ECOLES DE MANAGEMENT

« Le modèle de la Grande école va être profondément remis en cause »: entretien avec Elian Pilvin (EM Normandie)

Directeur général délégué de l’EM Normandie depuis début septembre 2019, Elian Pilvin a pris le 1er février la direction d’une école en plein essor sur ses deux campus normands mais aussi à Paris, Oxford et maintenant en Irlande. Un développement tous azimuts qui ne fait pas peur à cet entrepreneur entré il y a six ans à l’EM Normandie après en avoir dirigé le réseau des alumni.

Olivier Rollot : Quelles sont les grandes orientations stratégiques que vous entendez mener à la tête de l’EM Normandie ?

Elian Pilvin : Je vais travailler dans le prolongement de ce qu’a fait Jean-Guy Bernard à sa tête depuis 15 ans. Sous sa direction, l’école s’est profondément transformée en inventant un modèle hybride – post bac, post prépas et en admission sur titres qu’on ne donnait pas forcément gagnant. Aujourd’hui l’entrée à différents nouveaux dans nos programmes – via les concours SESAME, BCE et Passerelle – fait partie de notre ADN et chacune alimente notre capacité à mixer les publics. L’EM Normandie a ainsi trouvé sa place et regagné les lettres de noblesse d’une école qui est parmi les plus anciennes business schools françaises.

O. R : L’alternance fait partie de cet ADN ?

E. P : Largement même puisque nous recevons aujourd’hui près de 900 étudiants en alternance dans nos différentes formations, en contrat de professionnalisation et en apprentissage dans le Programme Grande Ecole. Dans ce dernier, 70% des élèves optent pour l’alternance en deux ans. En 2004, quand nous avons lancé le dispositif, il n’y avait que 7 contrats d’apprentissage signés. C’est très important pour nous de pouvoir ainsi contribuer au financement de la formation de nos étudiants.

La question du coût de la scolarité devient de plus en plus importante à mesure que les Chambres de Commerce et d’Industrie sont contraintes de se désengager. Quand les élèves viennent étudier cinq année dans le PGE, nous ne pouvons pas nous contenter de leur dire de payer 10 500€ par an, ce d’autant plus que nous accueillons des élèves d’origines socio-professionnelles diverses. Avec l’alternance, ils peuvent à la fois financer la fin de leurs études et se professionnaliser. Nous voulons vraiment intégrer dans notre proposition de valeur cette opportunité de financement qui garantit par ailleurs une très bonne insertion professionnelle.

O. R : A quelle autre grande évolution vous préparez-vous dans les années à venir ?

E. P : Le modèle de la Grande Ecole va être profondément remis en cause dans les dix prochaines années. Notamment avec la montée en puissance de la dimension digitale de nos formations mais aussi avec la nécessité d’aller au-delà des seules sciences de gestion. Nos sujets d’enseignement doivent s’élargir à d’autres champs disciplinaires – philosophie, sciences sociales, économie, arts – mais aussi à des disciplines techniques, design, informatique, télécoms, etc. Tout un portfolio de préceptes à intégrer pour capter les futures générations et leur apporter la valeur ajoutée nécessaire pour leur permettre de réinventer nos modèles. Une quête de sens qui va bien au-delà du marketing et de la comptabilité analytique. Mais au final serons-nous encore des business schools ?

O. R : Ces dernières années l’EM Normandie a obtenu les deux accréditations internationales les plus renommées que sont Equis et AACSB. Qu’est-ce que cela apporte à l’école ?

E. P : Les obtenir représente d’abord un effort d’entrainement de toute l’école qui est difficilement quantifiable. L’AACSB donne des objectifs des clairs à atteindre et l’EFMD des metrics d’excellence que nous avons suivis. Cela entraîne toute la communauté dans un processus transformationnel et évite de laisser des problèmes « sous le tapis ». Cette année, nous avons repassé les deux accréditations et cela a mis toute notre organisation en mouvement.

