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« Il existe un consensus sur la volonté de recevoir plus d’étudiants étrangers »: Béatrice Khaiat (Campus France)

En charge de la promotion de l’enseignement supérieur français dans le monde Campus France a été au cœur des polémiques à la volonté du gouvernement d’augmenter les droits de scolarité des étudiants extra-communautaires. La directrice générale de Campus France, Béatrice Khaiat, revient sur la stratégie qu’elle met en œuvre pour attirer toujours plus d’étudiants étrangers en France. Au-delà des polémiques.

Olivier Rollot : Une vive polémique a éclaté dans les universités après que le gouvernement ait décidé d’augmenter les droits de scolarité des étudiants étrangers non communautaires.

Béatrice Khaiat : Il existe un consensus sur la volonté de recevoir plus d’étudiants étrangers en France. Nous sommes aussi tous d’accord pour exprimer qu’il faut assurer un meilleur accueil aux étudiants étrangers. La France a de ce fait construit une stratégie, à laquelle s’ajoutent des moyens nouveaux (les moyens nécessaires dédiés aux bourses avaient globalement diminué jusqu’en 2017). Le seul point de divergence est sur qui supporte ces moyens. Le gouvernement a pris une décision pour les sécuriser et permettre aux établissement de développer leur politique internationale.

O. R : Mais justement la plupart des universités préfèrent juguler toute augmentation des droits en utilisant un mécanisme qui leur permet de donner des exemptions jusqu’à 10% de leurs effectifs…

B. K : Le pourcentage d’étudiants extra-communautaires au sein des établissements (hors boursiers, hors échanges, hors doctorants et programme Erasmus) s’approche plutôt des 5% en moyenne. Tous les établissements peuvent donc exonérer l’ensemble des étudiants concernés potentiellement par la mesure pour qu’ils paient les mêmes droits de scolarité que les étudiants français. Ils peuvent même donner des bourses s’ils le souhaitent. Cela s’inscrit dans le cadre de l’autonomie des établissements, qui pourront se saisir différemment de cette nouvelle stratégie d’attractivité.

O. R : Alors la mesure aura-t-elle un jour un véritable effet ?

B. K : Il faut du temps pour mettre au point cette réforme. Tous les établissements, et à l’intérieur toutes les composantes universitaires n’ont pas la même politique. Le bon système d’accueil est un système payant abondé par des bourses dont le nombre va énormément augmenter.

Hors exonérations données par les établissements, le ministère des Affaires étrangères et européennes va délivrer cette année 21 000 bourses et exonérations. Cela concerne un quart des étudiants extra-communautaires qui sont à peu près 100 000 chaque année.

Le véritable enjeu est notre stratégie d’influence. Avec Donald Trump à la Maison Blanche, avec le Brexit, avec un continent asiatique qui envoie beaucoup d’étudiants à l’étranger mais est en décroissance démographique, avec la Chine qui devient un grand pays d’accueil ou encore avec l’enjeu considérable que représente l’Afrique nous devons suivre une stratégie offensive et réaffirmer notre volonté d’attirer davantage d’étudiants internationaux.

Source : Campus France Chiffres clés

O. R : Et précisément qu’est-ce que nous voulons faire en Afrique ? La croissance du nombre d’étudiants y est vertigineuse avec dès aujourd’hui environ un étudiant mobile sur dix dans le monde et un taux de mobilité deux fois plus élevé que la moyenne mondiale.

B. K : Nous devons contribuer à la co-construction d’un système d’enseignement supérieur en Afrique, avec des partenaires universitaires africains et qui puisse répondre aux demandes de formations locales. On en peu parlé mais cela fait partie intégrante de la stratégie gouvernementale. Le ministère des Affaires étrangères et européennes va ainsi investir 5 millions d’euros cette année sous la forme d’un fonds de solidarité pour les projets innovants, les sociétés civiles, la francophonie et le développement humain (FSPI), puis l’Agence française de développement 20 millions par an pendant cinq ans afin de contribuer à la mise en place de formations délocalisées et de campus off-shore, essentiellement en Afrique. Le modèle suivi est celui des campus franco-sénégalais ou franco-tunisien qui sont déjà en place.

Il faut aussi développer nos cours en anglais pour aller davantage recruter en Afrique anglophone où nous sommes sollicités par le Nigéria ou le Ghana. On ne peut pas non plus négliger les programmes doctoraux qui doivent pouvoir se faire en anglais, notamment en sciences dures.

O. R : Quand vous mettez en avant le modèle d’enseignement supérieur à l’étranger comment le définissez-vous ?

B. K : Comme interdisciplinaire, appuyé sur une recherche de haut niveau, permettant d’accéder à des diplômes reconnus pour leur qualité sur le marché du travail. Un enseignement de qualité dispensé dans un environnement agréable avec une richesse culturelle inégalée. Enfin notre modèle est très tourné vers la coopération avec les pays partenaires avec une conscience forte de notre rôle au sein de notre communauté universitaire.

