ECOLES DE MANAGEMENT, UNIVERSITES

Comment a évolué l’enseignement de la gestion en France : un livre fait le point

Concurrence nationale et internationale, régulation du « marché » de l’enseignement supérieur par un État qui se veut stratège mais aussi par les classements et accréditations, pertinence de la recherche en termes d’impact sur les pratiques pédagogiques et professionnelles… l’ouvrage « L’enseignement de la gestion en France » publié le 6 mai 2021 fait le point sur cinquante ans d’évolution de l’enseignement en France. Dirigé par Alain Burlaud, professeur émérite du Cnam où il a dirigé l’Intec pendant 10 ans, et Frank Bournois, le directeur général de ESCP, il établit comment l’enseignement de la gestion est peu à peu devenu une discipline incontournable. Nous vous proposons ci-dessous les extraits d’un chapitre plus spécifiquement consacré au rôle ou non de l’Etat de ses évolutions fruit d’un débat animé par Olivier Rollot et auquel ont participé :

  • Marianne Blanchard, maîtresse de conférence en sociologie à l’Institut national supérieur du professorat et de l’éducation de l’académie Midi-Pyrénées ;
  • Alain Burlaud, professeur émérite au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam), ancien conseiller à la Direction générale de l’enseignement supérieur du MESRI ;
  • Aude Deville, président de la Section 06 du CNU et professeur des Universités à l’Institut d’administration des entreprises de Nice ;
  • Jean-Pierre Helfer, fondateur et ancien président de la Cefdg, ancien directeur général d’Audencia BS et de l’IAE Paris, aujourd’hui Directeur de la recherche Excelia et conseiller stratégique de Planeta France, enseignant à l’IAE de Paris ;
  • Isabelle Huault, présidente du directoire de emlyon BS et ancienne présidente de l’université Paris-Dauphine PSL ;
  • Roland Pérez, professeur émérite de l’Université Montpellier 1, ancien président de l’Université de Picardie, auteur d’un rapport en 1998 qui a préfiguré la création de la Cefdg (Commission d’évaluation des formations et diplômes de gestion).

Des étapes cruciales. Processus de Bologne, LMD, autonomie des universités, création de la Cefdg (Commission d’évaluation des formations et diplômes de gestion), de l’Aeres puis du Hcéres (Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur)… ces trente dernières années l’enseignement supérieur français a été le théâtre de nombreuses avancées et réformes.

Jean-Pierre Helfer

En avril 2001 nait une instance qui s’est depuis imposée comme la régulatrice des écoles de management : la Cefdg (Commission d’évaluation des formations et diplômes de gestion). Une instance dont la création avait été préconisée par un rapport de Roland Pérez en 1998 et que Jean-Pierre Helfer, alors enseignant à l’IAE Paris, allait mettre en œuvre : « A l’époque les écoles ne pouvaient obtenir pour leurs diplômes qu’un visa. Certes il fallait respecter une certaine procédure mais ce visa était ensuite obtenu pour une durée illimitée. Ce qui ne nous paraissait pas opportun ». Pour définir ce que devait être la Cefdg, un groupe de réflexion dirigé par Jean-Pierre Helfer a travaillé pendant deux ans, de 1999 à 2001, en s’appuyant sur ce qui se faisait dans d’autres domaines mais aussi les avis des entreprises comme des ministères et des instances internationales d’accréditation. « Sa création fut sous-tendue par l’idée stratégique de mener les écoles de commerce vers des standards de haute qualité. Il s’agissait d’abord d’inscrire les écoles de commerce de manière plus claire à l’intérieur du registre européen de l’enseignement supérieur. Ainsi ces écoles pouvaient dispenser des diplômes qui correspondaient à une attente et à une comparaison européenne en s’insérant ainsi dans le système LMD », confie Jean-Pierre Helfer,

Ce poids majeur de la mise en œuvre du Processus de Bologne dans toutes les réformes intervenues ces dernières années, Alain Burlaud le confirme : « S’il n’y avait pas eu la réforme du LMD, il n’y aurait rien eu de ce qui a suivi. Nous avions là un État que je qualifierais de visionnaire dans une réforme portée par Jean-Marc Monteil. Et, bien entendu, Jean-Pierre Korolitski, était également à la manœuvre ».

