ECOLE D’INGÉNIEURS, NOUVELLES TECHNOLOGIES

Comment faire naître l’innovation et l’entrepreneuriat dans l’enseignement supérieur?

Comme une antienne 5 000 fois répétée, les établissements d’enseignement supérieur leur volonté de former des « jeunes innovants ». Et, encore mieux, entreprenants. «L’innovation sans l’entrepreneuriat c’est un «amour platonique» », rappelle Christian Desmoulins, premier directeur et fondateur de l’IMT Mines Albi-Carmaux. Une dynamique dans laquelle son école d’ingénieurs excelle depuis sa création il y a tout juste 25 ans.

« Innov’Action ». Avec près de 1000 étudiants – 968 très précisément – l’IMT Mines Albi-Carmaux joue un rôle majeur au sein d’un pôle universitaire albigeois conséquent : 6 000 étudiants pour une ville de 52 000 habitants. Mais c’est surtout l’excellence de sa recherche qui est aujourd’hui reconnue. Relayée par l’inauguration d’un espace collaboratif « Innov’Action » de « promotion de la culture de l’innovation et de l’entrepreneuriat » qui vient renforcer les actions déjà entreprises depuis 25 ans. « Le taux de survie à cinq ans des start-up que nous incubons est de 75% (on l’estime plutôt à 10% en général). D’abord parce que nous n’acceptons qu’un projet sur dix. Ensuite parce que nous n’acceptons que des projets qui ont besoin de l’expertise technique de l’école pour réussir », détaille Philippe Farenc, directeur du développement économique et entrepreneurial de l’école à l’origine de la création d’Innov’Action.

Cette expertise scientifique c’est ce que sont venus chercher au sein de l’incubateur de l’école Romain Di Costanzo et Alain Fontaine, les deux créateurs d’Hycco, une start-up spécialisée dans le développement de solutions pour générer de l’hydrogène à haute température : « Beaucoup d’énergie est gaspillée parce qu’on ne sait produire de l’hydrogène qu’à basse température et nous voulons mieux l’utiliser ». Des projets comme celui-là l’incubateur des Mines Albi-Carmaux en reçoit aujourd’hui quinze avec pour objectif de créer chaque année cinq entreprises.

Sur les 1 200 m2 d’Innov’Action, Romain et Alain vont maintenant trouver non seulement un incubateur, un openLab (« La Fabrique »), un espace de travail collaboratif et un autre de travaux pratiques pour les étudiants de l’école. Le tout situé symboliquement à mi-chemin de l’école et de la technopole albigeoise d’une ville au passé technologique marqué par l’invention du pastel.

De nombreux services. Hébergées au moins deux ans en moyenne – un bilan est effectué tous les six mois -, les entreprises incubées de l’IMT Mines Albi-Carmaux y bénéficient de beaucoup de services en plus d’un support technologique. « Les trois premiers mois l’IMT m’a fait partager son réseau, intégrer la pépinière d’entreprise Albisia et participer à un concours qui m’a permis de gagner de 20 000€ et de financer le dépôt de mon brevet », se souvient Margaux Bardou dont le concept, des enduits muraux qui s’allument et s’éteignent sans interrupteur, va bientôt être commercialisé sous la marque Marianka dans l’hôtellerie.

Et rien n’oblige à être ingénieur diplômé de l’IMT, ni même scientifique, pour intégrer le dispositif. Si Romain Di Costanzo et Alain Fontaine sont tous deux titulaires d’un doctorat de l’université Toulouse Paul-Sabatier, Margaux Bardou est designer de formation. Albigeoise de naissance, formée à Paris, elle a trouvé à l’IMT l’appui technologique dont elle avait besoin. Spécialiste des algorithmes, docteur de l’université Champollion d’Albi, Vérane Faure cherchait plutôt de son côté l’appui de spécialistes de l’entreprise : « La notion même d’argent était bannie de notre formation. Dans un incubateur on vous explique comment monter un business plan, comment trouver des clients, négocier, toutes choses dont je n’avais pas la moindre idée ». Celle qui était bien partie pour une carrière universitaire a préféré monter une entreprise de création d’algorithmes : « On parle toujours plus de data mais peu de professionnels sont qualifiés pour développer les algorithmes qui permettent de les exploiter. Mathématicienne de formation, je le fais et je forme également ceux qui veulent apprendre à le faire ».

