ECOLES DE MANAGEMENT

« Je veux que l’école puisse susciter des débats »: entretien avec LoÏck Roche, directeur général de Grenoble EM

Devenue il y a peu une « société à mission », Grenoble EM entend plus que jamais se positionner comme une école de débats tout en se réinscrivant dans son identité d’école portée sur les technologies. Son directeur général, LoÏck Roche, revient avec nous sur son école au moment où elle produit un nouveau plan stratégique.

Olivier Rollot : Grenoble EM est la première école de management française à adopter le statut de « société à mission ». Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

Loïck Roche : Avec la « School for Business and Society » que nous portons depuis plusieurs années, être aujourd’hui Société à mission marque, à la fois, le terme et la réalisation de notre plan stratégique précédent et, à la fois, l’ouverture et le socle de notre plan stratégique GEM 2025. Être une société à mission, c’est se donner un cadre, une contrainte positive, pour prendre et tenir des engagements plus ambitieux encore.

Cela veut dire aussi mettre en place un comité de mission. Ce comité a pour objet de suivre et d’évaluer la conformité de la gestion de l’entreprise par rapport à la mission.

C’est un message fort d’engagement sur des causes très précises, c’est aussi un message fort de cohérence entre ce que nous disons et ce que nous faisons. Dans nos activités d’enseignement, dans nos activités de recherche.

Pour exemples : la création de notre certificat Leadership responsable ; nos chaires de recherche : Energy for Society ; Territoires en Transition ; Digital Organization & Society

Naturellement, des questions se posent. Je pense à l’international. Bien sûr, il sera toujours possible de voyager pour les étudiantes et les étudiants – l’interculturel ne s’acquiert pas par les livres ou sur Internet. Pour nos professeurs, j’ai demandé au Doyen du Corps Professoral un travail qui doit aboutir à repenser les règles pour pouvoir se déplacer.

O. R : Qu’est-ce cela signifie aujourd’hui d’être une « School for Business and Society » alors qu’il y a déjà dix ans que vous avez lancé le concept ?

L. R : À l’initial, la compréhension tout à fait disruptive dans le monde des écoles, et plus largement des organisations, que nous devions aller au-delà de notre mission pour nous emparer des grands défis et enjeux du XXIe siècle et ainsi, par notre travail avec et pour les élèves, par notre travail avec et pour les entreprises, contribuer à améliorer le bien-être de la société.

Aujourd’hui, cela veut dire tout autant être une école ouverte. C’est là un enseignement de la crise. L’éducation, au sens le plus large, j’y inclus notamment les innovations pédagogiques…, doit être considérée comme un bien commun. Pour exemple très concret, nous avons mis à disposition de la communauté académique, ce qui a été présentée à juste titre comme une vraie rupture pour enseigner, avec toutes les possibilités et configurations souhaitées, à la fois en présentiel et en distanciel, ce que nous avons appelé les salles GEM Hyflex.

Autre exemple, je veux que l’école, aujourd’hui puisse susciter des débats. Je suis aujourd’hui beaucoup trop seul parmi les directeurs et les directrices des écoles à avoir pris publiquement position sur des sujets aussi importants que les caricatures, le racialisme, l’islamo-gauchisme, l’écriture inclusive.

Si nous ne participons pas à ces débats, alors je pense que nous manquons à notre premier devoir d’éthique de responsabilité. Mieux, nous devons prendre parti, quitte, parfois, savoir dire aussi : « Nous ne savons pas ».

O. R : Les débats sur l’islamo-gauchisme présupposé de certains ont été vifs chez vos voisins de Sciences Po Grenoble il y a quelques semaines. Avec notamment l’affichage des noms de professeurs désignés comme anti-Islam par des militants de l’Unef. Comment jugez-vous ces événements ?

L. R : Je ne pouvais pas réagir. Par respect pour la direction de Sciences Po, qui – peut-être aux prises avec d’autres contraintes (nécessité de croiser avec le Rectorat ? avec le Ministère ?) n’a pas réagi avant plusieurs jours. Il n’y a pourtant aucune hésitation à avoir en ces cas. Réaction immédiate, sans se prononcer sur le fond, car l’immédiateté empêche par définition d’avoir tous les éléments, mais réaction immédiate pour condamner avec force l’affichage des noms de professeurs, jetés en pâture en quelque sorte et donc, parce que les mots ont un sens, livrés pour être détruits.

O. R : Grenoble EM vient de présenter sa nouvelle stratégie avec notamment le lancement de la « TIM Live Academy » qui doit « promouvoir de nouveaux talents créatifs pour un futur technologique durable ». C’est une sorte de retour aux sources technologiques pour GEM ?

L. R : GEM a une identité très forte sur le Management des technologies et de l’innovation (MTI) et nous sommes reconnus pour cela. Pour autant, il est tout aussi évident, que beaucoup d’écoles – parce que ce sujet s’impose – nous ont suivi et travaillent aujourd’hui souvent très bien sur ces mêmes dimensions, nous devons aujourd’hui redonner un nouvel élan et une nouvelle dimension à de qui est constitutif de l’ADN de GEM.