Aller vers des standards de haute qualité. La création de la Cedfg a permis de faire émerger en France des standards de qualité et de faire reconnaître la valeur de ses établissements. Comme le rappelle Jean-Pierre Helfer « on oublie qu’à l’époque, le diplôme de la Grande école était à peu près méconnu à l’étranger. Et quand on parlait de classes préparatoires à l’étranger on nous demandait pourquoi nous recrutions nos élèves dans des lycées. Trois ans de formation après un lycée c’est donc un bachelor nous disait-on ? La première idée stratégique, c’était donc de faire en sorte que l’on puisse promouvoir, ou tout au moins donner une place connue sans aucune ambiguïté, au diplôme de sortie des écoles de commerce ».

Isabelle Huault

Rapprocher deux mondes. L’un des effets majeurs de l’action de la commission aura été de rapprocher le monde des écoles de commerce et celui des universités. Le tout avec en ligne de mire l’accès à une plus forte légitimité grâce au respect des critères académiques « classiques ». « Il s’est opéré une forme de rapprochement entre ce qui se pratiquait à l’université et dans les business schools. Ces dernières proposent aujourd’hui un contenu académique plus important en termes de recherche. Et dans le même temps l’université s’est professionnalisée. Une forme de convergence s’est établie entre ces deux mondes », remarque Isabelle Huault.

Ce que confirme Aude Deville : « A l’université l’action d’instances d’évaluation, et tout particulièrement du Hcéres, a structuré notre discipline. A fois l’évaluation des enseignements et des centres de recherche ont fait progresser la qualité et donné plus de légitimité ». Légitimité de l’enseignement de la gestion, le mot est central note Marianne Blanchard : « La gestion n’était souvent pas considérée comme une véritable discipline scientifique. La place de la recherche a été affirmée avec la création d’une instance d’évaluation. De plus la possibilité pour les écoles de décerner le grade de master les a placées symboliquement au même niveau que les universités ».

Le poids grandissant de la recherche. Ce poids nouveau de la recherche dans l’enseignement de la gestion a apporté le meilleur mais aussi le pire comme le rappelle Isabelle Huault : « Nous avons assisté à certains égards à une forme de standardisation de la discipline avec le règne du « Publish or Perish » qui a fragmenté les universités et les centres de recherche. Les facultés ont également subi une forme de standardisation avec une place accordée au monde anglo-saxon qui était sans doute plus importante que ce qu’elle aurait dû être, dans des disciplines qui doivent être ancrées territorialement ».

Cette montée en puissance de la recherche en gestion, Aude Deville s’en félicite : « La  recherche des laboratoires de sciences de gestion est un support de la formation à l’université. L’enseignement supporté par la recherche constitue un des avantages compétitifs de l’enseignant-chercheur universitaire qui le distingue d’autres acteurs intervenant dans les formations ».

Et cette recherche est d’autant plus importante pour légitimer l’enseignement des sciences de gestion que le second élément de son triangle, tel que le définit Roland Pérez, se situe au plan idéologique : « Pour beaucoup de personnes, la gestion a été apparentée à un ensemble de procédés utilisés pour mieux effectuer les activités d’une entreprise pour le seul bénéfice de son patron. Cet a priori trouvait son justificatif dans le fait que la plupart des établissements enseignant la gestion étaient soit privés, soit dépendant de chambres de commerce et d’industrie (ainsi à Paris, ESCP ou HEC) ; par ailleurs, le corpus utilisé dans ces établissements prenait le plus souvent comme référence celui des busines schools américaines dans lesquelles maints de leurs enseignants avaient été formés. Aussi, une critique idéologique a pu se développer sur le statut même du champ de la gestion comme discipline scientifique, contestation allant jusqu’à demander la suppression de la section qui lui était consacrée dans la liste des spécialités universitaires ».

Autonomie des universités, regroupements : pourquoi faire ? Depuis 2007 et le vote de la loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU) le débat est vif entre les tenants de l’autonomie et ceux de la centralisation. D’autant qui dit autonomie des universités ne dit pas autonomie pour tous souligne Jean-Pierre Helfer : « L’autonomie de la loi LRU, c’est l’autonomie des établissements. Hors Dauphine 98 % des formations et des structures de management dans les universités sont des composantes. Donc, quand on a donné plus d’autonomie à l’établissement, on en a donné moins aux composantes. Et quand on interroge aujourd’hui ces structures on entend de manière tout à fait régulière que leurs espaces de liberté, d’autonomie, ont été singulièrement réduits ».

