ECOLE D’INGÉNIEURS

L’économie numérique priorité de Supélec : entretien avec Alain Bravo, directeur général de Supélec et président de l’observatoire du numérique Pasc@line

Directeur général de Supélec depuis 2004, Alain Bravo préside également Pasc@line, une association d’école d’ingénieurs et d’entreprises qui promeut les formations et les métiers du numérique. Il revient avec nous sur les besoins de recrutement du secteur mais aussi sur l’actualité de son école et du Campus Paris Saclay dont il est l’un des membres fondateurs.

Olivier Rollot : Une étude du cabinet McKinsey sur « L’impact d’Internet sur l’économie française » démontre que ce sont 1,15 million de personnes qui travaillent aujourd’hui dans la filière Internet. Pourtant nous n’arrivons pas à former assez de diplômés. Pourquoi?

Alain Bravo : En 2011 le secteur du numérique a montré une croissance de +3,6% et a créé 10 000 emplois. L’avancée vers le numérique est une évolution profonde qui est facteur de croissance et de productivité dans tous les secteurs. On en parle beaucoup mais les programme mis en place derrière pour irriguer la filière ne sont pas à la hauteur de l’enjeu. Pendant ce temps le numérique a contribué, depuis 20 ans, à hauteur d’un point de croissance par an aux États-Unis. Il faut repenser les activités traditionnelles, les modes de production et de distribution pour élargir et allonger l’activité économique et ainsi créer des emplois.

O. R : À quel niveau faut-il se former pour travailler dans le numérique? Faut-il forcément être ingénieur ?

A. B : 15 000 ingénieurs sont formés chaque année en France dans le secteur du numérique. Dans une école comme Supélec, ce sont ainsi aujourd’hui 80% des effectifs qui travaillent dans le numérique (sciences et technologies de l’information). Nos ingénieurs trouveront ensuite du travail dans tous les secteurs car l’ingénierie numérique a tout envahi. Prenez l’exemple de Dassault : leur dernier avion d’affaires a si bien été conçu numériquement que les essais en vol ont été très limités. Mais à côté de ces architectes que sont nos ingénieurs il y a de la place pour de nombreux autres profils. Des écoles d’ingénieurs peuvent ainsi se centrer sur la production et le développement. À la sortie d’un IUT informatique, il est à tout à fait possible de travailler dans le développement et l’exploitation.

O. R : Mais en fait la plupart des titulaires d’un DUT scientifique poursuivent leurs études !

A. B : Il s’agit d’une excellente stratégie de formation progressive dans le cadre du LMD (Licence, Master, Doctorat). A Supélec, nous intégrons ainsi chaque année une trentaine de  titulaires d’un DUT dont la moitié suit son cursus en apprentissage.

O. R : Avec l’association Pasc@line que vous présidez vous voulez développer la diffusion de la culture numérique dès le secondaire.

A. B : Avec déjà une réussite qu’est la création, à la dernière rentrée, de l’option en informatique et sciences du numérique (ISN) en terminale S dans 700 lycées. Selon le ministère de l’Education nationale, un quart des élèves de terminales S à qui on la proposait l’ont choisie, soit 15 000 élèves. Ils sont encadrés par 1000 professeurs habilités à enseigner cette nouvelle discipline (enseignants volontaires STI, maths, physique). D’ici trois ans cette option doit être généralisée à toutes les terminales scientifiques et économiques. Sous une forme différente elle devrait également être proposée dans les classes préparatoires scientifiques qui sont en train d’être réformées.

O. R : Vous travaillez sur les questions d’éducation tout au long de sa vie. On peut encore se former au numérique quand on ne fait pas partie des plus jeunes générations ?

A. B : En France on pense d’abord formation initiale, c’est-à-dire cycles longs, quand la formation continue permet des cycles beaucoup plus courts. Or beaucoup de professionnels doivent s’approprier l’outil numérique dans leur métier. Et beaucoup d’autres possèdent une vraie expertise qu’ils devraient pouvoir valider dans le cadre de la formation continue ou même de la VAE (validation des acquis de l’expérience). Nous voulons développer des « pass compétences » pour permettre aux salariés de passer des grands groupes aux PME et créer plus de fluidité sur le marché de l’emploi.

O. R : On parle constamment aujourd’hui de massively open online courses (MOOC), ces cours gratuits pouvant être validés que mettent en ligne les universités américaines et qui émergent peu à peu en France. Comment vous positionnez vous sur ce sujet ?

A. B : Nous avons justement une initiative commune à ce propos dans le cadre du plateau de Saclay. L’enjeu du numérique ce n’est pas seulement de mettre en ligne des cours. La vraie question est « qu’est-ce que la nouvelle pédagogie dans l’économie numérique ? ». Quand l’enseignant passe peu à peu à un rôle de médiateur de l’acquisition des savoirs plus que de dispensateur du savoir en chaire… Pour revenir aux MOOC, il faut d’abord comprendre comment valider en ligne les prérequis nécessaires à l’évaluation des compétences. Le tout alors que le modèle économique est très vague. Il faut se garder d’un modèle « Google du supérieur » qui casserait toute l’économie de l’enseignement.

O. R : Un tout autre sujet : vous avez été le premier président du campus Paris Saclay et suivez de très près le dossier. Ce campus va-t-il vraiment voir le jour ?

A. B : Du point de vue académique certainement mais cela ne sert pas à grand-chose d’investir deux milliards dans les universités et les grandes écoles si on n’investit pas également 400 millions dans les transports ! A quoi cela servirait-il de créer un fantastique outil de recherche et de formation si les étudiants ne peuvent pas s’y rendre ? Nous attendons donc impatiemment les arbitrages à ce sujet. Pour le reste nous travaillons avec pragmatisme – nous-même sommes implantés depuis longtemps sur le plateau – et les nouvelles structures de « communautés scientifiques » prévues dans la loi sur l’enseignement supérieur et la recherche ne nous paraissent pas éloignées de tout ce que nous avons déjà entrepris.

À l’arrivée Paris Saclay ce sera un consortium de 19 universités, grandes écoles et organismes de recherche (Université Paris Sud, Centrale, Polytechnique, Inra, etc.) et 10 000 chercheurs et enseignants-chercheurs. Ces derniers seront réunis dans un sénat académique, proche des « conseils académiques » qui font tant polémique, et qu’il nous a paru naturel de réunir pour leur permettre de s’exprimer et de contribuer à l’excellence scientifique.

O. R : L’École Centrale de Paris va rejoindre Paris Saclay et Supélec va fusionner avec elle. A quelle échéance ?

A. B : Vers 2015-2019 dans le cadre du prochain projet quinquennal signé avec le ministère de l’Enseignement supérieur. Nous organisons déjà un forum en commun, des majeures communes, 25% de notre formation continue et un institut de recherche. Un cursus commun calé sur les enjeux du 21ème siècle se profile donc à l’horizon.

Olivier Rollot (@O_Rollot)

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Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel).

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