POLITIQUE DE L'ENSEIGNEMENT SUPERIEUR

Peut-on encore débattre de tout à l’université ?

« Indignez-vous » disait Christophe Hessel et le moins qu’on puisse dire c’est qu’il a été entendu. On s’indigne de tout, tout le temps et  encore plus dans les universités. Le 24 octobre une opposante à la gestation pour autrui, la philosophe Sylviane Agacinski, a été empêchée de venir animer une conférence sur « l’être humain à l’époque de sa reproductibilité technique » à l’université Bordeaux-Montaigne. Des organisations LGBT+ avaient en effet appelé les étudiants à mettre « tout en œuvre afin que cette conférence n’ait pas lieu ». L’université a préféré céder sous la menace. Une reculade qui en rappelle d’autres. En France et encore plus aux Etats-Unis.

L’amphi Cujas de l’université Toulouse 1 Capitole (Photo UT1 Capitole)

De Bordeaux-Montaigne à La Sorbonne. Interrogé sur France 3 Bernard Lachaise, professeur d’histoire contemporaine à l’université Bordeaux-Montaigne et coorganisateur de la conférence, explique les raisons de son renoncement : « Nous ne savions pas du tout à quoi nous attendre, quel était le degré de la menace. Les conférences se tiennent dans un amphithéâtre, et l’escalier d’accès est assez étroit. Nous avons quand même un quart de notre public qui est extérieur à l’université, dont des personnes âgées. »

Dans le même temps c’est Paris-I Panthéon-Sorbonne que Mohamed Sifaoui, journaliste, écrivain et réalisateur, connu pour ses positions anti-islamistes, a dû annuler un séminaire consacré à la lutte contre la radicalisation intitulé « Prévention de la radicalisation : compréhension des phénomènes et détection des signaux faibles». Là encore ce sont des syndicats étudiants et enseignants – mais aucun musulman – qui se sont manifestés. Dans Le Figaro le président de l’université, Georges Haddad, explique : « Assez vite, j’ai vu apparaître une protestation des syndicats étudiants et enseignants contre ces formations, mais aucune plainte de la part d‘un quelconque groupe musulman, ni bien sûr de la mosquée de Paris qui était demandeur de cette formation et qui est notre partenaire depuis vingt ans ». Il promet d’ailleurs maintenant d’organiser un grand débat sur le radicalisation.

Une polémique qui en rappelle une autre. En février un colloque sur la nouvelle histoire polonaise de la Shoah fut gravement perturbé par des militants nationalistes venus de Pologne. En mars 2019 la représentation des « Suppliantes » prévue à la Sorbonne n’avait finalement pas eu lieu. Des associations et étudiants s’étaient réunis pour manifester contre une pièce qu’ils jugeaient « raciste et racialiste » sous prétexte que les acteurs portaient des masques sombres proches des black faces tant honnis. Deux mois plus tard, la pièce a finalement été jouée à la Sorbonne avec des… masques dorés. « Il faut distinguer la tradition du masque qui est théâtrale et la tradition de se peindre en noir qui elle est raciale et raciste », expliquait à l’époque Ghyslain Vedeux, le président du CRAN (Conseil représentatif des associations noires).

Comment l’analyser. Peu après l’annulation de Sylviane Agacinski le directeur de Libération, Laurent Joffrin, évoque L’esprit de censure à l’université : « En interdisant la discussion, ces groupes LGBT se posent en policiers de la pensée et affaiblissent la cause – juste – qu’ils sont censés défendre ». Un état d’esprit qu’on retrouve de plus en plus partout. En avril 2019 des étudiants ont voulu interdire à Alain Finkielkraut de donner une conférence à Sciences Po Paris. Le même mois, en prélude aux élections européennes, Sciences Po Lille organisait un débat et invitait l’ensemble des grands partis. Dont un représentant du Rassemblement national. Un collectif d’étudiants s’y opposait et taguait « Sciences Po collabo avec les fachos » sur la bibliothèque. « Nous avons beaucoup échangé et dialogué et au final les choses se sont déroulées d’une façon je crois satisfaisante. Ma position est de préférer le débat avec tous et la possibilité de réfuter les arguments de ceux avec lesquels on n’est pas d’accord », commentait alors le directeur de Sciences Po Lille, Pierre Mathiot, bien obligé de constater qu’il « « est de plus en plus difficile de débattre sur un certain nombre de sujets de « société » ».

