POLITIQUE DE L'ENSEIGNEMENT SUPERIEUR, UNIVERSITES

Face à la crise un enseignement supérieur contra cyclique. Jusqu’à quand ?

L’enseignement supérieur est décidément contra cyclique. M.B.A. Applications Are Up Because the Job Market Is Down titre ainsi le Wall Street Journal. On l’avait noté lors des précédentes crises, on le constate de nouveau cette année : quand l’économie va mal, les diplômes semblent être la meilleure garantie. «Choisir d’intégrer une Grande école nous semble cas une garantie pour l’avenir. En période de crise, les valeurs refuge et les écoles reconnues sont d’autant plus demandées», confirme Delphine Manceau, la directrice générale de Neoma BS.

Pour autant les écueils s’annoncent nombreux : confinés les étudiants dépriment et certains demandent même le remboursement d’une partie de leurs frais de scolarité. Dépassé par le succès de l’apprentissage, France Compétences pense à réduire son financement. Et comment organiser les examens si le mode distanciel reste privilégie ? Sans oublier la vraie question : confrontées à la baisse de l’activité les familles auront-elles toujours les moyens de financer les cursus en 2021 ? En quelques points clés : les nombreux enjeux de la pandémie.

Les business schools se portent bien. L’enquête 2020 sur les tendances des inscriptions dans les business schools menée par le Graduate Management Admission Council’s (GMAC) publiée le 10 novembre montre que 67% de tous les programmes de master en gestion ont vu les demandes augmenter (contre 41% en 2019. C’est le cas dans 57% des écoles d’Asie-Pacifique, 72% des écoles européennes et 67% des écoles des États-Unis. «C’est la preuve supplémentaire que la popularité des business schools est contra cyclique pour l’économie», analyse Sangeet Chowfla, le président du GMAC.

Ce que confirme Le Monde en écrivant Toujours plus chères, toujours plus attractives : le paradoxe des écoles de commerce et en rappelant qu’en cinq ans, les écoles de commerce de France ont augmenté leurs effectifs de 24% (lire la note de la DEPP). «En août nous avons constaté une croissance de 20% de nos effectifs. Principalement due aux mastères spécialisés, qui ont enregistré une hausse de 40% des inscriptions, mais aussi en MSc avec beaucoup d’étudiants internationaux», commente Patrice Houdayer, le vice-dean de Skema. Même succès pour les IAE (instituts d’administration des entreprises) note également Le Monde (A l’université, les IAE connaissent une forte hausse de leur attractivité). Près de 200 000 lycéens et étudiants ont ainsi postulé dans l’un des 35 instituts d’administration des entreprises (IAE) pour la rentrée 2020. Soit, selon les programmes, de 20% à 40% de plus que les autres années.

Des éléments de l’enquête 2020 sur les tendances des inscriptions dans les business schools menée par le Graduate Management Admission Council’s (GMAC)
  • Attention : tout n’est pas rose pour autant aux Etats-Unis. Comme le note le site Education Dive si la hausse des effectifs dans les universités américaines atteint les 2,9% en cycle graduate au mois d’octobre la baisse n’en est pas moins de 4,4% dans les cycles undergraduate (les détails également sur Education Dive).

Chute du nombre d’étudiants internationaux. La baisse globale des effectifs aux États-Unis résulte également de la chute des inscriptions de nouveaux étudiants internationaux: – 43% selon University World News. Le choc est encore plus brutal en Australie où Pie News évoque une baisse de 50%. Et si pour les universités américaines le manque à gagner est conséquent en Australie c’est tout un pan de l’économie qui s’écroule brutalement. Et pas seulement à cause de la Covid : ce sont également les différends diplomatiques avec la Chine qui ont conduit cette dernière a sérieusement freiner le départ de ses étudiants.

Dans ce contexte la France résiste mieux que les leaders anglo-saxons. «Grâce aux actions entreprises auprès du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation (MESRI) les consulats français ont pu rouvrir et accorder des visas aux étudiants», commente Patrice Houdayer dont l’école a même reçu plus de candidatures internationales que les années précédentes. Mais sans garantie de pouvoir les recevoir tous. Du moins en France alors que nombreux sont également les étudiants internationaux à suivre les cours à distance ou sur les campus à l’étranger des écoles françaises.

