POLITIQUE DE L'ENSEIGNEMENT SUPERIEUR

« L’ESR doit toujours être davantage inscrit dans la société qui l’entoure » : Jérôme Rive (iaelyon)


Directeur général de l’iaelyon et président d’IAE France, Jérôme Rive d’être élu vice-président du réseau européen Equal un think tank créé en 1997 qui travaille sur l’amélioration de la qualité de service des business schools. L’occasion de s’interroger avec lui sur le développement de la pédagogie dans l’enseignement supérieur. Il revient également sur l’actualité du projet d’Idex lyonnais dont son université s’est désolidarisé.

Olivier Rollot : Vous venez d’être élu vice-président du réseau européen Equal, un think tank créé en 1997 qui travaille sur l’amélioration de la qualité de service des business schools. Quelles missions remplit exactement Equal ?

Jérôme Rive : Le Réseau Equal réunit des organismes comme AACSB, EFMD, GMAC (Graduate Management Admission Council, qui gère le test GMAT), et des représentations nationales d’institutions comme la Fondation nationale pour l’enseignement de la gestion des entreprises (Fnege), IAE France ou le Chapitre des grandes écoles de management en France mais aussi des associations d’alumni dans des pays où ce sont elles qui gèrent les questions liées aux business schools. Ensemble nous travaillons à produire des « guidelines », des recommandations, pour par exemple préciser ce que doit être un MBA ou un doctorat dans le champ du management. Mais nous n’entrons pas dans les détails, ce qui est plutôt le rôle d’organismes d’accréditation comme l’EFMD ou AACSB. Nos productions sont là pour influencer les pratiques.

O. R : Les questions de pédagogie sont vraiment une priorité aujourd’hui dans les business schools ?

J. R : Oui et partout dans le monde on s’interroge sur comment reconnaître le travail des enseignants les plus engagés dans les pédagogies. Leurs carrières ne doivent pas uniquement être fondées sur les publications académiques – une tendance qui a encore été renforcée ces dernières années -, alors qu’il n’y a pas 90% de chercheurs actifs de premier rang. Il faut aussi des professeurs bons en pédagogie ; des professeurs qui excellent en formation continue, une dimension qui ne convient pas à tous car il faut être prêt à être constamment interpellés par des étudiants qui sont aussi des managers en activité. Les business school ont besoin d’une grande diversité de profils de professeurs alors que les standards ont tendance à les uniformiser. Mais il faut aussi penser à industrialiser, à pérenniser, des expériences pédagogiques qui se font bien souvent avec des financements contingents.

Plus largement, l’application pratique de la recherche en management est aujourd’hui au cœur des préoccupations de notre écosystème. Toute une équipe de recherche de notre école travaille d’ailleurs sur ce que nous appelons des « dispensaires managériaux ». Ceux-ci réunissent enseignants-chercheurs et managers pour construire ensemble des programmes de formation et des recherches adaptés aux réalités de l’entreprise. Et là aussi on parle de pédagogie.

O. R : Les nouvelles pédagogies peuvent-elles répondre aux défis que vont rencontrer, et rencontrent déjà, les universités avec l’arrivée de dizaines de milliers de nouveaux étudiants chaque année ?

J. R : Le tutorat est la première réponse et les professeurs du secondaire qui viennent enseigner dans le supérieur, les PRAG, permettent de mieux réaliser le transfert des compétences des bacheliers vers le supérieur. A l’iaelyon nous faisons passer des tests à tous nos nouveaux étudiants en 1ère année de licence pour repérer leurs lacunes et nous recevons individuellement ceux du quartile le plus en difficulté pour leur proposer un coaching. Mais encore faut-il qu’ils soient volontaires – ce sont même souvent d’excellents étudiants qui demandent ce tutorat ! -, et admettent leurs lacunes. Autant les étudiants qui se sentent faibles en maths n’ont pas honte de l’assumer, autant c’est difficile quand il s’agit de français ou en culture générale. Pour aider les étudiants en français on a mis en place le Certificat Voltaire, pour la culture générale CG Plus, un certificat développé en partenariat avec la Fnege.

