CLASSES PREPAS

Conjuguer l’hybridation au pluriel, en grande école de management et en classes préparatoires économiques (2)

  • Une expérience d’hybridation entre langue vivante espagnol et culture générale, à partir d’une conférence de Juan Mayorga sur le thème de l’animal, par Christine Pires, vice-présidente de l’APHEC pour la voie E, représentante de l’espagnol, et coordinatrice des langues.

Cet article en prolonge et complète un autre, également proposé par Christine Pires et Véronique Bonnet, publié le 13 mars 2020, intitulé Oser l’hybridation : de la théorie à la pratique : https://blog.headway-advisory.com/oser-lhybridation-de-la-theorie-a-la-pratique/

CAS PRATIQUE EN CPGE : UN ACADEMICIEN ESPAGNOL COMME VECTEUR D’HYBRIDATION…

Réaffirmant nettement la volonté de « rendre actifs » nos étudiants et de proposer « des thématiques croisées avec d’autres disciplines », les nouveaux programmes de LVE offrent des perspectives de travail transdisciplinaire qui fait ainsi la part belle à l’hybridation des savoirs.

L’expérience de l’an passé ayant démontré son intérêt dans la motivation des étudiants, le désir de la reconduire cette année en tentant de repousser les quelques limites observées ou d’éviter les écueils du premier essai était très fort. Aussi, dès que le thème de l’année de Culture Générale a été connu, Stéphane Arthur, professeur de Lettres en CPGE au lycée Voltaire, a de nouveau choisi d’inscrire à sa bibliographie des ouvrages en langue étrangère ou traduits afin d’associer encore plus intimement nos étudiants à la construction de leurs références.

Pour la partie Langue espagnole, après quelques hésitations sur des classiques très connus et dont les références n’échapperaient pas à un correcteur non hispanophile, le défi premier a été de convaincre mon collègue de sortir des sentiers battus et de prendre le risque de mettre un dramaturge contemporain, et membre de la Real Academia Española, dans son programme de lectures. Philosophe de formation, Juan Mayorga aborde très largement le thème de l’animal dans ses pièces de théâtre et ne pouvait qu’être magnifiquement exploité. Sa langue directe, fluide et contemporaine se prêtant tout à fait à des exercices de traductions littéraires, nous évitions les difficultés linguistiques occasionnées par l’œuvre du XIXè choisie l’année dernière. Cette accessibilité linguiste a même permis à certains étudiants de lire la deuxième œuvre en espagnol. Une lecture en langue source afin de construire le bagage culturel de leur future dissertation s’approche alors sérieusement de l’idée que la langue vivante doit être un vecteur de communication, une compétence pour accéder à d’autres contenus, un outil linguistique et culturel au service de celui qui la maîtrise.

Le choix de La Paz Perpetua de Juan Mayorga a donc été acté, guidé par l’extraordinaire opportunité que nous offrait la Villa Hispánica, association loi 1901 dont le but est « d’œuvrer pour le développement des arts et de la culture pour tous les publics»[ii]. Cette résidence d’artistes, par le biais de son président Philippe Merlo-Morat, professeur à l’Université Lyon 2, organise -entre autres évènements- des journées d’études toujours extrêmement riches et de grande qualité. C’est donc dans le cadre de sa programmation annuelle que la Villa Hispánica avait prévu de consacrer en avril une journée d’études à Juan Mayorga -en présence de l’auteur- composée six conférences et clôturée par la représentation de La paix perpétuelle par une compagnie de théâtre lyonnaise. Or, la crise sanitaire ayant contraint à la reprogrammation de la journée d’études, celle-ci fut décalée à début octobre. Voyant là une magnifique opportunité pour nos étudiants de CPGE de rendre concret leur apprentissage en assistant à distance à la conférence introductive de Juan Mayorga et à la mise en œuvre de la pièce, La Paz perpetua a donc été inscrite au programme de leur étude avec le professeur de Culture Générale. Pour la partie ‘espagnol’, des traductions de La tortuga de Darwin étaient privilégiées.

Les retours des étudiants après les vacances estivales ont été unanimes sur la pièce La Paix Perpétuelle. Faisant part de leur enthousiasme concernant cette pièce et La Tortuga de Darwin à Philippe Merlo-Morat, un projet encore plus riche prenait forme : Juan Mayorga, faisant preuve d’une incroyable générosité, acceptait de construire son discours inaugural, prononcé à l’Instituto Cervantes de Lyon, autour du thème de… l’animal ! Mieux, nos étudiants bénéficieraient d’un temps d’échange avec l’Académicien pour aborder avec lui les questions nées du cours de Culture Générale ! Saisissant cette rare et unique chance pour nos étudiants d’échanger avec un auteur d’une telle richesse, Stéphane Arthur a axé son étude autour de ces deux pièces : « Deux œuvres ont été exploitées : La tortue de Darwin et La Paix perpétuelle. La première met en scène la théorie de l’évolution de Darwin et par contraste la régression morale de l’homme. La seconde, dont le titre fait référence à Kant, suggère l’inhumanité de l’homme et l’importance pour ce dernier de faire le pari de l’humain, sur le mode du pari pascalien.  Pièce qui évoque le dressage de l’individu à la violence. Il ressort de ces deux pièces de théâtre de Mayorga que l’animal humain s’est éloigné de sa nature première, d’où la nécessité selon le dramaturge de revenir à la nature en considérant le modèle animal, conformément à la démarche stoïcienne (évoquée dans La Paix perpétuelle»

L’hybridation des savoirs ne se suffisant plus des traductions de textes en espagnol et de l’étude des œuvres en Lettres, elle fondait alors complètement, grâce à ce projet, les deux disciplines pour une lecture en langue source de La tortuga de Darwin, des extraits à traduire et les questions découlant du cours de Culture Générale, à poser à Juan Mayorga en espagnol.