Les instituts d’études politiques ont toujours eu une tradition de débats qui s’accompagnait parfois d’une hostilité à certaines invitations. Ce qui change selon lui « ce sont d’abord les thèmes concernés, ensuite les manières de faire des groupes qui se mobilisent. Ceux-ci passent beaucoup par les réseaux sociaux, n’ont pas de porte-parole, se méfient de la négociation et peuvent avoir tendance à s’ériger en censeurs ». L’absence de syndicats étudiants organisés ou de groupes politiques structurés avec lesquels discuter d’un côté, la force croissante des réseaux sociaux, des affrontements médiatisés sur internet, constitue pour lui « un défi très complexe ».

Dans une tribune publiée par Le Monde un collectif d’universitaires, dont Pierre Nora, Marcel Gauchet et Nathalie Heinich, exhorte les chefs d’établissement à préserver la liberté académique : « Ce qui nous indigne dans ces atteintes à la liberté académique, ce n’est pas seulement que des combats légitimes, dont nous sommes solidaires – la lutte contre le racisme, le sexisme, l’homophobie – soient accaparés par des ennemis des règles démocratiques, des lois républicaines et de l’autonomie du savoir, qui s’autorisent de leurs seules convictions militantes pour tenter de les imposer par la force, dans la droite ligne des menées totalitaires du XXe siècle, dont ils semblent avoir oublié jusqu’à l’histoire. Ce qui nous indigne aussi, c’est que des présidents d’université, chargés de faire respecter la liberté académique et la circulation des savoirs, aient accepté, trahissant ainsi leur mission, de céder aux menaces d’un quarteron de militants ».

Ces mêmes présidents d’université ont réagi le 6 novembre dans un communiqué en arguant que si, dans certains cas, « les présidentes et présidents ont pu décider en conscience, et en fonction de la gravité des menaces proférées, soit de prendre des mesures de protection, soit de reporter l’événement, car ils sont également responsables de la sécurité des conférenciers » ils ont toujours « fait en sorte que les événements aient finalement lieu, avec l’assurance que toutes les dispositions ont bien été prises à l’encontre des fauteurs de trouble ». Pour que la liberté d’expression soit sanctuarisée ils demandent même que « la liberté académique soit inscrite dans la constitution ».

« It makes me uncomfortable ». Ce refus du débat nous vient tout droit des Etats-Unis où une nouvelle génération d’étudiants remet en cause le principe d’une liberté d’expression absolue. Pour ne pas heurter la sensibilité de quiconque (un « It makes me uncomfortable » peut suffire) de plus en plus d’étudiants demandent à ce que l’université soit à l’abri de tout propos non seulement haineux mais parfois simplement dérangeant. Cinquante ans après la victoire du « free speech » sur les campus c’est ainsi aujourd’hui des étudiants qui s’y opposent. La venue d’orateurs conservateurs est ainsi régulièrement empêchée sur les campus de Berkeley ou New York. Au point que le gouvernement américain met aujourd’hui dans la balance respect du free speech et financements des universités publiques.

Derrière ce mouvement tout une réflexion sur le « dommage émotionnel » provoqué par tel ou tel propos. « Les étudiants s’attendent de plus en plus à être prévenus quand le contenu d’un cours peut les choquer. Certains vont jusqu’à quitter la salle lors des discussions de groupe, pour ne pas entendre des opinions qui les blessent », établit la journaliste Laure Andrillon dans un article très complet de Libération publié en avril 2018 : Sur les campus américains, la nouvelle guerre du «free speech».

Dans l’Opinion, Christophe de Voogd, professeur d’histoire des idées politiques et de rhétorique à Sciences Po,», analyse ainsi cette montée de l’intolérance : « Elle comporte une dimension très française, celle de la pénalisation de certaines opinions. On en arrive à parler d’“opinion délinquante !” Par ailleurs, la loi Gayssot a été le point de départ d’une concurrence victimaire (chaque groupe voulant voir reconnaître ses souffrances historiques) qui a alimenté une véritable guerre des mémoires dans la société, et en particulier à l’université. A quoi s’ajoute le glissement, venu des Etats-Unis et du Canada, vers une politique des identités (“identity politics”) qui interdit le débat d’idées, puisque toute opinion est assignée à l’identité de chacun, réelle ou supposée : genre, race, etc. »

  • La conférence-débat avec Sylviane Agacinski sera reprogrammée, a annoncé le 31 octobre l’université Bordeaux Montaigne.

 

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Olivier Rollot
Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel). Il anime également le blog HEADway et du blog du Monde « Il y a une vie après le bac ».

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