Nous essayons également d’accompagner certains étudiants vers des licences professionnelles en leur faisant vivre différemment leurs deux premières années de licence, davantage dans une logique de professionnalisation.

O. R : Plus largement qu’attendent aujourd’hui vos étudiants de leur enseignement en management ?

J. R : Ils veulent avant tout vivre une expérience de construction de soi, d’engagement. Au-delà du diplôme leurs compétences doivent pour cela être évaluées. Les rapports de stage que nous réalisons en France sont justement très orientés vers la pratique – ce qui est difficile à faire comprendre dans un monde anglo-saxon où les diplômes de niveau graduate sont restés très académiques – et nous venons de développer et généraliser un maximum neuf champs de compétences par formation sur lesquels nous sollicitons maintenant une co-validation par les entreprises.

Toutes ces expériences sont également évaluées par un passeport « Découverte des mondes » que nous délivrons en licence. Pour mieux comprendre comment fonctionnent les entreprises nous proposons également des découvertes virtuelles d’entreprises, comme par exemple le Pôle Pixel dans les jeux vidéo, à nos 900 étudiants de 1ère année. En master nous délivrons un passeport « Management et humanités ».

Une nouvelle application va nous permettre d’envoyer des questionnaires à tous nos étudiants en mobilité internationale, pour connaître leur ressenti sur tous ces sujets mais aussi sur leur mobilité personnelle, leurs a priori, comment ils progressent en voyageant, la montée de leurs compétences, etc.

O. R : L’engagement associatif des étudiants donne-t-il également des compétences à valoriser ?

J. R : Chaque année une équipe d’étudiants organise la Coupe de France des IAE, que nous accueillons à Lyon cette année avec plus de 1000 participants. Bien évidemment c’est une expérience qu’il faut pouvoir valoriser dans un parcours. Tous les étudiants de première année de l’IAE Lyon doivent donner 20 heures de leur temps à une association. C’est 20 000 heures de travail dont bénéficient les associations lyonnaises et qui permettent aux étudiants de se plonger dans une vraie mission au service des autres. Là aussi notre application devrait nous permettre de mieux suivre leur engagement et les compétences acquises.

O. R : Avec Equal vous travaillez aujourd’hui sur la question des « partenariats hors des frontières » pour définir quelle maîtrise doit garder une institution sur des programmes délivrés hors de ses frontières. Les instituts d’administration des entreprises (IAE) sont-ils très actifs à l’international ?

J. R : Oui et depuis longtemps car ils délivrent des diplômes nationaux qui intéressent beaucoup les universités étrangères. L’iaelyon est par exemple présent en Chine depuis 15 ans en partenariat avec l’université Sun-Yat-Sen de Canton pour y délivrer un MBA Oriental Trade de concert avec l’emlyon. L’IAE Grenoble est présent à Shanghai en coopération avec Grenoble EM, l’iaelyon et emlyon. Dans ces partenariats, 50% de nos cours sont délivrés par notre corps professoral, ce qui constitue à la fois un gage pour l’université partenaire, l’opportunité d’internationaliser notre corps professoral et enfin de comprendre des réalités différentes. Nous produisons même des cas croisés avec différents pays, en Tunisie, en Algérie, avec un diplôme d’entrepreneuriat. Avec BEM Dakar nous travaillons sur le management des industries pharmaceutiques pour former aux réalités du marché des scientifiques.

O. R : A l’étranger vous contribuez également au développement des entreprises lyonnaises et de la région ?

J. R : Nous avons effectivement commencé par répondre à des demandes d’entreprises qui allaient ouvrir des succursales à l’étranger et voulaient former leur encadrement local aux méthodes françaises. D’ailleurs Alain Mérieux a présidé autrefois notre conseil d’administration. Aujourd’hui ceux que nous avons formé ont pris des responsabilités et nous permettent d’avoir un superbe réseau d’alumni.

Mais il faut aussi avoir conscience que la formation continue n’est pas organisée dans le monde comme en France, qu’à notre modèle de financement institutionnalisé se substituent plutôt des investissements individuels. Plus largement, on parle souvent des opportunités de développement de nos formations en Afrique à tous les niveaux alors que les étudiants les plus aisés du continent préfèrent souvent venir étudier en France que rester dans leur pays.

