CLASSES PREPAS, ECOLES DE MANAGEMENT

Attractivité des classes préparatoires ECG : « Ne nous trompons pas de diagnostic »

C’est un expert du sujet. Directeur général adjoint de Neoma en charge notamment du développement, Julien Manteau observe depuis longtemps l’univers des classe préparatoires EC et aujourd’hui ECG. Forcément déçu par une première rentrée délicate il nous livre ses éléments de diagnostic.

Olivier Rollot : A Neoma, et auparavant à HEC, vous avez développé toute une expertise autour des admissions d’étudiants. Notamment ceux issus des classes préparatoires aux grandes écoles. Comment expliquez-vous la désaffection qu’ont connu cette année les classes préparatoires économiques et commerciales générales (ECG) ? On parle d’une baisse de plus de 9% des inscrits par rapport aux anciennes classes EC.

Julien Manteau : Il y a effectivement environ 1 000 étudiants de moins qui se sont inscrits qu’à la rentrée 2020. Il ne faut surtout pas se tromper de diagnostic. Ce n’est pas la classe préparatoire qui est en cause en général. En première année de classes préparatoires scientifiques, MP-SI et PC-SI, la croissance est de 1% avec 17 500 élèves inscrits à la rentrée 2021. Elle est même de 5,4% en Hypokhâgne A-L, où l’on passe cette année de 5 000 à 5 300 élèves, toujours en première année. Le problème est donc spécifique aux classes ECG. Ce n’est ni un problème des classes préparatoires en général, ni des écoles de management françaises toujours très bien classées à l’international, notamment par The Financial Times.

O. R : Mais alors comment expliquez-vous cette désaffection pour la filière ECG ? Qu’est-ce qui a changé par rapport aux anciennes ECS et ECE ? La baisse du vivier d’élèves qui choisissent la spécialité mathématiques en terminale dans le cadre du nouveau bac est-elle en cause ?

J. M :  Cette explication n’est pas la plus convaincante. En MP-SI et PC-SI, le vivier de terminale est relativement restreint, puisque limité aux seules doublettes de spécialités Mathématiques et Physique-chimie, soit 72 000 élèves. Concrètement, par rapport aux 17 500 places proposées en prépas, cela représente un multiple de 4.11 « seulement ». Et pourtant cette filière MP-SI / PC-SI croit de 1% cette année, et n’a pas enregistré de baisse du fait de la réforme du lycée. Pourquoi ? Parce qu’il y a une vraie affinité entre les élèves qui choisissent la doublette Mathématiques / Physique-chimie et les classes préparatoires scientifiques. Même plus forte qu’avec l’ancien bac S, avec un « taux de conversion » encore plus élevé. Il y a d’ailleurs de même une très belle affinité de ceux qui choisissent la doublette Mathématiques et Sciences économiques et sociales (SES) avec les ECG.

Regardons les statistiques d’encore plus près : en MP-SI et PC-SI, le vivier comme on l’a vu est de 72 000 élèves pour 17 500 places, soit un multiple de 4,11 élèves potentiels par place. Concernant le vivier ECG, on est bien au-dessus de 72 000 élèves, puisqu’il suffit d’avoir poursuivi les mathématiques jusqu’en terminale pour être éligible.

En l’occurrence, selon une note de mai 2021 la DEPP (Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance) du ministère de l’Education nationale, de la Jeunesse et des Sports, l’option Mathématiques complémentaires a été choisie en 2020 par 61 % des élèves qui ont arrêté les mathématiques en enseignement de spécialité. Cela fait à peu près 65 000 élèves. En tout, spécialité plus option, ce sont environ 215 000 élèves du bac général qui suivent un enseignement de mathématiques en terminale. Il y a donc un vrai vivier. Si on regarde de façon très brute les choses, le multiple du nombre de places (215 000 élèves pour 7 500 places en 2020) est de 28.7 ! Le problème numéro 1, c’est donc la conversion de ce vivier.

