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Quand l’enseignement supérieur français met le cap sur l’Afrique 

L'enseignement supérieur français met cap sur l'afrique

A l’occasion du déplacement d’Emmanuel Macron au Kenya du 13 au 15 mars plusieurs universités et Grandes écoles ont signé des accords de coopération avec des universités kenyanes. Dont Audencia avec USIU. « Notre stratégie de développement international passe par l’Afrique. Après une tentative en Côte d’Ivoire, qui n’a pas été un succès, nous avons trouvé au Ghana et au Kenya des partenaires proches de nos valeur », exprime le directeur d’Audencia, Christophe Germain. Alors que le développement de l’enseignement supérieur en Afrique fait partie des priorités des établissements d’enseignement supérieur français, quelle est la bonne stratégie. Faut-il passer par le hub marocain ? – très accueillant mais aussi très concurrentiel – se contenter d’aller en Afrique francophone ou se risquer dans une Afrique anglophone apparemment moins accueillante l’enseignement supérieur français ? Y aller seul ou avec un partenaire local ? Recueil de stratégies et d’expériences.

Comment se distinguer ? « Nous travaillons sur différents axes et d’abord celui de la différenciation de notre modèle face aux concurrences fortes de pays dont l’offre est en plein essor : Arabie Saoudite, Maroc, Turquie, Chine etc. », explique Jean-Michel Nicolle, directeur général de l’école d’ingénieurs l’EPF et président de la Commission Afrique de Campus France dont la feuille de route est « d’identifier les meilleures pratiques de l’ESRI français en Afrique pour faire émerger ce qui pourrait être un guide d’action pour les établissements français soucieux d’intégrer à leur stratégie, la coopération universitaire africaine ».

« Nous ne sommes pas là juste pour dupliquer les programmes français mais pour en inventer d’autres propres au Maroc et à l’Afrique. La globalisation va dans les deux sens et on reproduit aujourd’hui en France ce que nous avons créé ici pour le BBA », confie justement le directeur d’emlyon BS pour l’Afrique, Tawhid Chtioui, dont le succès là-bas lui a ouvert les portes de la direction de toute l’école le 1er avril prochain.

Si Audencia s’installe au Kenya ce n’est pas non plus pour exporter tout son modèle français. « Nous voulons faire rayonner Audencia au travers de nos forces en nous appuyant sur l’institut d’agribusiness que nous avons développé et auquel viennent d’adhérer deux universités africaines, au Kenya et en Ghana, qui rejoignent nos partenaires d’Amérique du Sud », explique Christophe Germain. Programmes en commun, recherche, échanges d’étudiants seront organisés dans le cadre de l’Institut international pour l’agribusiness (Collaborative Institute for Global Agribusiness) fondé fin 2018 par Audencia avec des partenaires sud-américains.

Des diplômés peu adaptés au marché du travail. Tawhid Chtioui fait aussi un constat amer : « Aujourd’hui les diplômés marocains ont un taux de chômage de 26% alors que beaucoup d’entreprises marocaines ont du mal à recruter. Nous devons donner à ces jeunes les clés pour résoudre des problèmes inconnus. Pas appliquer des recettes toutes faites ». Ce que confirme par exemple le directeur général adjoint de Grenoble EM, Jean-François Fiorina : « La massification à outrance liée à la démographie fait que les universités africaines ne peuvent pas suivre. De plus beaucoup d’entre elles forment toujours en priorité à des métiers d’une fonction publique qui ne recrute plus. Résultat : des jeunes très bien formés mais pas pour les bons emplois ! »

Ce que nous confirmait l’année dernière le ministre tunisien de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, Slim Khalbous, lors du dernier sommet Wise au Qatar : « Notre université reste d’un excellent niveau bien que trop académique. La pire conséquence est le chômage des jeunes diplômés : aujourd’hui un chômeur sur trois est titulaire d’un diplôme de l’enseignement supérieur en Tunisie ». Un chiffre qu’on retrouve au Maroc comme dans la plupart des pays africains.

La demande explose. Campus franco-sénégalais, Hub franco-ivoirien, emlyon Casablanca, une quarantaine d’universités et de Grandes écoles françaises sont déjà présentes en Afrique à travers de campus délocalisés ou la création de CPGE. Plusieurs nouveaux projets sont en construction comme Skema qui s’apprêterait à s’établir en Afrique du Sud. Le directeur général de Kedge, José Milano, dont la filiale à 50% BEM est de longue date implantée à Dakar, considère ainsi que son « potentiel de développement est très fort – nous recevons déjà 1000 étudiants avec une hausse de 30% par an – dans un pays stable où nous nous appuyons sur un entrepreneur remarquable qui connaît très bien son marché ».

La demande de formation sur le continent est en pleine expansion, notamment parce que les grandes entreprises ne veulent plus envoyer des expatriés à l’étranger. « Elles préfèrent des cadres locaux que nous formons avec des programmes de Kedge ou de BEM, en nous appuyant sur des solutions digitales », reprend José Milano dont l’école lance cette année un Euro African MBA en format blended learning en Afrique de l’Ouest. Même réflexion du côté de l’Icam, présente en Afrique depuis 2002 à Pointe-Noire, au Congo puis, en 2004, à Douala, au Cameroun : « Nous formons localement des ingénieurs qui occuperont ensuite des postes qui auraient été occupés sinon par des personnels expatriés. Les étudiants que nous formons ne seraient très probablement pas allés en Europe et auxquels on propose une formation locale de très haut niveau ».