La loi LRU et les suivantes ont également conduit à la constitution de larges regroupements d’universités et de Grande écoles dans le but de mieux résister à la concurrence internationale. Pour une université comme Paris-Dauphine, membre de PSL, cela a notamment signifié des rapprochements avec l’Ecole des Mines Paris ou l’Ecole nationale supérieure des arts décoratifs. « Il y a beaucoup de promotion de la pluridisciplinarité à travers ces grands ensembles qui apportent également une reconnaissance et une attractivité internationale, tout simplement parce qu’on est plus visible lorsque l’on est à plusieurs et plusieurs établissements prestigieux », témoigne Isabelle Huault pour laquelle « la vertu principale de ces grands recoupements est de permettre de créer des programmes innovants et des programmes de recherche avant-gardistes ».

La gestion : une discipline comme les autres ? Fallait-il faire entrer les sciences de gestion dans le même moule que les autres disciplines universitaires ? Jean-Pierre Helfer pose la question : « La gestion ne ressemble pas aux autres disciplines. Vouloir uniformiser pour ne voir qu’une seule tête c’est extrêmement mauvais. Cessons d’imaginer que ce qui est bon pour tout le monde est bon pour la gestion ! » De son côté Isabelle Huault ne voit pas la « « gestion comme une discipline à part. Elle fait partie des sciences humaines et sociales et se conforme à des standards qui doivent être les mêmes. Sauf à dire qu’on sert les praticiens et les managers de la gestion alors que je considère que nous servons toute la société ».

Alain Burlaud estime quant à lui que les sciences de gestion « vivent dans un monde concurrentiel avec non seulement la dualité écoles/universités mais aussi une concurrence internationale beaucoup plus forte que dans la plupart des autres disciplines ». Et d’insister : « Notre proximité avec le monde professionnel fait aussi que nous ne sommes pas tout à fait identiques aux collègues d’autres disciplines. Vouloir mettre tout le monde au même pas, ça n’a pas beaucoup de sens et ce n’est que créateur de conflits. Pour qu’on puisse vivre ensemble et en harmonie, il faut respecter les différences des différentes disciplines. Et ça, cela va évidemment à l’encontre de la standardisation, qu’il s’agisse d’ailleurs de la standardisation de la recherche, des enseignements, des statuts, etc. ». 

Roland Pérez pose également la question de la prédominance d’une approche anglo-saxonne des sciences de gestion : « L’approche jusqu’à présent dominante en sciences de gestion, dite mainstream, repose sur l’’hypothèse implicite qu’il existe une science de gestion universelle, à l’image des sciences « dures » ou « exactes »  qui constituent leur modèle de référence ; le corpus de cette science de gestion universelle peut être produit pour l’essentiel dans le monde anglo-saxon et être enseigné en anglais ; il doit être valable pour tous et tout le temps… A l’inverse, nous pensons que les situations de gestion, les comportements des acteurs concernés, les méthodes d’analyse mises en œuvre et les outils utilisés doivent être contextualisés et être différenciés selon les sociétés humaines et les périodes considérées. Les entreprises transnationales elles-mêmes ne s’y trompent pas. Ainsi, confronté à la pandémie mondiale actuelle, un groupe comme Disney n’a pas le même comportement pour y faire face aux USA ou en France. On pourrait multiplier les exemples, en parlant ici des aspects sociétaux, là des incidences environnementales. Les établissements de formation à la gestion devraient s’adapter à cette contingence et offrir des cursus plus diversifiés et mieux adaptés aux besoins des publics concernés. Il n’existe pas un modèle universel de management ! »

  • « L’enseignement de la gestion en France », éditions EMS (25€ en version papier et 19,99€ en e-book) comprend les contributions de Marianne Blanchard, Frank Bournois, Alain Burlaud, Geneviève Causse, Hervé Colas, Bernard de Montmorillon, Jean-Philippe Denis, Véronique des Garets, Catherine Desjacques, Bernard Dizambourg, Aurélie Dudezert, Edgar Gnanou, Gilles Gouteux, Michel Kalika, Éric Lamarque, Jean- Fabrice Lebraty, Katia Lobre, Philippe Lorino, Marie-Pierre Mairesse, Delphine Manceau, Annie Médina, Nicolas Mottis, Marc Nikitin, Bertrand Quélin, Bernard Ramanantsoa, Roland Reitter, Olivier Rollot, Aurélien Rouquet, Maurice A. Saias, Maurice Thévenet.
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Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel).

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