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Comment se forge un destin ? : Vincenzo Esposito Vinzi, directeur général de Essec BS

Comment se forge un destin ? Comment naît-on à Capri, dans l’un des plus prestigieux sites de la planète, devient-on professeur de statistique à Naples et finalement directeur de l’une des plus prestigieuses business schools françaises ? Sans doute parce que, à l’âge de 17 ans, on obtient une bourse pour partir étudier aux Etats-Unis. Ce destin c’est celui du directeur de l’Essec, Vincenzo Esposito Vinzi : « En 1987 je suis sélectionné par les ministères des Affaires étrangères et de l’Education italiens pour recevoir une bourse. Je peux ainsi partir suivre une année complète d’études dans une high school américaine ».

L’expérience américaine. Parmi ses atouts pour décrocher cette bourse : avoir toujours vécu dans un environnement international. Après avoir travaillé plusieurs années aux Etats-Unis, au Canada, en Suisse et en Allemagne, son père est en effet revenu à Capri à la fin des années 1950. Parlant aussi bien anglais que français, allemand et espagnol, il va alors participer à la création d’un hôtel auquel il contribue pendant plus de cinquante ans. « Jusqu’à la fin des années 50, il y avait peu d’hôtels à Capri. C’est alors que l’île s’ouvre au tourisme international, et plus seulement aux princes et grandes dynasties industrielles qui ont fait sa réputation. »

Dès sa prime enfance Vincenzo Esposito – il prendra en plus le nom de Vinzi après le décès de sa mère en 2002 pour perpétuer le nom d’une famille qui allait disparaître sinon – parle donc très bien anglais : « Enfin, je croyais parler très bien anglais mais je me suis vite rendu compte qu’avec les accents j’étais vite un peu perdu quand je suis arrivé aux Etats-Unis ». Pour autant, il ne prendra jamais de cours de langue aux Etats-Unis : « J’ai toujours appris par immersion ».

Fils unique, le voilà dans une famille américaine de six enfants dans laquelle il « s’intègre très bien ». Élevé dans l’un des lieux les plus touristiques au monde, le voilà dans un petit village de Caroline du Nord dont il sera diplômé de la West Caldwell High School. A une époque où il n’y a pas d’Internet, où les voyages en avion coûtent encore très chers, le téléphone transatlantique aussi. Une époque où s’expatrier pendant un an si loin de chez soi est une expérience sans commune mesure avec ce qu’on connaît aujourd’hui. « J’ai parfois vécu des moments difficiles. A 17 ans on a besoin de pouvoir se tourner vers quelqu’un. Mais là j’ai dû apprendre à faire des choix personnels tout seul. J’y ai acquis un vrai sens des responsabilités.»

Capri, l’île de tous les superlatifs. Mais revenons à Capri, l’île de tous les superlatifs, but final du « Grand Tour européen » que se devait de faire tout jeune bien né aux XIXème siècle, demeure de l’empereur Tibère et villégiature des grands de ce monde, un petit coin de paradis au large de Naples. Vincenzo Esposito Vinzi y passe une enfance heureuse et studieuse : « J’ai toujours aimé les études. L’été ma mère me faisait travailler dans un hôtel pour que je comprenne la différence qu’il y a entre étudier et travailler. Cela m’a permis de développer un sens du service qui est dans l’ADN de Capri ». Il y revient tous les étés dans la maison qu’il y a conservée.

Revenu en Italie, Vincenzo Esposito Vinzi cherche sa voie : « J’avais un profil scientifique mais je ne voulais pas travailler dans les sciences abstraites. Je voulais avoir un impact ». Et c’est à Capri que son destin va se révéler : terre de congrès internationaux, l’île reçoit en 1988 une conférence consacrée à l’analyse des données liées à l’industrie. « J’ai découvert les statistiques qui m’ont tout de suite passionné et j’ai commencé à les étudier à la faculté d’économie et de gestion de l’université de Naples “Federico II”. »

Au sein de l’Université Federico II de Naples il obtiendra successivement son master en économie et gestion de l’entreprise en 1993, un doctorat en statistique et informatique en 1997 avant d’y être nommé professeur. « C’est là que j’ai commencé à nouer des relations avec la France au travers de l’analyse des données multivariés, un domaine dans lequel l’école française était très renommée au même titre que l’école de Naples. » Il perçoit également les limites d’une école française qui se refuse alors à publier ses recherches en anglais.

La découverte de la France. La France, Vincenzo Esposito Vinzi va la découvrir dans les années 2000. Pendant sept ans il y est invité comme professeur visitant, notamment au sein du MBA de HEC, qui s’appelle alors l’ISA, mais aussi de l’Essec. En 2006, l’Essec recherche justement à embaucher un professeur de statistiques. « Nous attendions alors notre premier enfant. Avec mon épouse – elle aussi originaire de Capri, comme nous l’avons découvert après notre rencontre ! – , professeur de littérature, nous prenons la décision de déménager en France. » En juillet 2020 il obtient la nationalité française. « Aujourd’hui je me sens chez moi en France. J’en apprécie l’esprit cartésien tout en ayant le sentiment d’y apporter un esprit un peu décoiffant, ma créativité, mon goût pour l’expérimentation. »

Sa décision de s’installer en France est d’abord motivée par son intérêt pour les Grandes écoles. « La dimension académique avec un esprit entrepreneurial, c’est l’idéal. Je voyais bien que le modèle des Grandes écoles françaises correspondait à ma personnalité. Je sentais que je pouvais m’y épanouir et avoir de l’impact. Mes méthodes statistiques répondaient aux besoins des industriels. » Ses recherches l’amènent à entrer en contact avec des entreprises de la chimie ou à évaluer l’impact des politiques publiques.

