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L’enseignement supérieur à l’ère des réalités virtuelles et augmentées

Des étudiants d’Excelia utilisent l’un des métaverses que développe leur école

Alors que ChatGPT et ses émanations en IA sont en passe de disrupter profondément l’enseignement supérieur et que l’hybridation présentiel / distanciel entre dans les mœurs le numérique s’y impose par bien d’autres aspects. Le Métavers rêvé par Mark Zuckerberg pour Meta n’étant pas pour demain, d’autres expériences en reprennent le principe dans un univers plus restreint, voire sans casque de réalité virtuelle. Et en ajoutant des éléments virtuels (texte, image, vidéo, animation, son) aux environnements proches la réalité augmentée offre encore d’autres perspectives. Le troisième épisode de notre série consacrée aux mutations numériques de l’enseignement supérieur.

Où vont les métavers ? Paris School of Business (PSB) vient d’accueillir le groupe de travail langues de la Conférence des Grandes écoles (CGE) et l’Uplegess  (Union des professeurs de langues étrangères des grandes écoles et de l’enseignement supérieur) pour une journée d’étude dédiée aux « enjeux du Métavers dans l’enseignement supérieu »r. « Le Métavers va permettre de proposer une expérience interactive, collaborative, immersive et adaptée aux besoins des apprenants » pour vivre des situations qui nécessitent des réactions en temps réel (gestion de conflits, prise de parole en public, demander son chemin) et  échanger et interagir avec des jumeaux numériques (machines, bâtiments, artistes, scientifiques, assister à des moments de l’histoire », y a défini Charles Perez, enseignant chercheur à Paris School of Business et auteur de l’ouvrage Le manuel du Métavers.

Des espoirs mais encore peu de réalisations concrètes. Il y a un an Kwark Education, l’un des pionniers de la digitalisation dans l’éducation en France, créait ce qui se voulait le premier Métavers français, son MetaKwark. Aujourd’hui, comme l’indiquait sa secrétaire générale, Marie Attard, lors de l’Université d’hiver de la formation professionnel 2023 de CentreInffo, les « personnels de Kwark avancent plus vite dans son utilisation que les organismes ». Déception ? En tout cas on ne voit pas de nouveaux acteurs de l’éducation s’y lancer alors que les réseaux GES et Eductive s’y étaient précipité au début. Il est vrai que le MetaKwark, accessible sans casque de réalité virtuelle, ne répondait pas vraiment à la définition d’un Métavers, c’est-à-dire un « monde persistant virtuel accessible par un casque de réalité 3D ». Ce que justifie la secrétaire générale par la « difficulté de porter longtemps un casque » : « Nous avons fait beaucoup de cas d’usage qui prouvent qu’on entre très bien dans un univers virtuel avec uniquement un ordinateur ».

Mais un vrai métavers c’est beaucoup plus que ça valide Yannig Raffenel, le président d’EdTech France : « Le métavers c’est aller là où on ne pourrait pas aller sans le digital. On peut s’entrainer en toute sécurité et vivre ainsi cette expérience clé qui est d’apprendre en faisant, au plus proche de la réalité. C’est là que le bénéfice est extrêmement fort car le corps vit avec une illusion extraordinaire créée par la réalité virtuelle ». Parce qu’on retient mieux après des expériences. Et cela peut aussi être utile pour vivre des compétences sociales. « On peut comprendre ce que vivent des femmes agressées. Dans un monde virtuel un homme peut ressentir l’angoisse de la femme coincée devant une photocopieuse par son agresseur. Je l’ai vécu », spécifie ainsi le président.

D’autres modèles virtuels. Le groupe Excelia monte aujourd’hui de petits Métavers dans lesquels les étudiants peuvent se rencontrer lors d’expériences immersives. Ajustez votre casque, prenez les deux manettes de contrôle, vous voilà dans un métavers asynchrone créé par Excelia pour immerger les étudiants dans un magasin et étudier le comportement du consommateur dans son « XL Shop-Consumer BehaVR! ». « La réalité virtuelle est un outil complémentaire à l’interaction en face-à-face. Elle permet une focalisation et un approfondissement sur un élément vu en classe », explique Rémi Bréhonnet, enseignant-chercheur et professeur en neuromarketing et data. Dans la peau d’un consommateur, l’étudiant d’Excelia découvre ainsi parmi plusieurs points de vente, proposant chacun des ambiances différentes : agencement, décoration, éléments sonores, affichage des prix… Dans le cadre du cours de marketing sur le comportement du consommateur de son bachelor cette année, l’objectif est « d’analyser les facteurs qui influencent le déclenchement ou pas de l’acte d’achat ».

L’univers virtuel développé par Neoma

Neoma a quant à elle monté dès 2020 son campus virtuel et remporté pour sa création le prix « Best Innovation Strategy 2022 » de l’AMBA (Association of Masters of Business Administration). « Notre campus n’est pas tout à fait un métavers dans la mesure où il n’est pas nécessaire de porter un casque de réalité virtuelle pour s’y déplacer », définit Alain Goudey, le directeur de la Transformation digitale de Neoma. Partie intégrante de la plateforme Laval Virtual World, le campus virtuel de NEOMA rassemble les espaces et les usages traditionnels d’un campus physique. L’objectif ? Permettre aux étudiants munis de leurs avatars – qui restent très proches de la réalité, on ne se déguise pas ici en dinosaures ou en Wonder Woman – l’interaction au sein d’un vrai campus pour garantir une expérience académique et étudiante la plus riche et complète possible, même à distance. Et sans problème de connexions. « La plateforme peut accueillir jusqu’à 1300 étudiants en même temps équipés de n’importe quel ordinateur », ajoute Alain Goudey, qui insiste : « Cela ne remplace en aucun cas le présentiel mais cela le complète. Et surtout cela les préparer à un environnement professionnel dans lequel les outils numériques sont de plus en plus utilisés. »

