CLASSES PREPAS, ECOLES DE MANAGEMENT

« Il faut absolument fluidifier le système pour que l’essentiel du processus soit achevé fin juillet »: Alain Joyeux (APHEC)

La première année de Parcoursup a été tout sauf un long fleuve tranquille et les classes préparatoires ont poussé un large soupir de soulagement le 3 septembre en recevant, pour la plupart, des promotions aux effectifs comparables aux autres années. Mais il faut maintenant améliorer l’outil nous explique le président de l’APHEC (Association des professeurs des classes préparatoires économiques et commerciales), Alain Joyeux, tout en revenant sur la réforme à venir du bac et la mise en œuvre du continuum classe préparatoire / Grande école de management.

Olivier Rollot : Depuis le 27 août les inscriptions en classes préparatoires via Parcoursup sont closes. S’il est encore trop tôt pour établir un bilan définitif du successeur d’APB quel regard portez-vous sur cette première saison ?

Alain Joyeux : Au sein du groupe amont de la Conférence des Grandes écoles nous avons pu faire le constat que le remplissage des classes préparatoires a été très disparate au cours de l’été sans logique apparente tant géographique que de réputation des lycées. Des lycées comme Aliénor d’Aquitaine à Poitiers ou Voltaire à Orléans ont rapidement fait le plein d’élèves quand ce n’était pas le cas encore deux semaines avant la date butoir pour Paul-Cézanne à Aix-en-Provence ou Henri-Moissan à Meaux.

Il est probable que dans certains établissements on n’a pas sélectionné assez de candidats et que, dès début juillet, on avait épuisé la liste. Dans les lycées où on est descendu beaucoup plus bas dans la liste des candidats, il va falloir bien estimer en septembre si tous ceux qui ont été admis ont bien le niveau pour suivre une CPGE.

O. R : C’est surtout la lenteur du dispositif qui focalise les critiques sur Parcoursup. Les délais ont d’ailleurs été finalement avancés d’une semaine pour les filières sélectives…

A. J : Les listes sont restées bloquées jusqu’à la fin août décourageant souvent des candidats auxquels la plateforme annonçait des taux de remplissage de 100% alors qu’en fait cela cumulait les « oui » définitifs et les « oui avec autre(s) vœu(x) en attente ». Ils n’avaient en fait pas de vrai repère quant à leur réel degré de chance d’intégrer telle ou telle filière.

Résultat : certains « oui » en attente se sont inscrits ailleurs pour voir si cela se débloquait. Et si 70 à 80% de ceux qui quittaient Parcoursup ont bien prévenu de leur choix 20 à 30% ont négligé de le faire en bloquant ainsi des places. On peut dire que cela s’est bien passé pour les deux tiers des lycées mais que cela a été plus compliqué pour les autres. Le lundi de la rentrée soulevait de nombreuses craintes dans des lycées où on n’était pas absolument certains que tous les « oui » définitifs seraient bien là. Les premières remontées partielles de situation montrent que grosso-modo, à 5% près, les étudiants annoncés par Parcoursup étaient bien dans les classes. Cependant, je souhaite qu’on ne ferme pas de classe préparatoire pour les rentrées 2019 et 2020 si leurs effectifs sont anormalement bas vis-à-vis des années précédentes en raison du « crash test » de Parcoursup.

O. R : Qu’attendez-vous en priorité du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation comme amélioration de Parcoursup en 2019 ?

A. J : Aujourd’hui le ministère consulte et nous souhaitons d’abord qu’il réfléchisse à comment fait avancer plus vite le processus. Peut-être faut-il recourir à un classement des vœux dès le deuxième tour. Sans revenir à APB il faut absolument fluidifier le système pour que l’essentiel du processus soit achevé fin juillet.

On ne choisit pas son avenir comme un gâteau dans une pâtisserie. Quand en juillet on est accepté dans une classe préparatoire, mais aussi dans une filière universitaire, on a accès à des listes bibliographiques, à des conseils méthodologiques. Attendre fin août pour choisir c’est donner l’illusion de la liberté d’attendre. Mais quel sens cela a-t-il vraiment ? Au contraire des choix tardifs peuvent compliquer le passage dans l’enseignement supérieur en ne laissant pas le temps de s’y préparer. Sans parler des problèmes que cela pose quand il faut trouver à se loger en catastrophe.

