« Choose France for Higher Education » clame le MESRE. Oui mais la France perd des places…

by Olivier Rollot

Si c’est essentiellement la généralisation des droits différenciés pour les étudiants extra-communautaires qui a retenu l’attention, le plan « Choose France For Higher Education » que vient de présenter le ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Espace Philippe Baptiste a d’abord pour objectifs de «  passer d’une logique essentiellement fondée sur la demande à une logique d’offre, structurée autour de filières prioritaires ». Va-t-il permettre à la France de revenir dans une course où elle est chaque année dépassée par de nouveaux pays ? Et que ferait un gouvernement moins positif sur la question demain ? Plongée dans une internationalisation de l’enseignement supérieur qui profite de moins en moins à la France.

  • La progression est nette : la part des étudiants internationaux dans l’ensemble de l’enseignement supérieur est passée de 6 % en 2018 à 7,4 % en 2023, pour un total de plus de 5 millions d’étudiants mobiles dans les pays de l’OCDE et partenaires. Une dynamique encore plus marquée au niveau doctoral : en moyenne, 30 % des nouveaux entrants en doctorat sont internationaux, contre 21 % en master et 6 % en licence.

La France progresse… En 2018, avec sa stratégie Bienvenue en France, la France s’était fixé un objectif quantitatif ambitieux : accueillir 500 000 étudiants internationaux en 2027. Malgré le Covid, elle en passe de l’atteindre : près de 443 000 étudiants internationaux étaient inscrits dans l’enseignement supérieur français au cours de l’année universitaire 2024- 2025, soit 15 % de la population étudiante en France et un quart de plus qu’en 2018.

Pour autant l’objectif fixé à l’origine – doubler l’offre de programmes en anglais – est loin d’être atteint: le catalogue des programmes enseignés en anglais réalisé par Campus France recense 1 716 formations fin 2025, contre 1 328 en 2018, soit une hausse de 23 %. Le proportion de formations entièrement enseignées en anglais progresse plus fortement : 1 460 programmes 100 % anglophones sont aujourd’hui disponibles, soit +30 % par rapport à 2018. La consultation du catalogue confirme cette dynamique : en 2025, plus de 245 000 visiteurs issus de 215 pays ont utilisé l’outil, avec une hausse spectaculaire des consultations depuis les pays d’Asie du Sud et d’Afrique anglophone : Pakistan, Inde, Nigeria, Bangladesh, Ghana.

Pour accueillir et accompagner les étudiants, doctorants et chercheurs internationaux présents dans les établissements les Centres de mobilité internationale (CMI) ont été créés pour les aider dans leurs démarches quotidiennes pour s’installer et vivre en France (titres de séjour, logement, transport, santé, banque, téléphonie…). L’objectif est aujourd’hui de favoriser le déploiement de ces centres partout sur le territoire.

Mais la France est-elle pour autant suffisamment attractive pour les étudiants internationaux ? Pas toujours répond Frédéric Fotiadu, directeur de l’Insa Lyon, qui estime que « les visas, les renouvellements de titres, les disparités entre consulats et préfectures créent encore beaucoup de difficultés. Nous avons même connu des situations absurdes pour des personnels recrutés légalement mais bloqués administrativement. Il y a là un vrai sujet de cohérence de l’action publique ».

… mais perd des places d’année en année. Dans le même temps, de nouveaux acteurs ont émergé et fait reculer la place. Bien que la France ait enregistré une croissance de 20 % des effectifs accueillis entre 2018 et 2023, elle connaît en effet une augmentation des mobilités internationales étudiantes inférieure à la croissance moyenne mondiale (+27 %), et à celle de nombreux concurrents. La France a ainsi perdu 4 places dans le classement depuis 2016 pour tomber au 8ème rang des pays d’accueil – en baisse d’une place par rapport à septembre 2025 – avec 276 217 étudiants internationaux en mobilité diplômante en 2023.

Turquie, Émirats arabes unis, Corée du Sud, de nouveaux pays d’accueil déploient des stratégies très incitatives pour attirer les meilleurs étudiants et chercheurs internationaux. La Turquie accède ainsi cette ainsi à la 7ème position mondiale et dépasse la France avec 301 634 étudiants internationaux en mobilité diplômante, tandis que les Émirats arabes unis la talonnaient à la 9ème place avant la guerre du Golfe. La Chine et l’Australie, après une période de repli, adoptent quant à eux également des stratégies de rattrapage.

Il s’agit, selon les pays, de répondre à des besoins spécifiques sur le marché du travail, de s’affirmer comme hub pour l’enseignement supérieur et la recherche à l’échelle d’une région, ou encore de d’attirer des talents qui se détourneraient des Etats-Unis eu égard aux difficultés d’obtenir des visas pour les ressortissants de beaucoup de pays. Avec son plan Study Korea 300K la Corée du Sud cible ainsi les 300 000 étudiants étrangers en 2027 grâce au doublement des bourses pour les étudiants en STIM et la division par deux du délai pour obtenir une carte de résident permanent). En Allemagne le plan Initiative Campus en faveur de la main d’œuvre qualifiée en Allemagne est doté de 120 millions d’euros avec comme objectif le doublement du nombre de diplômés étrangers qui restent dans le pays. Etc.

4ème pays mondial pour l’accueil des doctorants. Si elle baisse globalement, la France se distingue par sa capacité à attirer des futurs chercheurs venus du monde entier : entre 2018 et 2023, elle s’est maintenue au 4e rang mondial pour l’accueil des doctorants en mobilité, avec plus de 25 000 inscrits, et une proportion de 37 % d’internationaux parmi eux, une des plus élevées au monde avec le Royaume-Uni.

