ALTERNANCE / FORMATION CONTINUE, ECOLE D’INGÉNIEURS

Le Cesi au cœur des innovations pédagogiques: entretien avec Jean-Louis Allard, directeur de l’ei.Cesi

L’école d’ingénieurs du Cesi (ei.Cesi) n’est pas une école comme les autres. Dans 21 centres en France, les étudiants suivent tous un cursus en alternance fondé sur une approche compétences. Mais le Cesi c’est aussi une école d’informatique (Exia.Cesi) fondée sur la pédagogie par le problème. Fondateur de la seconde, directeur de la première, Jean-Louis Allard revient avec nous sur ces pédagogies qui changent peu à peu l’enseignement supérieur.

Olivier Rollot : Dès le début vos écoles ont été construites sur une approche dite «compétences» qui ne se généralise qu’aujourd’hui dans les écoles d’ingénieurs ?

Jean-Louis Allard : Notre école est dans cette démarche depuis ses débuts, en 1958, parce que les entreprises sont à la base de sa création. A l’époque elles voulaient former des populations qui pouvaient répondre aux fonctions qu’elles proposaient. Aujourd’hui encore nous commençons pas définir des compétences attendues puis nous cherchons comment les atteindre.

O. R : On a beaucoup parlé de pédagogie «par projet» ces dernières semaines. En quoi consiste la «pédagogie par problème» («problem based learning», «PBL» en anglais) que vous utilisez dans votre école d’informatique?

J-L.A : Dans un processus d’apprentissage «classique» on suit des cours de maths, puis de sciences, puis d’anglais sans lien les uns avec les autres. A l’étudiant de comprendre à quoi ils peuvent bien servir. Or aujourd’hui ils sont dans une démarche de plus en plus «utilitariste» : ils veulent des règles claires et bien comprendre pourquoi on leur apprend telle ou telle chose. Dans la pédagogie dite PBL, nous créons des situations de problèmes. Pour les résoudre, les étudiants ont besoin d’acquérir des compétences en maths, physique, etc.

Le tout permet également d’acquérir des savoir-faire et des savoirs-être qui sont au cœur de la démarche compétences. Nous formons ainsi des informaticiens «vendeurs de leur solution» car capables de définir clairement leur projet. En travaillant en groupe, ils acquièrent également beaucoup de compétences transversales qu’on ne peut pas obtenir dans un cours.

O. R : La démarche peut sembler très libre mais en fait elle est très structurée.

J-L.A : Les étudiants suivent neuf étapes successives. Chaque groupe est constitué d’un animateur, d’un preneur de note, d’un gestionnaire, etc. le tout autour d’un enseignant qui n’intervient que pour recadrer les débats et pousser les étudiants à aller jusqu’au bout de leur raisonnement. Le problème est un objet qui permet d’apprendre.

O. R : N’y a-t-il pas un risque que les étudiants en prennent à leur aise en ne travaillant qu’au dernier moment ?

J-L.A : Ils doivent être présents sur les campus 35 h par semaine et les semaines sont très structurées avec des examens chaque semaine. Pour notre école d’ingénieurs, la Commission des titres d’ingénieur (CTI) demande la même qualité sur tous les sites. Nos diplômes étant nationaux, en multi-centres et délivrant les mêmes enseignements partout, il nous faut organiser des épreuves semblables afin que l’évaluation soit équitable de Bordeaux à Rouen.

O. R : Au sortir du bac les étudiants sont prêts à changer diamétralement de manière d’apprendre ?

J-L.A : A l’Exia nous leur donnons un «sas d’entrée» avec une première semaine de cours où les étudiants des quinze centres sont tous réunis sur une base nautique et où on leur apprend à passer de la pédagogie «passive», qu’ils ont essentiellement connue, à une attitude active et volontaire. Les étudiants qui rejoignent l’Exia ne sont pas toujours des premiers de la classe et n’en peuvent plus des raisonnements linéaires qu’on leur impose depuis toujours. Ils viennent chez nous pour passer à autre chose.

O. R : Comment procédez-vous ?

J-L.A : Avec la méthode PBL (apprentissage par problème) et grâce au travail de groupe, nous leur apprenons des bribes bribes d’indonésien pendant une matinée. Le lendemain, après leur avoir fourni un dictionnaire anglo-indonésien, ils doivent s’exprimer en indonésien avec un vendeur et un acheteur.

O. R : En indonésien !

J-L.A : Oui parce que c’est une langue dont la grammaire est très simple dont l’apprentissage leur permet de comprendre que tout peut vite s’apprendre en travaillant en groupe avec une bonne méthode.

O. R : Comme dans la vraie vie !

J-L.A : Nous voulons favoriser chez nos étudiants l’émergence d’un raisonnement hypothéco-déductif. Un peu comme dans un épisode du «Dr House» il faut trouver un diagnostic alors que les informaticiens classiques courent tout de suite vers la solution sans bien poser le problème.

O. R : Cette pédagogie peut-elle également s’appliquer dans les écoles d’ingénieurs?

J-L.A : Oui mais parfois avec des pleurs. Certains s’éclatent, d’autres moins quand on leur demande de travailler alors qu’ils pensaient être bien tranquilles une fois leur concours passé. Certains futurs ingénieurs croient parfois qu’un manager c’est juste quelqu’un qui fait travailler les autres !

O. R : Tous les enseignants adhèrent à ces nouvelles méthodes ?

J-L.A : Il faut basculer d’une pédagogie centrée sur le professeur à une autre centrée sur l’apprenant. C’est d’autant plus nécessaire que chacun apprend différemment. La posture du professeur change beaucoup quand il se retrouve face à des étudiants qui ont tellement potassé le sujet qu’ils arrivent avec des connaissances qu’il ne peut pas toutes posséder. Dans cette configuration, le professeur doit être plus centré sur la rigueur du raisonnement que sur la connaissance. C’est là qu’il amène dans la valeur ajoutée dans le processus intellectuel. C’est tout le sens de la démarche compétences. A la fin de son cursus l’étudiant doit pouvoir démontrer qu’il a acquis toutes les compétences demandées par le Cesi.

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Olivier Rollot

Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives.
Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l’un des experts français de la Génération Y.
Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de « l’Essentiel du Sup » (newsletter hebdomadaire) et de « l’Essentiel Prépas » (webzine mensuel).
Il anime également le blog HEADway et du blog du Monde « Il y a une vie après le bac ».

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