Préparés, motivés et très organisés, nos étudiants se sont donc connectés au Zoom que nous avons mis en place à l’Instituto Cervantes le jour J et ont ainsi pu assister à une conférence de l’auteur consacrée au thème de l’animal dans son œuvre globale, puis échanger avec lui directement, sans tabous ni langue de bois, lui posant des questions pointues, précises et exigeantes. Cet échange avec des « jeunes » étudiants français a manifestement été apprécié par Juan Mayorga, puisqu’il leur a proposé de lui faire parvenir les questions non posées faute de temps et à revenir plus précisément sur certaines autres formulées ce soir-là. La seule petite anicroche au projet fut l’annulation de la pièce de théâtre 24h avant sa représentation, une des actrices principales étant cas contact. Le contexte sanitaire n’ayant fait que s’aggraver par la suite, la pièce qui doit être enregistrée pour diffusion à nos étudiants n’a toujours pas pu être jouée. Cela a parfaitement été compris par nos préparationnaires qui, après un échange si proche et humainement riche avec l’auteur, n’ont pas l’ombre d’un regret.

Cette expérience unique, grâce à la générosité extrême de l’Académicien espagnol et du président de la Villa Hispánica, en plus de motiver nos étudiants, leur a permis de considérer la langue espagnole comme un moyen de devenir acteurs de leur apprentissage en se servant d’un outil linguistique au service de la culture « ibéro-générale ».

Pour Stéphane Arthur, « Les professeurs ont pratiqué avec bonheur cette hybridation, apprivoisant par là même les spécificités propres à leurs matières respectives. » et semble prêt à continuer son immersion ibérique sur le thème de l’année prochaine.

Pleinement convaincue que de la motivation découle l’intérêt pour une langue, l’hybridation des savoirs est plus que jamais la clé pour un public étudiant de plus en plus éveillé, exigeant et concerné par ses apprentissages lorsqu’il intègre son École après ses deux années de CPGE.

Si l’hybridation devrait être la norme de l’enseignement des langues vivantes dans les Ecoles, ces projets, que la liberté pédagogique réaffirmée dans les programmes de LVE nous permet de monter, supposent un travail hors sentiers battus et ne peuvent être que ponctuels en CPGE. Toutefois, au vu de la motivation et l’intérêt générés chez nos préparationnaires, il ne fait aucun doute que nous poursuivrons cette expérience espagnol/culture générale même s’il sera difficile à l’avenir d’atteindre ce degré de participation ! A moins que la Villa Hispánica ne nous réserve encore de belles surprises…

 

REGARDS D’ETUDIANTS

« Je suis ravi d’avoir eu la chance de participer à cette conférence, qui s’inscrit dans la continuité pédagogique de la CPGE, et je suis conscient que peu de personnes ont eu une telle opportunité cette année. Malgré les conditions sanitaires, la conférence a pu avoir lieu en virtuel et nous a permis d’échanger avec Juan Mayorga sur deux livres très intéressants dont un que j’ai pu lire en espagnol. Grâce à notre professeur d’espagnol, Madame Pires, que je remercie d’ailleurs tout particulièrement ainsi que Monsieur Arthur notre professeur de lettres, j’ai ainsi pu poser mes questions à Juan Mayorga. Cette conférence fut fort enrichissante tant sur le plan culturel que linguistique puisqu’elle était dispensée en espagnol. J’en garde un très bon souvenir et je souhaite à tous les étudiants de CPGE d’avoir la chance de participer à une conférence comme celle-ci ! »

Ilyess, ECT2

 » Je tenais à remercier M Juan Mayorga pour ce moment de dialogue entre auteur et lecteur enrichissant. Du fait que l’auteur réponde lui-même à nos questions et nous présente directement son point de vue nous a permis de comprendre le sens que l’auteur voulait donner à son livre. C’est pourquoi cette opportunité de mêler culture générale et espagnol à travers l’œuvre de Juan Mayorga a été un atout pour approfondir nos connaissances sur la question de l’animal au centre de son œuvre et pour pratiquer notre espagnol. »

Soraia, ECE2

« Nous avons étudié la paix perpétuelle de Juan MAYORGA un texte mêlant l’humour et le cynisme qui est très plaisant à lire. Par la suite, grâce à monsieur Arthur et Mme Pires nous avons eu l’opportunité de réfléchir à des questions en espagnol puis de lui poser en direct après sa conférence sur l’animal qui est le thème de notre sujet de dissertation.