O. R : Cela ne nous empêche pas d’être soumis à la concurrence de nouveaux acteurs dans l’enseignement supérieur. Par exemple l’Arabie Saoudite qui accueille de plus en plus d’étudiants africains.

B. K : L’Arabie Saoudite propose des bourses conséquentes aux étudiants internationaux, en particulier du Moyen-Orient et d’Afrique. Ils sont accueillis dans des campus intégrés à l’anglo-saxonne, suivent des formations en anglais ou en arabe. Il est difficile de refuser quitte à ensuite venir en France pour poursuivre d’autres études. La Turquie est aussi un acteur qui progresse fortement (elle est passée du 27e au 13e pays d’accueil en 5 ans), auprès des étudiants africains notamment. Elle offre près de 60 000 bourses d’études, qui souvent incluent logement et 200€/mois en master. La Russie revient elle aussi à un niveau qu’elle n’avait plus connu depuis la chute de l’Union soviétique. Elle pourrait même rattraper la France si on en croit les chiffres de l’Unesco.

Pour notre part, nous maintenons notre rang de quatrième pays d’accueil mais avons progressé moins vite que la mobilité étudiante mondiale au cours des cinq dernières années : 19% contre +28%. Plus préoccupant : nous sommes le seul pays européen (dans le top 10) qui recule dans l’accueil d’étudiants dans le cadre du programme Erasmus+, même si nous sommes premier pays d’envoi.

Source : Campus France Chiffres clés

O. R : Un recul que vous analysez comme dû aux carences de notre politique d’accueil. D’où la création d’un label « Bienvenue en France » (« Welcome to France ») qui va valoriser les établissements assurant un bon accueil sur le modèle des étoiles des hôtels.

B. K : Quand ils partent à l’étranger les étudiants chinois par exemple s’attendent à découvrir des campus à l’américaine, à être intégrés dans leur établissement et à être aidés pour comprendre les différentes procédures administratives !

200 établissements ont déjà déclaré leur intérêt pour ce label. Nous procédons en deux temps : les établissements s’auto-évaluent la première année avant que des experts aillent estimer s’ils sont aux normes internationales pour le logement, les activités sportives, l’Internet, etc. C’est toute une culture de l’accueil que nous évaluons mais tout le monde ne s’attend pas à avoir tout de suite le score maximum de trois étoiles. D’autant que tout ne dépend pas des établissements. Les CROUS sont également un acteur extérieur majeur de l’accueil.

O. R : Avec toutes ces actions l’objectif affiché d’atteindre les 500 000 étudiants chaque année vous paraît-il envisageable ? Je rappelle que nous en sommes à peu près à la moitié : 245 000 en 2016.

B. K : Tous les pays d’accueil sont en croissance. C’est donc un objectif atteignable dans les dix ans. Pour cela nous devons encore plus mettre en avant que nous ne sommes pas que le pays artistique et littéraire que beaucoup imaginent dans le monde. Que nous formons également d’excellents scientifiques, managers, etc. Toute une palette de formations que nous sommes pratiquement les seuls à pouvoir proposer. De plus nous attirons des étudiants du monde entier quand d’autres, l’Australie avec l’Asie par exemple, se focalisent sur une partie du monde. Il faut le mettre en avant. Nous devons également délivrer plus de programmes en anglais, et ce dès le niveau licence. Aujourd’hui la plupart sont dispensés au niveau master alors que les Indiens, les Chinois ou les Brésiliens partent étudier à l’étranger dès le bachelor.

Il faut aussi penser à faire évoluer notre offre pour répondre aux nouveaux besoins de formation. Un exemple : en Chine émerge tout un marché de la fin du secondaire avec des élèves mineurs qui ne passent plus le Gao Kao – le bac chinois – mais les A-Levels britanniques ou le SAT américain. Ils apprennent l’anglais très tôt et préfèrent ensuite intégrer une école hôtelière aux Etats-Unis ou en Suisse. Nous devons pouvoir répondre à cette demande.

Source : Campus France Chiffres clés

O. R : Mais quelle stratégie les établissements pourraient-ils adopter ?

B. K : Il faut d’abord être bien conscient qu’une partie du public auquel nous nous adressons, et notamment asiatique, ne jure que par les classements. Des classements qui sont réalisés selon un modèle anglo-saxon qui ne nous favorise pas. Mais, si on y regarde de près, nous nous situons sur le plan académique à un 5ème ou au 6ème rang mondial qui correspond à notre rang économique. Et nous avons les meilleures écoles de management au monde !

Améliorer sa notoriété internationale demande aussi un investissement constant et sur le long terme de la part des établissements. En consacrant beaucoup de moyens à leurs recrutements internationaux, en étant présentes sur les réseaux sociaux, en ayant des sites en anglais, en allant recruter des professeurs, les écoles de commerce ont connu des progressions spectaculaires ces dernières années.

Mais il faut aussi que nous arrêtions de changer constamment les marques de nos établissements au gré des fusions et des rapprochements. C’est du marketing de base. Comment voulez-vous que les étudiants ou les alumni s’y retrouvent ? Harvard n’a jamais changé de nom depuis près de 400 ans !

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Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel).

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