque année une vingtaine de doctorants dans des missions de médiation scientifique.
Ils apprennent à vulgariser leurs travaux, à dialoguer avec des publics scolaires ou familiaux, à transmettre la démarche scientifique. Des dispositifs comme Science infuse mettent les doctorants en contact direct avec des élèves. Avec notre École de la médiation, ils acquièrent aussi des compétences essentielles : expliquer simplement, rendre accessible, assumer leur responsabilité vis-à-vis de la société.
O. R : Le futur Palais de la découverte renforcera-t-il cette visibilité de la recherche ?
S. R : Le Palais de la Découverte rénové donnera à sa réouverture, en mars 2027, une place forte aux laboratoires, aux chercheurs et aux doctorants. Le public pourra mieux comprendre comment se fabrique la recherche, entrer dans la peau d’un chercheur, voir des travaux en cours. C’est essentiel : le doctorat doit être incarné, visible, relié à la société.
IA, INTÉGRITÉ ET NOUVELLE DÉMARCHE SCIENTIFIQUE
O. R : Avec l’émergence des IA les revues de recherche reçoivent davantage d’articles, les revues de littérature sont produites beaucoup plus vite, les bibliographies aussi. Aujourd’hui, il est possible de générer des données synthétiques, des entretiens fictifs, des corpus artificiels. Cela ne pose-t-il pas des questions méthodologiques et éthiques majeures sur le doctorat ?
S. R : L’émergence des IA accélère des transformations déjà engagées avec Internet, les bases de données, l’accès massif à la littérature scientifique. L’IA met le monde académique face à ses responsabilités : comment sourcer, vérifier, garantir la traçabilité, former à l’intégrité scientifique ? Ces questions existaient déjà, mais elles deviennent plus urgentes.
Mais ce serait absurde d’interdire l’usage de l’IA dans la recherche ou l’enseignement. Il faut apprendre à l’utiliser correctement. L’IA peut faire gagner du temps, aider à structurer, améliorer une rédaction. Mais elle doit rester un outil. Les sources doivent être vérifiées, les raisonnements maîtrisés, les affirmations contrôlées. Le risque n’est pas seulement la triche ; c’est la perte d’esprit critique et de compétence rédactionnelle.
O. R : Que devrait-on enseigner aux étudiants dans ce nouveau contexte ?
S. R : Les bases restent indispensables, mais l’enjeu principal devient l’esprit critique. Il faut apprendre à trier l’information, analyser les sources, construire un raisonnement, prendre du recul. La connaissance est accessible. Ce qui devient précieux, c’est la capacité à l’interroger, à la vérifier, à l’utiliser avec rigueur.
O. R : Le risque, à terme, n’est-ce pas aussi une embolie du système académique : trop d’articles à soumettre, trop peu de reviewers, une inflation de production et une difficulté croissante à distinguer l’originalité ?
S. R : La course à la publication ne date pas de l’IA. Depuis des années, la recherche souffre d’une pression quantitative : nombre d’articles, indicateurs, classements. L’IA peut amplifier ce phénomène jusqu’à le rendre intenable. Peut-être forcera-t-elle le système à mieux valoriser la qualité, l’originalité, l’impact réel des travaux.
LA JOURNÉE EUROPÉENNE DU DOCTORAT La première édition de la Journée européenne du doctorat a été organisée sur tout le continent européen à l’initiative de la France le 13 mai, mois de l’Europe. Plus de 180 événements ont eu lieu dans toute l’Europe, enregistrés et labellisés sur la plateforme Eurodocday.org, en France, en Allemagne, en Espagne, en Pologne, en Roumanie, etc., mais aussi hors UE, au Royaume Uni ou en Ukraine par exemple.
La journée se donne pour objectifs :
d’affirmer l’importance du doctorat et des docteurs pour l’Europe, pour la science et la recherche académique et privée, mais aussi pour le développement et l’innovation dans la société et rappeler que la formation doctorale est essentielle pour préparer l’avenir scientifique de l’Europe ;
de renforcer l’attractivité de la formation doctorale pour les étudiants européens et internationaux ;
de sensibiliser les employeurs et faire reconnaître les diplômes de doctorat ;
de mettre en lumière la diversité des parcours et l’impact sociétal des titulaires de doctorat.