Avoir le point de vue d’un auteur qui anthropomorphise l’animal permet d’avoir une autre dimension que celle vue en classe, ce qui enrichit notre panel de connaissances. En outre, le fait de pouvoir poser des questions directement à un auteur, qui répond d’ailleurs sans tabous à des questions qui peuvent être parfois de l’ordre du privé, permet un réel échange, et de comprendre des éléments de l’œuvre d’une autre manière que l’on a pu les comprendre lors de notre lecture individuelle. De plus, cela rajoute un lien entre l’auteur et les lecteurs qui je pense a été tout aussi plaisant pour nous que pour Juan MAYORGA en ce temps de crise sanitaire qui efface tous liens sociaux. »

Margot, ECT2

 

RETOUR D’EXPERIENCE

Philippe Merlo-Morat, Président de la Villa Hispánica

agrégé, professeur des Univesités 

Spécialiste littérature espagnole contemporain, art et histoire des arts (domaine hispanique)

Lorsque Christine Pires m’a contacté pour savoir si LA VILLA HISPANICA souhaiterait collaborer avec les élèves et les professeurs de CPGE, la réponse était plus qu’évidente : oui ! bien sûr !

Tout d’abord parce que, comme le précise ses statuts,  » La VILLA HISPÁNICA est une institution qui vise à favoriser la connaissance, la diffusion et le partage des arts et de la culture associés à la recherche et à l’enseignement. Elle souhaite dynamiser les échanges et les rencontres entre enseignants-chercheurs travaillant dans le domaine des arts (arts plastiques, peinture, sculpture, photographie, cinéma, graphisme, publicité, bandes dessinées, communication, image numérique, image virtuelle, musique, chant…) et les artistes, les créateurs contemporains et ceux du passé, et ce, dans tous les arts ». La VILLA HISPÁNICA se donne pour objectif de développer les relations entre les créateurs, les chercheurs, les enseignants et les élèves de l’école maternelle à l’enseignement supérieur et le public le plus large possible.

Rien de plus naturel donc que d’accueillir des élèves et des enseignants de CPGE et cela d’autant plus que j’en suis un ancien (HK et K2 et K3 lycée Joffre à Montpellier).

L’hybridation ? mais c’est la quintessence même de la VH !

Hybridation sur le fond avec la volonté affirmée de croiser les domaines des connaissances, de toutes les disciplines. Dans une volonté très synesthésique, la VH se veut le lieu de toutes les hybridations inter-icono-sono-textuelles: hybridation-interdisciplinarité.

Hybridation sur la forme avec des rencontres avec des créateurs et des conférenciers en présentiel et une grande partie du public en visio à cause du nombre limité de places possibles en présentiel (COVID oblige). Nous avons d’ailleurs testé cette forme hybride lors de journée d’études intitulée « Le Greco éternel » (10 décembre 2020)[iii] avec plus de 300 connexions et dans le monde entier (Hexagone, Antilles, Polynésie Française, Réunion, Espagne, USA) ! Un très grand succès… comme quoi les temps que nous vivons nous aurons amené à nous adapter et à trouver de nouvelles formes de transmission du savoir accessible à un plus grand nombre, même si le présentiel ne sera jamais remplacé : hybridation-ouverture.

Hybridation des publics puisque notre but est de faire se rencontrer des spécialistes et les non spécialistes, du public « local » du Beaujolais, du Lyonnais, du Maconnais afin de s’ouvrir à l’international et faire que l’international se rapproche des territoires où les arts et la culture sont moins présents : hybridation-échange.

Hybridation linguistiques et culturelles. La VH est, comme l’indique son nom, un lieu n’échange hispanique (je suis hispaniste de formation et je ne l’oublie pas) mais la volonté affirmée de l’institution est d’être ouverte à toutes les cultures, toutes les zones géographiques afin de montrer les multiples formes de dialogues et cela à travers toutes les langues. Nous avons déjà accueilli une troupe de théâtre anglaise, une exposition de kakémonos chinois. Nous allons accueillir une exposition sur l’art de la vigne, du vin et du Beaujolais, après celle intitulée « México, mi familia » et « Il était une fois l’Espagne » : hybridation-international

Dans ainsi que nombreux sont les projets déjà pensés et à penser entre La VH et les CPGE :

  • master class,
  • rencontres avec des artistes
  • préparation aux oraux des concours en petit groupe en un lieu unique
  • séjour d’un week-end à une semaine ou plus puisque la VH peut loger jusqu’à une vingtaine de personnes et propose différentes salles de travail (salle des arts, salle aux miroirs…), jardins, cour… et piscine !

Certains professeurs de CPGE ont déjà goûté au cadre de la VH qui se situe dans le Beaujolais des pierres dorées, petite zone d’une dizaine de villages que l’on appelle aussi la Toscane française, à 30 km de Lyon ou de Macon (gare TGV) et 7 km à l’ouest de Villefranche-sur-Saône.

Au plaisir donc de travailler étroitement ensemble, CPGE et VH, et de tisser ensemble, toutes les hybridations possibles.

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