Et la mobilité internationale va repartir, le directeur du Développement International de Sorbonne Université en est certain : «Les étudiants veulent vivre une expérience internationale et nous repartirons sur des meilleures bases en 2022. Entre les deux nous aurons pu constater nos lacunes et demain les étudiants du monde entier choisiront encore plus soigneusement leurs destinations. Contrairement à beaucoup d’autres pays la France a su rester ouverte à tous les étudiants et c’est à son crédit». Et d’insister : «Nous devons être ambitieux alors que j’avais toujours trouvé les universités françaises un peu réservées sur la scène internationale si on considère leur niveau d’excellence et leur puissance. Elles doivent encore apprendre à se vendre et ce n’est pas dans leur nature. Comme on dit souvent, la concurrence n’est pas en France !»

Remboursez ! L’enseignement à distance répond-il exactement aux attentes des étudiants ? Clairement non. Mais cela justifie-t-il un remboursement d’une partie des frais de scolarité ? Clairement non également répondent les membres du Conseil du Chapitre des écoles de management de la Conférence des Grandes écoles (CGE) dans une lettre ouverte dans laquelle ils rappellent en substance que «le coût des études en écoles de commerce françaises ne couvre pas le coût réel moyen de formation des étudiants» et surtout que, «contrairement à ce qu’on pourrait penser, les cours à distance ne coûtent pas moins cher que les cours en présentiel». Et d’insister : «Pourquoi ce surcoût ? Car les écoles françaises ont massivement investi non seulement dans les mesures sanitaires mais aussi et surtout dans des nouvelles technologies éducatives, dans le réaménagement de leurs espaces pédagogiques, pour mettre en place des cours en distanciel qui soient interactifs, qualitatifs et qui permettent aux étudiants aussi de travailler en groupes où qu’ils soient, en France ou dans le monde».

Un débat qu’on ne peut en tout cas pas simplement mettre sous le boisseau alors qu’aux Etats-Unis, où a commencé le mouvement, beaucoup s’interrogent cette semaine. Is College Worth the Cost? se demande US News quand Bloomberg s’interroge : The Big Question: Is a College Degree Still Worth It?. «Les frais de scolarité sont en moyenne trois fois plus élevés aux États-Unis qu’en Europe, ce qui pose un problème d’adéquation entre les services obtenus et le coût de la scolarité», notent encore les responsables du Chapitre.

Investir pour assurer la continuité des enseignements. L’enseignement supérieur a besoin d’investir pour se maintenir à niveau. Dans Le Monde le directeur général de Grenoble EM, Loïck Roche, estime ainsi qu’en moyenne une école devra trouver 50 millions d’euros sur cinq ans, rien que pour poursuivre sa digitalisation (lire Les écoles de commerce poussées dans les bras des fonds d’investissement). «Nos salles de cours deviennent de plus en plus des plateaux de diffusion avec la nécessité de trouver des profils proches de ceux d’une chaine de télé, par exemple des régisseurs qui multiplient les angles de vue pour que l’expérience des étudiants soit optimale », assure Thomas Froehlicher, le directeur de Rennes SB, qui entend «construire un campus résilient ».

A Paris-Panthéon-Sorbonne, un système de caméras installé dans les 25 amphithéâtres permet aujourd’hui de basculer en partie en distanciel. Au total toutes les mesures qui ont dû être prises représentent un coût très important : 1,6 millions d’euros en 2020 pour l’université dont un peu plus de 320 000 pour les équipements vidéo. Même volonté de se montrer résiliente du côté de l’ESTACA qui a investi dans des systèmes de captation vidéo avec retransmission en direct des cours filmés dans les salles de cours, durant l’été. Elle a également doté les enseignants de tablettes graphiques servant de tableaux numériques très utiles pour les formulations scientifiques. Enfin davantage de logiciels spécialisés sont mis à la disposition des étudiants en ligne pour permettre notamment la réalisation des travaux pratiques numériques à distance (en modélisation et en électronique notamment).

Grenoble EM a quant à elle équipé 18 salles avec le dispositif technologique pédagogique «Hyflex» sur ses campus à Grenoble et Paris. Cette technologie permet de mixer online et présentiel. L’école équipera 100% de ses salles pour le 3ème cycle de l’année. Des expérimentations en cours en «réalité mixte» ont lieu au sein de GEM Labs : cours en mode interactif, immersif et dynamique grâce à de la réalité virtuelle, création d’un jumeau numérique de GEM Labs pour dispenser des cours dans des bâtiments recréés virtuellement, un robot qui permettrait d’activer le shop connecté de GEM à distance, etc.