O. R : C’est un problème de taux de transformation. Pas de vivier ?

J. M : Avant la réforme, le vivier était double : 50% des élèves inscrits en classes préparatoires EC l’étaient en ECE, donc issus du bac ES, et 50% l’étaient en ECS, issus du Bac S. Les élèves de terminale ES suivaient grosso modo 4h de maths, ce qui n’est pas très différent du volume horaire de Mathématiques complémentaires (3h). Mais ce que l’on observe cette année, c’est que seulement 20% des inscrits en ECG ont fait Maths complémentaires en terminale ! Ce vivier spécifique, qui compte 65 000 élèves et devrait théoriquement représenter près de 50% des effectifs en ECG, n’a pas été converti.

 O. R : Mais alors pourquoi ces élèves, qui ont opté pour la spécialité Mathématiques en première pour conserver ensuite l’option en terminale, se détournent-ils de classes préparatoires pourtant conçues pour leur profil ?

J. M : C’est tout le nœud du problème. En fait ils ont été contraints de suivre une spécialité Mathématiques en première qui s’est avérée en pratique au-dessus de leur niveau. Et ils ne veulent surtout pas revivre en classe préparatoire ce qu’ils ont vécu en première. Ils voient bien qu’en ECG, selon qu’ils optent pour la voie Mathématiques appliquées ou Mathématiques approfondies, ils suivront quoi qu’il arrive 8 ou 9 heures de cours de mathématiques. On comprend facilement que ceux qui n’avaient déjà pas voulu faire six heures de spécialité Mathématiques en terminale ne veulent surtout pas en suivre huit en prépa ! Autrement dit, les ECG ont essentiellement été choisies cette année par des profils matheux qui se perçoivent comme tel.

Alors qu’auparavant, les élèves de ES étaient persuadés que le filière ECE leur correspondait tout à fait, nous avons aujourd’hui perdu une grosse partie de ce vivier un petit peu moins matheux. Quant aux quatre parcours possibles, ils semblent totalement interchangeables et ne constituent pas un levier d’attractivité qui viendrait compenser le problème. D’ailleurs la plupart des candidats cochent les quatre cases.

O. R : Les autres motifs invoqués pour cette désaffection – manque de communication à cause du Covid, concurrence de filières comme le bachelor, départs pour l’étranger – ne vous paraissent pas significatifs ?

J. M : La concurrence du bachelor n’explique pas la baisse. Les bachelors recrutent massivement sur un vivier qui n’a pas choisi l’option mathématiques complémentaires. Parmi les candidats qui avaient au moins un vœu en ECG il ne faut pas nier la concurrence d’autres filières comme les licences de sciences économiques et de droit, les PC-SI et MP-SI sans oublier les parcours santé. Mais avoir en ECG moins de 1500 élèves issus de maths complémentaires sur un vivier de 65 000 doit d’abord nous interpeller sur la conversion de ce vivier !

O. R : Cette baisse des recrutements en ECG inquiète forcément les Grandes écoles qui y recrutent une grande partie de leurs étudiants. Qu’est-ce que les classes préparatoires leur apportent de si important?

J. M : Dans son rapport « World Competiviness 2021 » l’IMD classe la France au premier rang pour la qualité de ses masters in management et rappelle que nous sommes le quatrième pays au monde qui possède le plus d’entreprises dans the Fortune Global 500. Regardez aussi combien de business schools sont triple accréditées dans le monde. A peine 1%, soit une centaine environ, dont 17 rien que pour la France.

Cela, nous le devons largement à des classes préparatoires qui sont le levier de notre compétitivité dans le monde.

Par leur seule qualité, les classes préparatoires littéraires A/L attirent chaque année plus de 5 000 élèves, pourtant bien conscients que la quasi-totalité n’intégreront pas une école normale supérieure (ENS). Mais ils savent aussi que 95% des étudiants entrant en classe préparatoire en sortent avec un master.

La classe préparatoire du primaire c’est le CP, pour apprendre à lire, écrire, compter. Dans le supérieur, la classe préparatoire joue le même rôle de tremplin : elle permet tout simplement d’apprendre à apprendre, pour acquérir l’équipement complet de la réussite dans l’enseignement supérieur. La prépa est tout simplement le véhicule de la réussite de l’étudiant d’aujourd’hui ! Les khôlles hebdomadaires, l’encadrement des professeurs et les évaluations régulières sont les leviers de cette réussite.

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Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel).

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