Etre titulaire de ces accréditations est aussi un formidable argument à faire valoir auprès des étudiants internationaux. Cela change également la vision qu’ont de nous les représentants des corps institutionnels qui sont aussi très fiers de voir l’EM Normandie classée par les grands médias internationaux comme le Financial Times et QS.

O. R : Une Grande école de management doit-elle aujourd’hui se spécialiser dans un domaine ?

E. P : Plutôt dans plusieurs. Je crois qu’il nous faut encore plus positionner nos campus sur des spécialisations. Dans notre cas, si l’on veut étudier la logistique c’est d’abord sur le campus du Havre qu’il faut venir, tandis que l’événementiel est à Paris et l’innovation à Caen. Notre expertise en logistique, en Supply Chain Management et en gestion de ports – avec l’Institut Portuaire d’Enseignement et de Recherche (IPER), apporte une vraie valeur ajoutée à toute l’école. Et de plus, elle est liée à un territoire fort.

Un territoire qui doit être également performant dans les questions agricoles qui seront un enjeu majeur dans les années à venir et où nous serons de plus en plus présents, notamment avec les travaux que mène notre chaire sur les modèles entrepreneuriaux en agriculture. Nous devons être des acteurs d’un changement qui passe par une prise de conscience des effets des bouleversements climatiques, sujet ô combien important pour les jeunes générations qui nous poussent à impulser ces changements.

O. R : Quels développement envisagez-vous à l’international ?

E. P : Nos Grandes écoles sont à la fois très performantes et innovantes et ont une excellence réputation à l’international, tout en conservant des frais de scolarité qui restent bas au regard du marché mondial. L’EM Normandie va continuer à s’y développer tout en attirant de plus en plus d’étudiants internationaux qui représentent aujourd’hui 15% de nos effectifs. Quand on parle d’étudier à l’international, l’étudiant choisit d’abord un pays, ensuite une spécialité et enfin la localisation. Nous avons investi pour déployer une véritable équipe en charge du recrutement international et surtout pour rendre nos programmes plus attractifs et plus adaptés à nos cibles.

O. R : Après Oxford et Dublin pensez-vous à d’autres implantations ?

E. P : Nous préférons nous implanter dans des zones où le risque est modéré. Avec des choix stratégiques plutôt que tactiques. S’implanter à Oxford c’est stratégique et nous y sommes aujourd’hui un établissement de droit anglais sous l’égide de l’Office for Students britannique. Dublin a été plus tactique dans la perspective d’un Brexit dur.

Nous avons aujourd’hui des discussions avancées pour nous implanter au Vietnam qui est un pays à fort potentiellement de développement et que nous connaissons bien pour y former déjà des cadres via différents programmes de formations continues en marketing territorial, développement durable, transformation digitale…

Dans tous les cas, nous voulons attirer des étudiants internationaux mais aussi recruter localement comme nous commençons à le faire à Oxford avec notre Master of Science « Banking, Finance and Fintech » et bientôt avec la création d’un BSc spécifique au marché anglais.

O. R : Vous avez parlé du désengagement des chambres de commerce et d’industrie. Qu’est-ce que cela signifie concrètement pour l’avenir financier de l’école ?

E. P : La situation financière de l’école est saine et 2020 est l’année du désengagement total des CCI dans notre financement. Cela signifie que l’école a su transformer son modèle de revenus pour assurer son développement de façon autonome. Il serait dangereux de croire que les effectifs de nos programmes de formations initiales pourraient croitre de manière linéaire rentrée après rentrée, car le marché intérieur va au mieux se stabiliser, au pire se contracter dans les prochaines années.

Par contre, il existe de véritable réservoirs de valeurs sur le marché international et l’école compte bien y prendre sa place. C’est d’ailleurs ce que nous commençons à faire en Chine et à Dubaï, où nous déployons un DBAet un MBApour répondre à la demande croissante de perfectionnement des cadres expérimentés. Le développement de la formation continue et d’offres d’accompagnement sur mesure pour les entreprises sont aussi des sources de financements sur lesquelles l’école travaille en ce moment. Enfin, la Fondation EM Normandie et le réseau des Alumni joueront un rôle essentiel dans la pérennisation de notre business model.