Savoir switcher… Parmi tous les concepts apparus avec la crise du Covid-19 la capacité à «switcher» d’un enseignement présentiel à distanciel est importante. «Nous avions anticipé que toute l’année scolaire serait complexe. Nous avons voulu – dès mai 2020 – prendre des dispositions pour éviter tout risque de cluster à la rentrée. Notre gestion en cycles flexibles de 2 mois a permis et permet une organisation solide, anticipée, réfléchie et flexible pour proposer aux étudiants des enseignements et des services de qualité. Soyons responsables et arrêtons de penser que l’on peut switcher d’un mode à l‘autre sans préparation. Se préparer, c’est anticiper et non subir», explique ainsi Jean-François Fiorina, directeur général adjoint de Grenoble Ecole de Management.

Rennes SB a de son côté pratiqué une rentrée classique puis, le 21 septembre, basculé ces cours en ligne pour préparer une seconde rentrée, le 5 octobre 2020, après avoir constaté une circulation accrue du Covid sur la métropole rennaise et indirectement des cas d’étudiants sous surveillance. «Ce basculement complet en classes virtuelles de deux semaines se répètera cette année académique autant que nécessaire pour garantir la sécurité sanitaire de notre école », assurait Thomas Froehlicher avant le nouveau confinement.

Apprentissage : l’enseignement supérieur dans le collimateur ? Les experts le prédisaient dès la mise en place de la réforme : le système aurait bien du mal à répondre à la hausse du nombre de contrats d’apprentissage. Et la baisse simultanée du nombre de contrats de professionnalisation ne suffit pas à compenser. Résultat préviennent Les Echos, «sauf revirement, le gouvernement s’apprête à réduire – de 6% a minima, de près de 12% au maximum – les ressources des centres de formation d’apprentis (CFA), au risque de donner un coup de frein brutal à cette filière d’enseignement par alternance pourtant érigée en priorité du quinquennat ».

Une baisse de plusieurs centaines de millions d’euros devrait être entérinée lors du conseil d’administration de France compétences du 17 décembre. Elle porterait sur tous les contrats signés depuis 1er juillet 2021 et en priorité tous ceux signés dans l’enseignement supérieur comme le préconisait il y a quelques semaines l’Inspection générale des finances (IGF) dans son rapport sur les Conséquences financières de la réforme de l’apprentissage et de la formation professionnelle.

Accompagner des étudiants en détresse. Ce deuxième confinement a de lourdes conséquences sur les étudiants. Notamment les plus défavorisés. L’association Article 1 a ainsi interrogé 1 500 étudiants qu’elle accompagne au quotidien. 73,5% se disent en premier lieu «stressés et épuisés par l’incertitude ambiante liée à la crise et accentuée avec le second confinement ». 66,2% se disent préoccupés par les cours et 45,2% pour leur situation financière. «Ce second confinement, en début d’année, est bien pire ! Chez les étudiants les plus défavorisés, en plus de la difficulté à suivre les cours à distance et de la précarité économique qui s’accroît, nous identifions une réelle détresse psychologique. Nous ressentons leur isolement et leur angoisse ! », s’inquiète Benjamin Blavier, cofondateur d’Article 1.

Un état de fait pris très au sérieux puisque Jean Castex a annoncé cette semaine la création de 1600 emplois étudiants sur les mois de novembre, décembre et janvier au sein des 800 cités universitaires CROUS de France. Il s’agit pour ces référents «d’éviter l’isolement des étudiants, notamment pendant les vacances de fin d’année, de détecter les situations de mal-être, de les orienter, le cas échéant, vers les services compétents (sociaux, de santé, psychologiques, rupture numérique…) et de maintenir une vie étudiante adaptée aux règles sanitaires ».

Les établissements d’enseignement supérieur poursuivent aujourd’hui le déploiement d’aides solidaires au bénéfice d’étudiants de plus en plus nombreux à y recourir. Aix-Marseille Université distribue ainsi des colis alimentaire chaque jeudi. Depuis le 9 novembre, les cafétérias et certains RU du CROUS proposent une formule repas à emporter pour à 1€ pour les boursiers (3,30€ pour les non-boursiers) avec possibilité d’acheter 2 repas par jour à ces tarifs. Pour lutter contre la fracture numérique, Aix-Marseille Université vient également d’acheter 460 nouveaux ordinateurs en complément des 900 ordinateurs et clés USB déjà distribués lors du premier confinement.

L’enseignement supérieur s’est profondément remis en cause ces derniers mois pour résister à la crise. La réussite est variable selon les secteurs, les établissements, mais l’effort est palpable partout. Reste à pérenniser les acquis tout en espérant un retour progressif à la normale. Après tout comme le constatait Joshua Kobb, vice-dean de la Zhejiang University International Business School (ZIBS) lors d’un webinar organisé par HEADway, la Fnege et Academ consacré à la mobilité internationale  : «En Chine tout est exactement comme avant. Le « new normal » est un « old normal » !»

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Olivier Rollot
Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel).

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