O. R : Les instances de l’université Lyon 3, dont votre IAE fait partie, ont voté contre sa participation au projet d’Idex de l’Université de Lyon. Comment jugez-vous cette décision ?

J. R : Parmi les instances, c’est le conseil d’administration de l’université qui s’est exprimé ainsi, le conseil académique ayant convenu, en avis, d’une orientation différente, voire opposée. A titre personnel, je prends acte de la décision du conseil d’administration de l’université Jean Moulin Lyon 3 de ne pas engager cette université à participer au projet Idex au titre de la Comue Université de Lyon. Je juge, à titre personnel, cette décision tout à la fois déficiente en matière de responsabilité face aux enjeux de l’enseignement supérieur et de la recherche (ESR) français. Et également particulièrement triste : si je peux comprendre les doutes que les dynamiques de changement inhérentes à l’époque moderne suscitent, cette décision, après de très nombreuses semaines de présentations et débats internes, menés en particulier à l’initiative de notre président d’université, m’attriste en ce que je la perçois motivée principalement par des logiques individualisantes, très peu soucieuses in fine des débats, et également des intérêts communs et des engagements collectifs pour l’Université.

Cette décision a pour conséquence directe un contexte d’isolement, dont je souhaite vivement que l’établissement sorte très vite. Je crois que l’ESR doit toujours être davantage inscrit dans la société qui l’entoure, et ses contraintes et challenges qui nous donnent également notre raison d’être. Dans un monde en profonde transformation, nous devons construire ensemble et avec toutes nos parties prenantes, l’Université de demain.

Concernant la position de l’iaelyon, son conseil d’administration a estimé ce vote tout à la fois en rupture avec les visions d’ouverture sur les mondes et de prospective de l’ESR français et en incohérence profonde avec la responsabilité sociétale de l’iaelyon dans ses missions et rôles d’école universitaire de management de l’Université de Lyon. Aussi, ce conseil a affirmé dans une motion, politiquement et fermement, l’intention de l’iaelyon de participer avec l’Université de Lyon au projet de candidature IDEX. Avec les soutiens marqués de dirigeants du monde socio-économique et de décideurs institutionnels.

O. R : Plus largement quel regard jetez-vous sur le développement des Comue et le choix des jurys des Idex ?

J. R : Le développement des Comue, à savoir de ces espaces de coordination des stratégies et offres de services en matières de formation et de recherche sur des territoires ayant des caractéristiques et pôles d’expertises spécifiques, me semble salutaire pour la pérennisation du secteur d’activité de l’ESR français, dans les dynamiques de compétition et d’émulation internationales qui ont toujours été l’espace naturel d’échange et d’action de l’ESR. Et ce d’autant plus salutaire, en contexte français, qu’une majorité d’acteurs est constituée d’établissements publics…

La dynamique des Idex doit permettre à tous les acteurs de se confronter aux standards de qualité internationaux, tant pour la recherche que pour l’enseignement, et ce quelles que soient les disciplines scientifiques. En ce sens, les Idex constituent une opportunité de diagnostic et développement de projets, en particulier transdisciplinaires, sur des domaines d’excellence des territoires. Ils poussent, de fait, le secteur de l’ESR à s’inscrire, en réalité, dans les écosystèmes qui l’entourent. Je crois intimement à la responsabilité sociétale de nos établissements d’ESR à prendre et jouer ce rôle d’Agora dans la Cité. C’est en tout cas une mission fondamentale pour l’iaelyon ; et elle impose de savoir se poser la question des impacts de l’ensemble de nos activités, et donc de produire et soutenir des méthodologies permettant d’esquisser des réponses à cette question fondamentale !

Quant au jury, par principe, il est souverain, et cela ne peut être questionné. En revanche, sa dimension internationale est stimulante, car elle impose de savoir sortir de modes académiques de pensée, qui sont, en contexte français et à mes yeux, par trop enkystés dans un espace culturel très marqué par son enracinement franco-français, des perceptions souvent bureaucrativo-administratives et des raisonnements en circuits académiques fréquemment ethno-centrés ! Voir large et penser ouvert est salutaire.

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Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel).

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