O. R : Le deuxième grand dossier sur lequel vous allez devoir travailler c’est la réforme du lycée et du bac et ses conséquences sur les classes préparatoires.

A. J : La question c’est le devenir des filières ECS et ECE sans séries au bac. Parce qu’il faut éviter à tout prix de réduire notre vivier de recrutement. Il faut que les écoles de commerce puissent toujours attirer de bons élèves en maths pour alimenter leurs formations en finances comme leurs doubles diplômes avec des écoles d’ingénieurs. La réforme ne doit pas fragiliser des disciplines, des postes ou même des classes. La force des classes préparatoires est de fournir une diversité de profils aux Grandes écoles.

Pour respecter ces impératifs il est souhaitable de conserver deux parcours en EC. Nous devons aussi bien pouvoir recevoir des élèves qui ont suivi des parcours plus axés sur les mathématiques et les sciences que ceux qui ont choisi une priorité aux sciences humaines dans leurs choix de spécialités au lycée. En cas de fusion des voies ECE et ECS, le risque serait de ne recruter que des élèves moyens en tout. On risque d’exclure les très bons scientifiques et pousser les écoles à les recruter sur des concours spécifiques dans les seules prépas scientifiques. Ce que font déjà l’Edhec et l’emlyon. Un grand nombre de classes préparatoires économiques et commerciales disparaîtraient alors très rapidement.

O. R : Un système d’option ou de parcours ne permettrait-il pas de différencier les classes préparatoires dans un cadre commun ?

A. J : On ne peut pas augmenter le nombre d’heures de cours. Si on cumule ce sera au détriment soit des maths, soit de l’économie, etc. On pourrait effectivement créer des options mais cela aura un coût. Une option c’est deux professeurs pour le même nombre d’élèves. Et on a vu que cela ne fonctionnait pas très bien dans les classes préparatoires littéraires. Ceci dit, l’APHEC est prête à étudier tous les schémas dans la mesure où ils ne fragiliseraient pas la filière, certaines disciplines et les professeurs concernés.

O. R : Il vous reste trois ans pour arriver à une solution.

A. J : Tout cela sera débattu en commission amont de la Conférence des Grandes écoles sous la coordination de Jean Bastianelli, le proviseur de Louis-Le-Grand et président de l’APLCGE (Association des proviseurs de lycées à classes préparatoires aux Grandes écoles). Que ce soit dans nos classes préparatoires ou dans les classes préparatoires scientifiques, nous devons être au point pour la rentrée 2021. Il faut donc en débattre sérieusement dès cette année et arriver à faire des propositions consensuelles au ministère.

O. R : Quel impact cela aura-t-il sur les effectifs de professeurs ?

A. J : On voit déjà dans les lycées que l’absence de l’économie dans le tronc commun pourrait amener les professeurs de sciences économiques et sociales à être en sous-service. En classe préparatoire cette année seulement sept vrais postes ont été mis au mouvement en histoire-géographie sur 270 dossiers retenus par l’inspection générale pour les classes préparatoires EC et littéraires réunies. Si demain ne serait-ce que deux heures de cours sont supprimées, des dizaines de collègues vont se retrouver en sous service. C’est la même chose pour les sciences économiques. Il est impératif de ne pas négliger la dimension « ressources humaines » dans le schéma qui sera retenu.

O. R : Parlons du positif. Le continuum classes préparatoires / Grande écoles a bien avancé cette année.

A. J : De plus en plus d’écoles réforment voire refondent leur programme Grande école dans le sens du continuum en y réintroduisant de la philosophie, de la géopolitique ou encore de l’économie. Cela nous semble très intéressant pour mieux tuiler le passage de la classe préparatoire à la Grande école dans un schéma « 2 + 1 + 2 ».

Par ailleurs nous allons faire le bilan à l’automne des périodes d’immersion en entreprises ou associations. Une quarantaine de lycées l’ont proposé à leurs élèves de 1ère année en juin dernier. Certains, comme Bergson à Angers, Bellepierre à La Réunion, Berthollet à Annecy, en proposaient d’ailleurs déjà avec succès depuis plusieurs années. Nous collecterons les initiatives qui se présentent avec différentes formules. A Grenoble le lycée Champollion s’est par exemple appuyé sur Grenoble EM. Joffre à Montpellier sur des réseaux d’entrepreneurs. D’autres sur le Rotary ou des syndicats patronaux.