Plus largement, au regard de la taille des Grandes Ecoles aujourd’hui, il faut repenser la manière de délivrer notre proposition de valeur en recherchant l’efficience de nos organisations et tout en garantissant l’excellence académique. Le chemin est étroit et les marges de manœuvres faibles, mais l’avenir de notre modèle passe par là.

O. R : Cette année l’EM Normandie entre sur Parcoursup dans le cadre du Concours SESAME. Qu’est-ce que cela va changer pour vous ?

E. P : Nous avons pu tester le dispositif Parcoursup en 2019 avec notre Bachelor Management International qui était dans la banque Atout+ devenue Passerelle Bachelor. Les résultats ont été bons et nous n’avons pas rencontré de problèmes. Nous sommes donc confiants pour le concours SESAME 2020 qui permet de rejoindre le PGE après bac. Parcoursup n’intégrant que des formations reconnues par l’Etat, c’est donc en soi un vrai gage de qualité d’y figurer et c’est très rassurant pour les élèves et leurs familles. Cela leur simplifie finalement aussi les choses puisqu’il suffit maintenant les modalités d’inscription et le calendrier de la plateforme Parcoursup.

O. R : Quel regard jetez-vous sur la réforme du bac ? Est-ce que cela va changer votre façon de recruter ou vos cursus ?

E. P : Les premiers bacheliers issus de la réforme arriveront dans les écoles post bac en 2021. Aujourd’hui, nous recrutons essentiellement des bacheliers S et ES dans notre Bachelor et dans le PGE en 5 ans. Nous les sélectionnerons toujours sur concours mais nous serons attentifs aux choix de spécialités pris par ces élèves en première qui pourront effectivement influer sur la création ou l’évolution de certains modules de formation. Au regard des chiffres publiés par le Ministère pour cette année, nous constatons que les élèves font des choix qui rappellent beaucoup les séries actuelles du bac. La combinaison de ces spécialités Mathématiques, Sciences Economiques et Sociales, Histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques et anglais sera sans doute importante pour ceux qui se destinent aux écoles de commerce post bac, même s’il ne faut pas s’interdire de choisir Humanités, littérature et philosophie ou encore Numérique et sciences informatiques. Nous n’avons pas vocation à recruter des clones, bien au contraire !

O. R : Les classes préparatoires vont être amenées à évoluer suite à cette réforme. Quelles directions vous paraissent-elles prioritaires ?

E. P : Nous échangeons très régulièrement avec les CPGE via l’APHEC sur l’évolution des enseignements en prépa et du concours, et plus largement sur ceux des Grandes Ecoles dans le cadre du continuum prépas. Toute la filière est impactée par ces changements et c’est l’occasion de se poser les bonnes questions. Les classes préparatoires doivent selon moi davantage préparer à former des esprits musclés, agiles et dotés d’une excellente culture générale et d’une vraie intelligence des situations. Les débats actuels tournent beaucoup autour de la place des mathématiques dans le bac pour accéder en prépa…mais est-ce bien là l’essentiel ?

Au-delà de la réforme du bac, je crois qu’il convient plutôt de travailler tous ensemble au comment « ré enchanter le modèle prépa » alors que les inscriptions ont tendance à baisser au fil des années. Nous nous nous y employons dans le cadre du continuum prépa car nous croyons en cette voie d’excellence. Nous accueillerons d’ailleurs pour la seconde fois sur notre campus de Paris une centaine de professeurs de langues de CPGE le 27 mars 2020 pour une journée inter-langues avec une conférence sur les populismes en Europe. Nous organisons aussi des ateliers d’échanges avec nos professeurs de langues autour de l’évolution des pratiques pédagogiques, l’utilisation d’outils multimédia en cours de langues, l’autoformation, etc.

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Olivier Rollot
Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel).

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