Du plus simple : faire que tout étudiant soit confronté à l’Intelligence artificielle (IA) ; aux Big Data ; aux systèmes embarqués ; à la cybersécurité ; à la convergence entre nanosciences, biotechnologies, sciences cognitives et technologies de l’information ; à la Robotique ; etc.

Au moins simple : inventer et prototyper pour relever de vrais défis utiles à la société et aux entreprises ; expérimenter un parcours personnalisé et adapté aux envies, besoins et projets professionnels des élèves au contact des entreprises et organisations ; etc. Et cela, dans toutes nos activités, France et international. Je crois aux écoles d’identité.

O. R : A l’international également vous faites évaluer vos pratiques ?

L. R : Dans ce que nous appelons le Parcours Transcontinental, il est possible pour les élèves d’étudier, au cours de leur scolarité, dans quatre ou cinq campus dans le monde. Des campus toujours emblématiques comme McGill, George Washington University (GWU), Cambridge, Pace University. Nous sommes membres fondateurs à Grenoble du Campus mondial d’innovation Giant (GEM, GINP, CEA, UGA, CNRS, EMBL, ILL, …). Des écosystèmes scientifiques et technologiques, comme celui de GIANT, il en existe une quinzaine dans le monde, avec qui nous sommes, par notre appartenance à GIANT, partenaires. Ils sont à Taïwan, en Corée du Sud, au Japon, sur la côte Est et Ouest des États-Unis… L’idée, doubler le nombre de nos destinations de notre Transcontinental avec des Business schools ou Universités liées à ces mêmes écosystèmes sur les thématiques du MTI.

 O. R : Votre autre nouveau grand développement est pédagogique avec ce que vous avez appelé le « GEM Digital Twin ». Dites-nous en plus.

L. R : Comme nous avons dessiné hier l’avenir des écoles, avec l’évolution nécessaire des business shools en schools for business for society – aujourd’hui toutes les écoles y sont – nous dessinons aujourd’hui ce que sera, pour partie au moins, l’école de demain. Créer avec les dernières technologies de l’univers des jeux vidéo, ce qu’a été la banque en ligne à la banque de détail. Autrement dit, créer un nouveau monde virtuel académique, inspiré des jeux vidéo les plus innovants et fondé sur les dernières avancées technologiques pour apprendre, évoluer, agir, interagir, ressentir et créer comme dans le monde réel.

Là aussi, et comme nous croyons à une école ouverte, à la coopération, nous avons proposé – mais sans succès à ce jour – et cela pourrait se faire alors sous l’égide de la Région, de co-construire et co-porter ce projet avec le Groupe ESC Clermont et l’emlyon, et créer alors, pour ce projet, une entité partagée AURA Business School.

O. R : Après cette année dominée par la pandémie, comment faut-il mêler présentiel et distanciel à l’avenir ?

L. R : Notre rentrée 2020, 100% en ligne, a été distinguée par un prix de l’AACSB (Association to Advance Collegiate Schools of Business) dans le cadre du Challenge « Innovations that Inspire? ». Cela colle, point pour point, avec notre vision : « Être reconnue comme une des grandes écoles les plus innovantes et influentes de son temps pour un monde plus résilient, plus juste, plus pacifique, plus responsable. »

Je pense qu’il y a de la place pour les 2 mondes. Le Présentiel et le Distanciel. J’ai toujours beaucoup aimé, sans naturellement pour des questions d’âge y avoir assisté, l’enseignement à Vincennes, dans les années 70. Des enseignements ouverts, aux delà des étudiantes et des étudiants inscrits, à quiconque souhaitait suivre des cours. À l’autre bout du spectre, on a maintenant les salles GEM Hyflex. Mais, quelque part, la philosophie reste la même. Permettre le plus de configurations possibles pour suivre et participer à des enseignements. En 2023, et pour exemple, grâce au dispositif GEM Hyflex qui sera généralisé à toutes nos salles de cours (Grenoble et notre nouveau Campus GEM Paris 2023), la question du handicap qui, jusqu’alors pouvait empêcher une personne d’être présente (alors qu’elle remplissait les conditions d’admission), ne sera plus jamais un frein à l’accès à nos programmes.

O. R : Vous entendez aujourd’hui faire entrer des sociétés ou des banques au capital de GEM qui, rappelons-le, est un EESC (établissement d’enseignement supérieur consulaire). Comment allez-vous procéder ?

L. R : Nous sommes-là, point pour point, dans le respect de l’esprit de la loi Mandon (pour GEM, modification de statut au 1er janvier 2016 de GEM établissement de la CCI de Grenoble en filiale GEM EESC de la CCI de Grenoble – exactement en cela comme HEC, ESCP…).