La durée de l’insertion peut également varier : deux semaines à Janson-de-Sailly pour une semaine à Montpellier au lycée Joffre. Les premiers retours sont très positifs.

O. R : Qu’en disent vos élèves ?

A. J : Ils parlent de « bouffée d’oxygène ». Au lycée Joffre de Montpellier nous les avons aussi bien envoyés chez Dell que dans des start up ou chez Emmaüs. Le tout par groupes de deux ou trois. Nous leur avons défini une mission à remplir comme de réaliser un audit interne quant aux aspirations des salariés, organiser une réunion du conseil d’administration avec toute la logistique voulue ou encore réaliser de petites études de marché. Dans les Restos du cœur ils ont participé aux activités, chez Emmaüs ils ont travaillé à rénover l’image de l’association sur les réseaux sociaux, etc.

Ils ont ensuite remis un rapport d’étonnement de trois pages – non noté – pour expliquer ce qu’ils ont apprécié et s’ils se voient travailler là plus tard. En 15 à 20 minutes ils l’ont soutenu devant leurs professeurs et le responsable de leur immersion dans l’entreprise. Beaucoup nous ont alors dit que, jusque-là, ils ne se croyaient pas capables de travailler en groupes. Ils ont découvert que non seulement ils en étaient capables mais aussi que c’était plus efficace. Le « travail en équipe » n’est ainsi plus une notion abstraite pour eux. Ils ont compris l’importance du facteur humain. A très court terme, cette prise de conscience leur sera utile pour mieux organiser un travail plus collaboratif en seconde année de CPGE : tous les professeurs savent que ce sont les classes où les élèves mutualisent le mieux une partie de leur travail qui ont les meilleurs résultats aux concours. Nous espérons maintenant que ces périodes d’immersion vont être proposées aux élèves d’un plus grand nombre de lycées l’année prochaine.

O. R : Au-delà de la meilleure connaissance des entreprises qu’attendez-vous de ces périodes d’immersion ?

A. J : Les élèves ont besoin de donner un sens à la prépa. De comprendre pourquoi ils font tous ces efforts. On leur montre que le monde est complexe. Cette période d’immersion est aussi un élément d’attractivité pour notre formation. Le faire en fin de première année est intéressant car il n’y a pas encore la pression immédiate du concours. Cela les fait grandir et les motive pour la suite. Donner un sens concret n’est pas contradictoire avec l’excellence académique et la réussite aux concours, bien au contraire. Et cela permet également à tous, quel que soit leur milieu social, d’avoir une expérience de terrain. En effet, il y a une forte inégalité entre nos élèves : certains ont des réseaux familiaux qui leur permettent de vivre des expériences de jobs d’été intéressantes et parfois à l’étranger, d’autres en sont dépourvus. Avec ces immersions, nous remettons modestement un peu d’égalité.

O. R : Vous parlez attractivité. Comment en donner plus aux classes préparatoires dans un environnement de plus en plus concurrentiel ?

A. J : Désormais, seule une minorité de très bons bacheliers, convaincus par leur famille et leur milieu, se satisfait des promesses traditionnelles d’une CPGE : beaucoup de travail, d’efforts, d’abnégation et un dépassement de soi-même au service de son ambition. Mais, et c’est regrettable, ces profils ne suffisent plus, loin s’en faut, à remplir une promotion car ce discours traditionnel ne suffit plus à convaincre la majorité des bons potentiels, nous le constatons de plus en plus lors des journées portes ouvertes ou dans les salons de l’enseignement supérieur. Or, pour continuer à recruter de bons élèves – et pas seulement de très bons – et leur faire faire un saut qualitatif, il faut déjà les attirer. Nous sommes dans un environnement concurrentiel en France et certains bons bacheliers n’hésitent plus à partir à l’étranger.

A ceux qui, dans leur tour d’ivoire, considèreraient que l’excellence académique des CPGE nous dispenserait de travailler sur notre attractivité, je les invite à comparer ces deux chiffres donnés le 31 août dernier par le ministère de l’Enseignement supérieur : à la rentrée 2018, il y a 1,3% d’étudiants en plus en France par rapport à 2017 alors que le nombre d’élèves inscrits en CPGE baisse lui de 0,3%. Il n’y pas péril en la demeure, mais l’immobilisme nous serait progressivement fatal.

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Olivier Rollot
Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel). Il anime également le blog HEADway et du blog du Monde « Il y a une vie après le bac ».

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