ECOLE D’INGÉNIEURS, ECOLES DE MANAGEMENT, POLITIQUE DE L'ENSEIGNEMENT SUPERIEUR, UNIVERSITES

Transition écologique : que faut-il enseigner dans l’enseignement supérieur?

Il y a un an, le 20 octobre 2022, avait lieu à Bordeaux la journée « Former à la transition écologique dans l’ESR : défis et solutions » qui marquait le lancement de la réflexion par le MESR de la création d’un « socle de connaissance et compétences globales, transversales et pluridisciplinaires » qui serait proposé à chaque étudiant de premier cycle au plus tard en 2025. Un an après les réflexions avancent lentement tant il semble difficile d’apporter le même corpus à tous les étudiants. D’autant qu’ils sont maintenant largement abreuvés de connaissances dès la 6ème. Dans l’étude publié en juin 2023 sur la Transition Écologique (TE) au sein des établissements d’enseignement supérieur (EESR), HEADway Advisory insiste : « Le établissements savent ce qu’il faut faire mais pas comment le faire ». Les Échos Start ont justement publié fin octobre leur classement 2023 des Grandes écoles les plus engagées dans la transition écologique.

Qu’apprendre de plus que dans le secondaire ? Il y a un an lors du colloque bordelais Magali Reghezza-Zitt, la directrice du Centre de formation sur l’environnement de l’ENS, posait la question : « Nous voyons aujourd’hui arriver à l’université des étudiants qui ont été formés aux questions environnementales dans les collèges et lycées et auxquels il faut apporter de nouvelles compétences ». Oui mais lesquelles ? Lors du colloque « Continuum CPGE/GE » organisé mi-octobre 2023 par HEADway Advisory avec l’Association des professeurs de classes préparatoires économiques et commerciales (Aphec) dans les locaux d’Excelia BS, Alain Joyeux, le président de l’Aphec s’interrogeait également : « Nos élèves en ont assez qu’on leur rabâche encore et toujours les mêmes connaissances depuis la 6ème. Il n’y a absolument par besoin de leur apporter un enseignement spécifique sur le sujet. C’est un thème essentiel, qui doit irriguer les autres cours, pas une discipline. On ne doit pas le séparer du reste ». Dès leur Cycle 4 (5ème à la 3ème), les élèves sont ainsi censés savoir « repérer et expliquer quelques enjeux du développement durable dans l’organisation et l’action des sociétés étudiées ».

Dans leur rapport Former l’ingénieur du XXIème siècle, le groupe Insa et le Shift Project recommandent ainsi « l’intégration de cours obligatoires répondant au référentiel (cours dédiés ou non, en tronc commun ou en spécialité) de 200h permettant d’apporter une très bonne base de compréhension ». Ils invitent également à « développer des approches pédagogiques innovantes et actives, mieux adaptées à ces enjeux et facilitant leur intégration dans les programmes existant ». A Sciences Po un cours obligatoire de « Culture Écologique » a été créé en janvier 2023 pour l’ensemble des étudiants de première année du Collège universitaire. Engageant l’ensemble des disciplines qui structurent le cursus– la science politique, l’histoire, l’économie, la sociologie et le droit – ce cours se veut également une « ouverture sur d’autres secteurs des sciences, comme les sciences de la nature et du vivant, la santé ou les sciences de l’ingénieur ».

Du côté des école de management la Conférence des directeurs des écoles françaises de management (Cdefm) et la Cefdg (Commission d’évaluation des formations et diplômes de gestion) ont présenté en juin 2023 un référentiel DD&RS qui se veut un outil dont les écoles de management pourront se saisir afin de « former les managers qui feront évoluer les organisations vers un monde durable voire régénératif ». Dans ce cadre deux référentiels ont été conçus : un premier au niveau bachelor et un autre au niveau master. Alors qu’au niveau bachelor, on « apprend à déployer des solutions existantes et adaptées », au niveau master on « apprend à les créer », souligne Bruno Neil, directeur général du groupe Excelia, qui a co-piloté le groupe de travail.

Quel impact réel ? Dans une tribune Dimitri Dubois, ingénieur de recherche au CNRS et directeur adjoint du Centre d’économie de l’environnement de Montpellier (CEE-M) et Rustam Romaniuc, professeur d’économie comportementale à Montpellier Business School et chercheur affilié au CEE-M, s’interrogent sur l’impact des formations de sensibilisation aux enjeux climatiques dans les entreprises. 32 000 collaborateurs d’EDF ont par exemple participé à la Fresque du climat qui a maintenant formé 1 million de personnes depuis sa création en 2018. Axa a lancé de son côté dès 2021 la Climate School, une formation en ligne consacrée aux enjeux environnementaux, s’adressant aux salariés d’entreprises de tous les secteurs (Accor, KPMG, Renault, Saint Gobin, Stellantis).

Mais voilà selon eux « il n’existe aucune preuve de l’impact d’une formation de sensibilisation aux enjeux climatiques sur les attitudes et surtout sur les comportements des personnes ayant suivi une des formations ». Et d’insister : « Le risque est que les entreprises, les collectivités et les universités investissent du temps et de l’argent dans des formations qui ne contribuent pas à un changement réel des comportements mais donnent une fausse image que quelque chose est en train d’être fait pour limiter le réchauffement climatique ». On laisserait ainsi la place à « l’intuition des dirigeants et aux efforts marketing des entreprises spécialisées dans la commercialisation de ces formations ». Leur conclusion : « Il est urgent de mettre en place des expérimentations à grande échelle pour mesurer l’impact des formations de sensibilisation aux enjeux climatiques. Cela permettrait d’allouer le temps et l’argent nécessaires à des actions avec un impact réel ».