Quel modèle économique ? « Alors que le PIB en parité de pouvoir d’achat en Afrique subsaharienne francophone se situe entre 1000 et 4000$ par habitant, comment développer une offre compatible avec une dépense de formation considéré comme acceptable aux alentours de 2500€ par an alors qu’en France nous sommes à un niveau au moins quatre fois supérieur ? », s’interroge Jean-Michel Nicolle, qui entend « rechercher les synergies les plus fortes, mutualiser, développer rapidement des formations numériques et accompagner le renforcement des capacités des acteurs africains ».  

Pour « soutenir l’émergence de projets de formation construits en commun par des établissements français et étrangers », un fonds d’amorçage doté de 5 millions d’euros a été mis en place cette année par le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. En 2020, ce sera un fonds de soutien, doté de 20 millions d’euros par an, qui sera créé par l’Agence française de développement afin de soutenir la montée en puissance des projets.

Mais mieux vaut avoir des partenaires locaux. Quand elle s’implante à Casablanca – un investissement de 9 M€ -, emlyon BS le fait avec KMR, le leader de l’enseignement supérieur privé marocain. Au Kenya c’est à une université privée créée par des fonds américains, la United States International University Africa, que s’est associée Audencia. « Elle possède un campus au meilleur niveau international en plein centre de Nairobi. Nous travaillons dans le cadre d’un process qui correspond tout à fait à nos standards », confie Christophe Germain.

Partenaire très différent mais même logique du côté de l’Icam qui s’est associée à l’Université catholique d’Afrique centrale. « Nous avons été soutenus au début par le ministère des Affaires étrangères, qui a financé les postes de direction pendant dix ans, et par Total qui nous hébergeait gratuitement. Aujourd’hui nous sommes autonomes avec des campus propres », explique son directeur, Jean-Michel Viot qui a ses nos premiers étudiants en 2007 et nous reçoit aujourd’hui 500 dont la moitié sont Camerounais, un quart Congolais et les autres Tchadiens, Gabonais et Centre-africains : « Leur cursus se répartit entre deux ans à Pointe-Noire suivis de trois ans à Douala. C’est une vraie interculturalité ! Un peu comme si on faisait étudier en Europe des Norvégiens, des Grecs et des Allemands ».

Dans quels pays s’implanter ? Insa Euro-Méditerranée, Paris-Dauphine, Centrale Casablanca, TBS, Essec, emlyon BS, le Maroc est la destination privilégiée des établissements d’enseignement supérieur français en Afrique. Sur 5000 m2 en bord de mer dans le quartier ultra-luxueux tout juste sorti de terre de la Marina de Casablanca, emlyon BS a inauguré ses nouveaux bâtiments en octobre 2018.  « Nous aurons réussi quand on dira qu’emlyon est une école marocaine. Aujourd’hui notre principal concurrent c’est emlyon en France ! », assure Tawhid Chtioui, dont

les programmes bénéficient du visa français comme de la reconnaissance de l’Etat marocain. Un casse-tête en termes d’accréditations : « Nous devons entrer dans les contraintes de chacun pour démontrer nos capacités locales ».

Mais l’offre n’est-elle pas déjà trop forte au Maroc ? L’Essec a par exemple semblé déjà restreindre ses ambitions après une implantation en fanfare. « Nous avons réaffirmé notre modèle de graduate school en recevant maintenant tous les étudiants de notre Global BBA à Cergy en première année afin de créer un esprit de promotion. Les étudiants marocains commencent donc leur cursus en France et peuvent suivre les deux dernières années à Rabat. Nous allons également y lancer des executive masters pour répondre aux besoins locaux spécifiques », défend son directeur, Vincenzo Esposito Vinzi. Le directeur de Kedge BS José Milano préfère considérer d’autres pays  « Nous ne voulons pas retourner au Maroc alors qu’il existe de très bonnes universités marocaines et une offre déjà riche. De plus le « hub » marocain n’attire pas forcément beaucoup d’étudiants subsahariens. Mieux vaut pour eux, être à Dakar ou à Abidjan ». Comme Audencia, comme bientôt Rennes SB, d’autres vont encore plus loin… « Il faut réfléchir à une zone d’influence plus large. Pour cela il faut que l’Afrique francophone de l’ESR renforce ses liens avec les autres zones du continent dont certaines connaissent aujourd’hui une croissance très rapide », soutient Jean-Michel Nicolle. L’un des axes de développement porte donc sur la mobilité des étudiants intracontinentaux et l’intégration des parcours avec la création de co-diplômes franco-ghanéen ou franco-sud-africains.

Mais gare à ne pas perdre ses fondamentaux. « Aujourd’hui nous allons rechercher des innovations essentiellement en Asie où nous avons d’importants projets avec l’Inde et la Chine », remarque Slim Khalbous. Cette année-là c’était par exemple tenu à Tunis le premier « China Campus » où 23 universités chinoises étaient venues se présenter et proposer des bourses aux étudiants. Avec la Corée du Sud la Tunisie investit des formations dans les nouvelles technologies. Quant au Japon il finance la construction d’une technopole à 30 km de Tunis. La concurrence est rude et les effets de notre augmentation des droits de scolarité pour les étudiants africains ne participe à la montée en puissance de notre « soft power » en Afrique…

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Olivier Rollot
Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel). Il anime également le blog HEADway et du blog du Monde « Il y a une vie après le bac ».

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