Les grands marqueurs de la loi sont : le transfert de la marque, des bâtiments, et l’entrée de nouveaux investisseurs au capital de l’École. Les investissements à consentir pour continuer à progresser, à être toujours aussi compétitifs, à suivre notre stratégie GEM 2025 : « Être un Business Lab for Society, véritable R&D pour l’enseignement et les pratiques de management dans le monde », ont été chiffrés à 32 M€ sur 5 ans. Nous avons aujourd’hui 5 grands types d’actionnaires (ceux-ci pouvant s’additionner). Les banques/BPI ; les industriels de notre territoire et écosystème ; les institutionnels et grands opérateurs ; les diplômées et diplômés de GEM ; les collaboratrices et les collaborateurs de GEM.

O. R : Mais pourquoi investir dans un EESC sachant que les actionnaires n’y touchent pas de dividende ?

L. R : Investir dans l’éducation, et tout particulièrement dans les écoles de management, est très certainement aujourd’hui l’un des meilleurs investissements que l’on puisse faire. Pour les valeurs portées par le monde de l’éducation bien sûr même si on comprendra qu’aux yeux d’un investisseur cela ne puisse pas toujours être suffisant. Pour parler retour sur investissement, une école, comme GEM, vaudra dans 5 ans 3 fois plus que son prix d’aujourd’hui.

O. R : Une question plus « politique ». Comment réagissez-vous à la création de la Conférence des directeurs des écoles françaises de management (Cdefm). Quand vous étiez président du Chapitre des écoles de management de la Conférence des Grandes écoles (CGE) vous défendiez déjà ardemment les spécificités de vos écoles.

L. R : Tout ce qui peut favoriser notre capacité à être écoutés et entendus, doit être mis en œuvre. J’avais effectivement posé – ce qui n’avait pas voulu être entendue, comme souvent la vérité – que beaucoup des combats menés, pour ne pas dire tous les combats menés – avaient été perdus par les écoles. Dit autrement, quel que soit les gouvernements, je ne suis pas certain que l’on trouve une seule décision, ou une seule loi, qui ait aidé de façon réelle et sérieuse à accroître la compétitivité des écoles ? Nous restons en arrière-fond sur des lignes qui seront toujours mortifères dès lors qu’elles voudront opposer Universités et Grandes Écoles de Management. Le vrai combat, le seul qui m’intéresse, c’est la compétitivité de l’enseignement supérieur en France à l’international.

C’est aussi ce que je défends avec ce que j’ai appelé La Théorie du Lotissement. Comme dans un lotissement la valeur de ma maison est étroitement corrélée à la valeur de la maison du voisin. Le jour où l’on aura compris que tout ce qui est bon pour l’Université est bon pour les Écoles car cela crée de la valeur d’ensemble pour l’enseignement supérieur et donc pour la France, on aura fait un grand pas. Le jour où l’on aura compris que tout ce qui est bon pour les Écoles est bon pour les Universités car cela crée tout autant de la valeur d’ensemble pour l’enseignement supérieur et pour la France, on aura fait, ce jour-là, un pas de géant.

O. R : Les causes sont au cœur des préoccupations de vos étudiants !

L. R : Là aussi, peut-être que je me démarque des pensées et paroles melliflues. Arrêtons avec l’idolâtrie envers les jeunes générations. Ils sont aussi formidables que l’étaient leurs aînés. Mais ils portent aussi les mêmes fautes. Je pense aux violences sexistes et sexuelles, au racisme, etc. Bien sûr, et comme pour leurs aînés, c’est une minorité, mais il n’empêche. C’est pour cela qu’à GEM, j’ai voulu que notre première cause, avant toutes les autres, pour laquelle nous nous engageons c’est ce que j’ai appelé Éthique et Intégrité. Plus précis, cela veut dire : « Agir avec éthique et défendre l’intégrité physique et morale des personnes : refuser tout comportement ou parole portant atteinte aux droits, à la santé et la dignité de chaque individu », et cela correspond à l’objectif de développement durable (ODD) n°3 défini par l’ONU.

O. R : Mais alors comment définiriez-vous l’école de management à la française ?

L. R : Elle est, quelque part, un joli prolongement de ce qui pourrait caractériser celles et ceux qui vivent en France. Une capacité incroyable à innover, souvent même avec presque rien en comparaison des meilleures écoles dans le monde qui bénéficient de moyens, à commencer financiers, dix fois, cent fois supérieurs. Génie français en quelque sorte qui leur permet de donner le change, et parfois mieux encore. Plus discutable, c’est aussi une capacité hors norme à se battre entre elles et à perdre de vue l’essentiel, la seule compétition qui vaille, la compétition internationale.

Plus profond peut-être, ce qu’elle doit être aussi. Si ce n’est la lumière de l’enseignement des sciences de management dans le monde, au moins être un phare.

Ce qu’elle doit porter, au-delà de ses enseignements, de sa recherche, la volonté sans faille de contribuer à ce que les jeunes d’aujourd’hui deviennent d’honnêtes personnes. Porter ce que j’appelle une écologie humaine. La compréhension que c’est parce que nous travaillons sur la paix économique que nous pourrons faire ouverture, pour de vrai, à deux autres formes de paix : la paix sociale et la paix environnementale.

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Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel).

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