CLASSES PREPAS

« Henri IV s’est ouvert socialement sans faire baisser ses résultats » Patrice Corre, proviseur du lycée Henri IV

Le proviseur de l’un des plus prestigieux lycées de France, le lycée Henri IVà Paris, a pris le parti, il y a maintenant plusieurs années, de favoriser la diversité sociale dans son établissement. Il fait aujourd’hui le point tout en s’interrogeant sur les évolutions que vont connaître les classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE) dans les années à venir.

Patrice Corre

Olivier Rollot : L’objectif que vous vous étiez fixé d’un taux de 30% de boursiers a été atteint en 2ème année comme en 1ère année en 2011-2012. Quelles conclusions pouvez-vous en tirer?

Patrice Corre : D’abord que nous nous sommes ouverts socialement sans faire baisser les résultats. J’attendais d’avoir suffisamment de recul pour pouvoir l’affirmer mais maintenant c’est clair : en 2012 nous avons même établi une performance record avec 404 élèves admis à un concours au moins, soit 71% d’admis (100% en sciences pour 47% en khâgnes) et plus de 60% d’intégrés toutes filières confondues. Dans ce cadre, le taux d’intégrés des élèves de milieux plus modestes a été quasi égal à leur place dans les classes de 2ème année : 29,70 % de boursiers parmi les élèves inscrits et 28,95% intégrés.

O. R : Comment êtes-vous parvenus à ce résultat ?

P. C : Les boursiers à taux 0 ont bien sûr leur part mais nous avons aussi doublé le nombre des autres boursiers. Un autre élément déterminant a été la création de notre CPES (classe préparatoire à l’enseignement supérieur) qui accueille des lycéens qui n’auraient pas forcément pu intégrer l’enseignement supérieur : 15% de notre progression d’élèves boursiers lui est directement dû. Si tout l’établissement doit beaucoup à la vingtaine de professeurs qui se sont engagés dans la CPES il est important de souligner l’engagement de toutes les équipes, au-delà de ce groupe, dans une évolution de la prise en compte de profils d’élèves plus divers par une adaptation de leurs méthodes d’enseignement

O. R : Vous dispensez également un tutorat particulier aux élèves en difficulté.

P. C : Un étudiant de 1ère année de l’École Polytechnique assure effectivement un tutorat auprès des élèves des filières scientifiques et économiques dans le cadre de son stage de formation humaine. De la même façon – vous savez à quel point le niveau en langues est un marqueur social – nous avons signé un accord avec le British Council pour délivrer des stages intensifs d’anglais en première année. Nous offrons également des possibilités de se loger à bas prix à Paris grâce à des actions de mécénat. Nous faisons tout par aider les élèves les plus modestes à surmonter une certaine forme d’autocensure qui les fait, trop souvent encore, craindre d’aller en classe prépa.

O. R : Recevoir de plus larges populations que le public « traditionnel » des prépas représente donc une vraie mutation ?

P. C : Plus que préparer seulement aux concours nous entendons aujourd’hui préparer à toute la vie, personnelle comme professionnelle et les professeurs qui viennent nous rejoindre aujourd’hui le font dans cet esprit. Si nous ne pensions qu’à la réussite immédiate aux concours nous serions les meilleurs partout mais nous aurions manqué à notre mission de service public qui est de former à l’excellence dans la durée.

Une illustration : en fin de première année nous pourrions « écrémer » nos effectifs pour ne garder que les tout meilleurs. Nous ne le voulons pas car cette forme d’écrémage crée une pression excessive qui en devient paralysante et fragilise ceux qui sont les moins bien informés. En tant que décisionnaire des passages en 2ème année, il m’arrive d’y accepter des élèves qui ne seront pas forcément admis dans un concours dès la première tentative. Ce qui augmente mathématiquement les effectifs en seconde année : en khâgne, nous sommes passés de 45 élèves à 55 ou même 65. Et pourtant nous restons en tête des admis parce que nos élèves sont portés par notre confiance.

O. R : Que dites-vous à ceux qui vous reprochent encore « d’abrutir » les élèves de prépas de travail ?

P. C : Nous disons à nos élèves une chose simple : « Nous sommes très exigeants, nous vous préparons à des objectifs difficiles mais vous êtes venus pour ça ! » On ne demande jamais beaucoup à quelqu’un dans lequel on ne croit pas et, quand nous donnons des avis, c’est toujours sur un travail, jamais sur une personne. Nous devons même parfois mettre en garde nos élèves contre eux-mêmes. Il faut leur apprendre la mesure et à gérer leur temps.

O. R : La nouvelle loi à venir sur l’enseignement supérieur et la recherche entend rapprocher les prépas des universités pour favoriser l’éducation à la recherche de vos élèves. Qu’en dites-vous ?

P. C : Dire qu’en première année d’université on s’initie à la recherche ce n’est pas vrai alors que dans les prépas scientifiques l’instauration des TIPE (travaux d’initiative personnelles encadrés) a permis cette initiation. Ces TIPE pourraient être étendus aux autres prépas maintenant que nos enseignants sont quasiment tous titulaires d’un doctorat.

O. R : Vous rapprocher de l’université ne vous gêne donc pas ?

P. C : Tous les lycées ont signé depuis longtemps des conventions avec les universités. Avec les proviseurs de classes préparatoires réunis au sein de l’APLCPGE, nous sommes favorables à ces rapprochements avec l’université mais dans le cadre d’une loi incitative. Imposer c’est prendre le risque d’opposer. Par ailleurs, nous voulons pouvoir signer des conventions avec toutes sortes d’établissements et pas seulement les universités. Nous-mêmes avons pu créer un premier cycle pluridisciplinaire avec l’université Paris Sciences et Lettres (qui regroupe Normale Sup, l’université Paris Dauphine ou Mines ParisTech) dans lequel professeurs de prépas et chercheurs travaillent ensemble. Pas les uns contre les autres !

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Olivier Rollot
Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel). Il anime également le blog HEADway et du blog du Monde « Il y a une vie après le bac ».

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