Chercheur avant tout . Apprécié de ses collègues, Vincenzo Esposito Vinzi est élu doyen de la faculté de l’Essec en 2011 puis, successivement, président du Conseil européen de l’Association internationale pour la statistique et l’informatique (IASC) et président de la Société internationale de la statistique pour l’industrie et le business (ISBIS) entre 2012 et 2015.

Autant de postes dans lesquels il défend la recherche. « J’ai continué à publier dans des revues de recherche jusqu’à mon élection comme doyen. Sans recherche il n’y a pas d’innovation, sans innovation il n’y a pas de progrès. Dans les business schools la recherche fait partie de l’impact, et même la recherche fondamentale. La révolution digitale que nous connaissons est le résultat d’équations dont personne ne pouvait prévoir la portée. »

Directeur de l’Essec. Le 17 mai 2017 le directeur de l’Essec, Jean-Michel Blanquer, est nommé ministre de l’Education nationale. Il démissionne immédiatement. Il ne le sait pas encore mais le destin de Vincenzo Esposito Vinzi vient de basculer de nouveau : « Je ne savais pas que je ferai l’intérim. D’autant que je m’apprêtais à partir pour une année sabbatique aux Etats-Unis après mon second mandat de doyen ». Les instances de tutelle de l’Essec, la chambre de commerce et d’industrie Paris Ile-de-France et l’Institut catholique de Paris, ainsi que les Alumni, ne lui en demandent pas moins d’assurer l’intérim de la direction dans l’attente de la sélection d’un successeur. Il accepte. Se prend au jeu. Fin juillet il postule et envoie son projet pour l’école au comité de sélection, bien conscient pourtant que « l’Essec n’avait jusqu’ici jamais eu de directeur général international ni issu de son corps professoral ». Son projet n’en emporte pas moins l’adhésion et, fin décembre 2017, le voici nommé directeur général.

Cinq ans après, il ne peut donc que se féliciter d’être à la tête d’une école ancrée au sein de l’écosystème dynamique d’une ville, Cergy, dont l’université est l’une des plus dynamiques de France. « Avec le président de CY Cergy Paris Université nous construisons un projet commun avec un esprit de challenger », se félicite-t-il tout en rappelant qu’à « Singapour et au Maroc aussi nous sommes en interaction avec les acteurs de la région. Nous ne sommes pas une école hors sol ! »

Un nouveau modèle économique. Des défis Vincenzo Esposito Vinzi a dû en relever depuis son arrivée à la tête de l’Essec. Le premier, et pas des moindres, étant de changer de modèle économique avec une réduction drastique des fonds publics alloués aux écoles de management, qui disparaissent totalement en 2022. Les financements de son école, Vincenzo Esposito Vinzi va les chercher auprès des entreprises avec lesquelles il a créé 25 chaires, dont six pendant la crise sanitaire. La formation continue représente quant à elle un cinquième de son chiffre d’affaires. « C’est un sujet clé pour les temps à venir. Nous avons besoin de nous réinventer. Le digital nous permet d’aller vers de nouveaux marchés jusqu’ici inconnus. Par ailleurs, les entreprises sont demandeuses de formats de formation plus courts, plus spécialisés, délivrés de façon fréquente. Il faut acquérir jeune un état d’esprit qui nous donne la possibilité de toujours apprendre à nous réinventer. »

Des évolutions d’autant plus nécessaires que la concurrence à laquelle sont soumises les business schools devient multiforme. A côté des grands concurrents classiques se développent des cabinets de conseil, de pure players Internet ou encore des EdTech qui ne prennent en charge qu’une partie de la chaîne de production, par exemple le recrutement des étudiants.

Des évolutions académiques. Vincenzo Esposito Vinzi en est particulièrement fier : « En dépit de la crise sanitaire nous avons pu mettre en œuvre une stratégie innovante. Je crois en particulier beaucoup au décloisonnement des disciplines. Il faut aller en profondeur tout en créant des liens entre les disciplines. Les leaders doivent avoir une vision holistique. »

Et si la crise sanitaire a eu des effets négatifs pour les étudiants, elle leur « servira dans les conditions de contrainte très fortes qu’ils vont rencontrer dans le monde du travail. A un moment nous donnions des cours en digital simultanément dans trois zones horaires différentes. Certains travaillaient au milieu de la nuit ». Aujourd’hui si tous les étudiants sont revenus en présentiel il faut, plus que jamais, que ce soit pour une « plus-value, une partie des cours peut être suivie en amont à distance ».

Avec Together, un des trois piliers de sa stratégie RISE, l’Essec entend également être en pointe dans la transition environnementale et sociétale : « L’approche de l’Essec c’est de former 100% des étudiants aux questions de transition avec une approche transversale qui irrigue les cours fondamentaux ».

Quant à son style de management, il le veut résolument ancré dans la co-construction : « Toutes les équipes doivent être à bord pour faire avancer cette très belle école. J’apprécie tout particulièrement d’organiser des ateliers avec l’ensemble des membres du Comex, des directions et des parties prenantes. Tout le monde doit être acteur des transformations ». Dont les étudiants dont il essaye de rester proche et accessible dans les couloirs de son école : « Je reste un enseignant-chercheur. C’est ma raison d’être ».

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Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel).

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