Les Arts et Métiers développent quant à eux des « jumeaux numériques ». « Vous vous déplacez avec votre GPS : Google Map est un jumeau du système routier connecté au réel qui envoie des informations pour affiner les calculs et proposer un meilleur itinéraire. » C’est ainsi que Laurent Champaney, le directeur général des Arts et Métiers, explique ce que sont les jumeaux numériques qui envahissent aujourd’hui tous les secteurs et pour le développement desquels son école a reçu des financements. Son JENII (Jumeaux d’Enseignement Numériques Immersifs et Interactifs) bénéficie en effet du plus important budget de l’appel à manifestations d’intérêt « Démonstrateurs Numériques dans l’Enseignement Supérieur » (DemoES). « Aujourd’hui quand les avions sont inspectés visuellement, les informations sont envoyées à leur jumeau numérique. Un bâtiment neuf possède son jumeau numérique », reprend le directeur. Ces jumeaux peuvent également être très réels comme quand un golfeur est modélisé en laboratoire pour lui permettre d’améliorer ses mouvements tout en évitant de se blesser souligne le directeur : « Avec JENII nous développons une pédagogie qui utilise la technologie des jumeaux numériques et permet ainsi de simuler des actions, dont certaines seraient dangereuses à mettre en œuvre réellement ».

La réalité augmentée s’impose. Beaucoup sortent de l’expérience de réalité virtuelle avec ce qu’on appelle le mal des transports. Selon Olivier Oullier (co-fondateur d’Inclusive Brains) dans Les Echos plusieurs études rapportent ainsi qu’a minima 20% des utilisateurs feraient l’expérience d’une forme de mal des transports pendant (ou après) une expérience de VR, pour atteindre 80% dans certains cas. « Dans les offres actuelles de VR, qu’il s’agisse de simulation de vol comme d’environnements de travail collaboratifs, lorsque nous sommes immergés, notre cerveau reçoit des informations visuelles et auditives qui lui indiquent que nous sommes en mouvement, ou que l’environnement visuel bouge, alors que le corps reste quasi immobile. Le conflit sensoriel est dès lors instantané », explique le neuroscientifique. Le coût des casques virtuels, leur utilisation qui ne « peut pas dépasser les vingt minutes » selon Yannig Raffenel, leur gestion, leur nettoyage – il existe une nouvelle machine qui le nettoie en deux heures – leur achat ou pas, sont autant de questions que doivent se poser les acteurs de la formation.

Pour cela mais aussi pour des questions de coûts Yannig Raffenel croit maintenant surtout à l’avenir de la réalité augmentée, avec ou sans lunettes, plus qu’à la réalité virtuelle. La réalité augmentée permet d’afficher des calques virtuels dans le monde réel et ainsi d’interagir avec son environnement, par exemple implanter une bâtiment « virtuel » afin d’observer toutes les contraintes liées à cette installation. : « La réalité augmentée va totalement transformer dans les trois ans à venir les métiers de la formation avec en particulier une offensive d’Apple qui va avoir pédagogiquement une puissance incroyable. On sera à l’inverse de la version de Meta. On est dans la réalité mais avec plein d’informations qu’on pourra utiliser. »

Le CCCA-BTP, acteur de formation dans le BTP, s’est justement emparé de la réalité virtuelle mais également augmentée pour former les jeunes comme l’explique Pascal Miché, responsable de son Pôle ingénierie et innovation pédagogique : « Dans les centres de formation du BTP, le virtuel se met en place progressivement pendant des séquences de formation. L’utilisation de la réalité augmentée, au même titre que la réalité virtuelle, permet de proposer une approche d’apprentissage plus adaptée aux envies et aux quotidiens sociaux des jeunes de cette génération ».

  • Transformer un établissement : l’exemple d’Excelia. Pour un établissement d’enseignement supérieur les transformations sont profondes. En novembre 2021 Anthony Hié quitte ainsi l’ESCP pour diriger la transformation digitale du groupe Excelia. Il en est ressorti un plan de transformation digitale baptisé XL Vision. « Ce plan s’est fixé pour mission de réinventer notre système d’enseignement grâce aux pédagogies innovantes et immersives et d’améliorer l’expérience de chacune des parties prenantes de notre groupe », explique le directeur général du groupe, Bruno Neil. Déployé sur 5 ans, il s’appuie sur un programme d’innovations pédagogiques et organisationnelles qui va impliquer 40 recrutements pour un budget total de 5,6 millions d’euros. Le processus ILE, pour Immersive Learning Experience, vise ainsi à « garantir la qualité des expériences pédagogiques immersives, dans les campus ou dans le métaverse ». Tout juste à l’entrée du campus d’Excelia à La Rochelle se trouve la XL Factory. Ouverte à tous (apprenants, professeurs, collaborateurs), elle permet à la fois de transformer, coconstruire, expérimenter et partager les expériences d’apprentissage innovantes avec à disposition un certain nombre de casques de réalité virtuelle. « Nous créons une expérience d’apprentissage immersive, pas un campus virtuel, ce sont des contenus complémentaires au réel qui permettent d’élargie le champ des possibles », explique le directeur de la transformation digitale.

 

 

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Olivier Rollot est directeur du pôle Information & Data de HEADway Advisory depuis 2012. Il est rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire), de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel) et de "Espace Prépas". Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant, Olivier Rollot est également l'un des experts français de la Génération Y à laquelle il a consacré un livre : "La Génération Y" (PUF, 2012).

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