Paris-Saclay : un « oui mais » pour la sortie de l’expérimentation du Hcéres

by Olivier Rollot

Le Hcéres (Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur) rend un avis favorable à la sortie d’expérimentation de l’Université Paris-Saclay, mais assortit ce feu vert de réserves substantielles. Derrière la réussite visible dans les classements internationaux, son rapport décrit un établissement encore fragilisé par une gouvernance complexe, des tensions internes et une stratégie insuffisamment partagée. Depuis de président de l’université, Camille Galap, a réagi en proposant de redonner leur indépendance aux universités d’Evry et Versailles. En concordance avec le projet original.

Un projet stratégique majeur pour la France. Le rapport rappelle l’ambition qui a présidé à la création de l’Université Paris-Saclay : constituer un établissement capable de rivaliser avec les grandes universités mondiales. Créée par décret le 5 novembre 2019 sous forme d’établissement public expérimental, elle réunit des forces considérables : six organismes nationaux de recherche, quatre grandes écoles établissements-composantes, l’IHES, deux universités membres-associées et de nombreuses composantes universitaires.

Pour le comité d’experts, Paris-Saclay demeure « un projet d’intérêt stratégique majeur pour la France ». L’objectif est clair : concentrer des forces de recherche, mutualiser des infrastructures et bâtir une université de rang mondial. Les chiffres confirment l’ampleur du dispositif : plus de 45 000 étudiants sur le périmètre historique, jusqu’à 77 868 étudiants dans le périmètre dit « Alliance », 170 unités de recherche, 21 écoles doctorales et un budget pouvant atteindre 1,23 milliard d’euros selon le périmètre retenu.

Des résultats scientifiques incontestables. Le rapport souligne les progrès réalisés en matière de visibilité internationale. Paris-Saclay apparaît dès 2020 au 15e rang du Classement de Shanghai et se situe au 13e rang mondial en 2025. Plusieurs disciplines sont très bien placées : 2e en mathématiques, 6e en physique, 19e en écologie, avec une vingtaine de thématiques dans le top 100 mondial.

Le Hcéres note aussi la capacité de l’établissement à capter des financements structurants, notamment dans le cadre de France 2030, d’Horizon Europe ou des programmes d’investissements d’avenir. La marque « Paris-Saclay » a renforcé l’attractivité de l’ensemble. Le rapport estime que l’établissement « s’impose comme une référence dans le paysage académique mondial », même si ses positions dans d’autres classements, comme THE ou QS, sont moins favorables.

Une stratégie encore trop flottante. Mais cette réussite ne suffit pas, selon le comité. Le cœur du rapport tient dans ce paradoxe : Paris-Saclay dispose d’un potentiel exceptionnel, mais ne l’a pas encore transformé en « leadership stratégique pleinement visible ». Le Hcéres estime que l’établissement doit clarifier son orientation pour développer des collaborations internationales structurantes et mieux positionner ses thématiques d’excellence.

Le rapport insiste sur un « positionnement flottant » qui nourrit les tensions internes. Le modèle initial de 2017 visait à bâtir « un système universitaire d’un type nouveau », combinant universités, grandes écoles et organismes de recherche. Mais ce modèle a évolué, notamment après l’abandon de la fusion des universités d’Évry-Val-d’Essonne et de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, puis après la crise institutionnelle de 2024.

Cette crise, survenue lors du renouvellement de la présidence, a révélé de fortes réserves dans les communautés académiques. Elle a débouché sur l’arrivée d’un nouveau président et sur un nouveau « modèle-cible », présenté comme un « compromis ». Celui-ci prévoit notamment l’intégration de Paris-Saclay et des deux universités membres-associées dans une « Alliance ». Mais cette évolution a aussitôt suscité des protestations, montrant que les désaccords restent profonds sur le périmètre de l’établissement et la place des universités associées.

Une gouvernance jugée trop complexe. Le rapport se montre particulièrement critique sur la gouvernance. Le comité constate un manque de délégation de compétences, des processus de décision opaques et une absence de matrice claire des responsabilités. Il évoque une gouvernance marquée par la méfiance, où chacun tend à protéger ses intérêts plutôt qu’à porter une ambition commune.

Le projet de statuts est jugé trop complexe et trop rigide. Il « multiplie les garde-fous » et risque de freiner l’évolution du futur grand établissement. L’absence de définition claire de « l’Alliance Paris-Saclay » complique aussi le renouvellement des conventions avec les deux universités membres-associées. Pour le Hcéres, cette incertitude juridique et opérationnelle alimente les tensions et retarde la construction d’une vision partagée.

Un pilotage administratif encore inachevé. Autre point faible : le pilotage opérationnel. Le rapport reconnaît les efforts engagés depuis 2020 pour structurer l’administration, créer de nouvelles directions centrales et harmoniser certains protocoles. Mais il estime que l’université peine encore à livrer les services attendus d’un grand établissement.

Le constat est sévère : les services centraux restent insuffisamment structurés, les responsabilités sont juxtaposées plutôt qu’articulées, les fonctions support manquent de performance. Le rapport pointe aussi « l’absence de données fiables », une maîtrise budgétaire encore fragile et des indicateurs trop incomplets pour piloter correctement les missions de formation, de recherche et d’innovation.

La question des fonds Idex illustre ce problème. Le Hcéres critique une répartition parfois dispersée, plus proche du « saupoudrage » que d’une allocation véritablement stratégique. En 2026, 8,7 millions d’euros de crédits recherche sont répartis entre 19 centres de dépenses, tandis que 20 millions d’euros hors recherche sont distribués entre 25 destinations.

Le premier cycle, symbole d’un recul stratégique. Le rapport s’attarde également sur l’École universitaire de premier cycle Paris-Saclay. À l’origine, celle-ci devait incarner l’ambition d’un premier cycle rénové, exigeant, ouvert à la diversité des étudiants et connecté à l’université de recherche. Le Hcéres estime que l’évolution envisagée de son rôle représente « un recul notable » par rapport aux ambitions initiales.

En retirant à cette école son rôle de composante transverse portant l’accréditation et la coordination du premier cycle, l’établissement prendrait le risque d’affaiblir la cohérence globale de son offre de formation. Le comité y voit aussi une possible remise en cause de l’ancrage territorial et de l’équité sociale revendiqués par Paris-Saclay.

Un feu vert assorti d’un délai de neuf mois. Malgré ces réserves, le comité rend un avis favorable à la sortie d’expérimentation. Mais cet avis est conditionné à la mise en œuvre de recommandations expresses dans un délai de neuf mois. L’université devra transmettre au Hcéres un document de suivi au plus tard fin janvier 2027.

Les priorités sont clairement énoncées : simplifier fortement les statuts, maintenir la parité entre élus et personnalités qualifiées extérieures au conseil d’administration, mieux reconnaître le rôle des organismes nationaux de recherche, clarifier les compétences des instances, renouveler les conventions avec les universités membres-associées et faire voter statuts et conventions dans les conseils compétents.

Le Hcéres appelle aussi l’établissement à renforcer son administration, fiabiliser ses données, structurer une stratégie de recherche partagée à partir des Graduate Schools, clarifier le rôle des Objets interdisciplinaires et anticiper la fin des financements non pérennes.

L’État appelé à accompagner la transformation. Le rapport adresse enfin plusieurs recommandations à l’État. Il lui demande d’accompagner la présidence dans la structuration d’une feuille de route de gouvernance, de mieux prendre en compte « le poids considérable des organismes nationaux de recherche », de simplifier les fonctions administratives et de contribuer à la mise en place d’un modèle économique soutenable.

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