C’est justement à cette question de la mesurabilité de l’impact des formation que répond la création en 2012 du Sulitest et, cette année, du TASK by Sulitest. « The Assessment of Sustainability Knowledge » a l’ambition de « transformer l’éducation en faisant de la durabilité un langage commun ». « Notre objectif avec le TASK ? Créer l’équivalent du TOEFL pour la mondialisation ou du PIX pour le digital ! », définissent ses créateurs, Jean-Christophe Carteron et Aurélien Decamps. Comme le Sulitest le TASK valide des connaissances basées sur les objectifs de développement durable (ODD) de l’Onu. Des ODD qui ne se limitent pas aux seules transitions écologiques mais ont un spectre beaucoup plus large en prenant aussi en compte des problématiques sociétales. Composé de 112 questions à passer en 80 minutes TASK doit « devenir une norme internationale qui se plugge dans les cursus. Il s’agit de mesurer le niveau de chaque étudiant pour déceler l’effet réel qu’ont eu les cours, stages ou encore activités associatives dédiés au développement durable ».

Au-delà de l’enseignement. Il est maintenant nécessaire de passer de l’enseignement à l’action et c’est ce que font de plus en plus les établissements d’enseignement supérieur. Tel Sciences Po qui lance cette semaine son Institut pour les transformations environnementales. « Face aux bouleversements majeurs qui sont à l’œuvre et à l’urgence d’y apporter des réponses, il est de la responsabilité d’une université formant des décideurs en matière de politiques publiques et de stratégies privées, d’accompagner les besoins de renouvellement des modes de pensée, des questionnements, des appareils conceptuels et des grilles d’analyses », explique Mathias Vicherat, le directeur de Sciences Po (lire plus bas).

Du côté des écoles de management, emlyon et Carbone 4, le cabinet de conseil spécialisé la décarbonation et l’adaptation au changement climatique créé notamment par Jean-Marc Jancovici, viennent de lancer la chaire « Stratégie en Anthropocène ». Leur constat : pour anticiper et se préparer aux transformations environnementales à venir, les approches classiques ne sont plus adaptées. Elles consistent en effet principalement à prolonger ou à infléchir les tendances historiques (« business as usual ») et s’avèrent souvent « court-termistes et trop cloisonnées ». La chaire fondée a justement pour ambition de « contribuer à développer un cadre et une méthode de réflexion stratégique à l’épreuve de l’Anthropocène et des limites planétaires, destinés aux entreprises ».

Pour aller encore plus loin et dans l’esprit de sa méthodologie Responsible by Design, l’Edhec crée de son côté cette année un fonds d’amorçage à impact, « GENERATIONS Powered by Edhec ». Financé à hauteur de 20 millions d’euros, via sa Fondation (grâce à la vente de Scientific Beta en janvier 2020) et ses diplômés, le fond a pour ambition de « soutenir des projets entrepreneuriaux innovants et moteurs des transitions sociale et environnementale ». « Face à l’urgence des défis sociétaux, nous sommes fiers de réinvestir le produit de notre recherche à haute valeur-ajoutée dans l’accompagnement de projets à impact. Nous créons ce faisant un cercle vertueux : la valeur de notre recherche nous permet de nourrir l’entrepreneuriat à impact, lequel financera demain de nouveaux projets solidaires de la Fondation Edhec » définit Emmanuel Métais, le directeur général de l’Edhec.

Quelles Grandes écoles sont les plus engagées ? Les Échos Start ont publié fin octobre leur classement 2023 des Grandes écoles les plus engagées dans la transition écologique. Beaucoup plus concernées que leurs consœurs ingénieurs les écoles de management sont de plus en plus nombreuses à répondre aux questions des Échos.

  • Les école de management. L’Essec confirme sa première place et devance une ESCP qui fait un peu le yoyo depuis 2021 en passant successivement de la première (classement 2021) à la quinzième place (classement 2022) puis cette année à une deuxième place qui reflète mieux les efforts de l’école en la matière. L’Iéseg monte cette année sur le podium en s’imposant à emlyon qui recule d’une place. Mais c’est Montpellier Business School qui chute vraiment dans le classement. Seconde l’an dernier, elle n’est classée cette année qu’à la 12ème place « pénalisée par des scores relativement faibles sur le plan de la gouvernance, dont la mesure est renforcée cette année par la mise à jour de la méthodologie » expliquent Les Échos Start. HEC grimpe à la 6e place (+6), ex aequo avec Kedge BS, qui remonte de 9 places. Neoma BS et Audencia complètent le top 10.

  • Les école d’ingénieurs. L’Engees, première en 2022, n’ayant pas participé cette année c’est Centrale Nantes qui retrouve la tête comme en 2021. Elle précède Centrale Lyon qui maintient sa place à la deuxième place et précède Mines Nancy, qui gagne 5 places. Autres arrivées dans le top 5 : Esilv et l’École des ingénieurs de la Ville de Paris (EIVP). Par ailleurs, trois nouveaux arrivants – parmi les 16 qui n’avaient pas participé l’an dernier – accèdent directement au top 10 : ENTPE Lyon, Télécom Paris et Centrale Marseille. Deuxième l’an dernier à la surprise générale Isae-SupAero, perd 11 places. Comme l’explique Les Échos Start : « L’école de l’aérospatial enregistre un score relativement bas sur l’orientation de ses étudiants dans le secteur de l’impact, propre au secteur, et pâtit enfin de la nouvelle façon dont le classement mesure l’intégration de l’impact au sein de la formation ».

 

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Olivier Rollot est directeur du pôle Information & Data de HEADway Advisory depuis 2012. Il est rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire), de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel) et de "Espace Prépas". Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant, Olivier Rollot est également l'un des experts français de la Génération Y à laquelle il a consacré un livre : "La Génération Y" (PUF, 2012).

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