De plus, c’est rarissime aujourd’hui en France, les incubés sont hébergés… gratuitement. « Nous recevons les créateurs sans aucun frais pour eux. Mais cela pourrait évoluer – nous pensons à un loyer de 1 200€ par an -, dans la mesure où nous offrons de plus en plus de services », confie Philippe Farenc. Pour pouvoir développer leur projet, Romain et Alain ont quand même financé la moitié du montant d’achat d’un matériel nécessaire à leur recherche. Et vivent du chômage comme tant de créateurs de start up.

Dans les missions de l’IMT. Déjà récompensé par des prix, le concept d’enduits connectés de Margaux Bardou est tellement emblématique qu’en 2019 l’Institut Mines Télécom, maison mère de l’IMT Albi-Carmaux, va le présenter au CES de Las Vegas, le plus grand salon d’innovation au monde, en compagnie d’une vingtaine d’autres créateurs de start-up qu’elle soutient dans l’un de ses onze incubateurs. « Ayant pour tutelle le ministère de l’Économie et des Finances nous avons forcément pour objectif de développer l’innovation », explique Patrick Duvaut, directeur de l’innovation de l’IMT qui lève chaque année 100 millions d’euros pour ses start up : « Les entrepreneurs disposent de tous les accélérateurs de croissance dont ils ont besoin pour trouver un premier client, rencontrer des fonds et bénéficient un conseil très fin en termes de propriété intellectuelle ».

L’IMT dépense chaque année un demi-million d’euros pour défendre ses brevets. Avec néanmoins un vrai problème de modèle économique pour un établissement qui est loin de recevoir des financements au niveau du MIT américain qui bénéficie chaque année   de dons astronomiques de donateurs. Pour baisser ses coûts l’IMT lance justement, avec un partenaire allemand, le premier incubateur virtuel au monde porté par une blockchain – un « notaire virtuel » – qui va permettre de protéger ses entreprises partout dans le monde. « D’une toute nouvelle conception, «Green», il reviendra seulement à 1 centime d’euros par brevet contre une centaine d’euros aujourd’hui. Ce sera une vitrine business très rentable », explique Patrick Duvaut, lui-même à la fois chercheur et entrepreneur.

S’appuyer sur la recherche. « Chez nous on parle de centres de recherche, pas de laboratoires, pour bien signifier que la recherche et la formation sont intimement liés.» Directeur des Mines Albi-Carmaux, Narendra Jussien tient beaucoup à ces connexions dans un établissement dont un tiers des 27M€ de son budget proviennent du développement de ressources propres. Avec notamment 4 M€ de recherche contractuelle et 1 500 partenariats actifs avec les entreprises qui font la réputation de l’école. Directeur du centre de recherche Rhapsodee, le professeur Ange Nzihou vient ainsi de recevoir un prix France Solutions pour son activité de valorisation des déchets : « Pensez aux traverses en bois de chemin de fer. En bois elles sont traitées au chrome et à l’arsenic pour résister aux intempéries et aux termites. Une fois trop abimées on se contentait de les jeter alors qu’en fait elles concentrent plus de minéraux que les mines. Avec une entreprise locale nous avons créé une technologie qui permet de récupérer tous ces matériaux ».

L’expertise d’Ange Nzihou est tellement reconnue qu’il est aujourd’hui professeur associé à Stanford. « Une université qu’il a préféré ne pas rejoindre, de même que beaucoup d’autres qui l’ont sollicité, tant il est attaché à une école qu’il a rejoint pratiquement depuis ses débuts », se félicite Narendra Jussien, qui conclut : « Avec la montée en puissance de la formation tout au long de la vie et de la valorisation de la recherche, une école comme la nôtre n’est pas seulement la base de lancement pour un diplômé : c’est aussi un lieu ouvert à toute étape d’une carrière pour accéder aux derniers résultats à la pointe des sciences et technologies. C’est une véritable base de soutien pour nos alumni ».

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Olivier Rollot
Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel). Il anime également le blog HEADway et du blog du Monde « Il y a une vie après le bac ».

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