Les réformes récentes, notamment la loi de programmation de la recherche (LPR), ont renforcé cette dynamique en attirant davantage de talents – plus de 45 % des chaires de professeurs juniors ouvertes en 2023 ont été attribuées à des chercheurs internationaux. La délivrance de visas « passeports talents scientifiques » – un titre qui permet de séjourner pendant 4 ans dans le pays – a progressé de 41 % entre 2021 et 2025.

Les pistes qui ont été retenues pour renforcer l’action sont d’abord de « définir une labellisation de parcours articulant master et doctorat, associant établissements d’enseignement supérieur, organismes de recherche et partenaires socio-économiques, et adossés à des thématiques de recherche identifiées, à des réseaux de laboratoires et à des priorités stratégiques françaises, notamment France 2030 ».

CHOOSE FRANCE FOR SCIENCE

En mai 2025, le MESRE lançait la plateforme Choose France for Science dotée d’un financement de 100 millions d’euros. Le programme s’adresse aux chercheurs empêchés souhaitant reprendre ou poursuivre une carrière scientifique en Europe, mais aussi à tous les profils expérimentés : post-doctorants susceptibles de déposer un projet du type ERC Starting, scientifiques en début de carrière et chercheurs confirmés désireux de développer en France des projets à fort potentiel, quelle que soit leur discipline. 54 scientifiques ont été jusqu’ici financés par l’ANR et accueillis dans les laboratoires français chaque projet lauréat pouvant être financé à hauteur maximale de 2,5 millions d’euros :

37 % des projets actuellement financés traitent des questions climatiques et de la biodiversité,

30 % à la santé et aux sciences de la vie, le reste des lauréats focalisent leurs travaux sur les autres grands enjeux stratégiques tels que la décarbonation, l’IA, l’énergie et l’espace.

Qui sont les étudiants internationaux en France ? Les pays francophones demeurent le socle de la mobilité vers la France : près d’un étudiant international en mobilité en France sur deux en est issu, et leur nombre a augmenté de 21 % depuis 2018. Le modèle français se distingue également par la diversité des origines parmi les étudiants internationaux : aucune nationalité ne dépasse 10 % du total. Les étudiants sont issus de trois grandes zones principales — Afrique du Nord/Moyen-Orient (27 %), Europe (26 %) et Afrique subsaharienne (26 %). Les 5 premiers pays d’origine sont le Maroc, l’Algérie, la Chine, l’Italie et le Sénégal.

La mobilité en provenance d’Europe se distingue par une progression particulièrement forte de 31% entre 2018 et 2024, dépassant nettement la moyenne globale de 24%. En particulier, de nombreux jeunes Italiens et Espagnols continuent à choisir d’étudier en France (respectivement 22 000 et 13 000 étudiants, soit +38 % et + 45 % depuis 2020), pays qui accueillent en retour de nombreux étudiants français.

En-dehors de ces aires géographiques et culturelles avec lesquelles les échanges sont anciens, la France élargit son attractivité à de nouvelles zones dans le monde, grâce notamment à l’arrivée croissante d’étudiants indiens (+63 % depuis 2018) et, plus généralement, par une forte dynamique dans les pays africains anglophones dont le Nigeria (+112 %), aujourd’hui premier pays africain d’envoi d’étudiants en mobilité.

Où vont les étudiants internationaux en France ? Les 180 établissements labellisés Bienvenue en France accueillent plus de 70% des étudiants internationaux en France. Sur le critère du français langue étrangère (FLE), le nombre d’établissements membres du label proposant une offre d’excellence a augmenté de 60 %. Sur le critère de l’offre d’enseignement en anglais, la proportion des établissements proposant une offre d’excellence en anglais a plus que doublé.

Avec une part de 23% d’étudiants internationaux dans leurs effectifs et une croissance de 70% de 2018 à 2023 ce sont les écoles de commerce qui ont le plus progressé ces dernières années dans l’accueil des étudiants internationaux alors que leur pourcentage dans les universités a connu une hausse bien plus modeste (+7%).

Aujourd’hui le gouvernement veut particulièrement inciter les étudiants internationaux à rejoindre les filières dans la santé, le numérique (dont l’intelligence artificielle), le quantique, les biotechnologies, les sciences de l’environnement, l’énergie, les mobilités bas-carbone, l’espace, l’alimentation, les technologies de l’information et de la communication. Les sciences humaines et sociales liées à ces domaines sont également concernées. Les bourses du gouvernement français – environ 8 000 boursiers pour études aujourd’hui par rapport aux 7 000 bourses de 2018 – ont ainsi vocation à privilégier ces domaines.

Un relais de croissance indispensable. On le sait, à compter de 2028, la population étudiante en France se stabilisera puis se mettra à décroître, sous l’effet d’une diminution du nombre de nouveaux bacheliers. Comment compenser ce déclin ? « Notre première réponse, ce sont les étudiants internationaux. L’Europe, et la France en particulier, restent attractives pour des jeunes qui recherchent un environnement ouvert, divers et académiquement solide. Nous avons déjà engagé cet effort, notamment avec une part croissante de cours dispensés en anglais », stipule Marc-Henri Desportes, président exécutif du groupe Omnes Education.

L’Insa Lyon dispense ainsi depuis dix ans un bachelor international dont les effectifs ont doublé en cinq ans et qui attire à 90% des étudiants internationaux. Pour attirer plus d’étudiants internationaux CentraleSupélec a quant à elle lancé des programmes Bachelor en partenariat avec de grandes universités étrangères : d’abord McGill au Canada en 2023 puis, en 2025, le Birla Institute of Technology and Science de Pilani, la plus renommées des université privées en Inde, et la City University à Hong Kong. D’autres projets sont en cours. « L’idée est double : faire connaître le modèle de l’école d’ingénieur « à la française » là où il est peu identifié et attirer des profils d’excellent niveau, qu’ils soient internationaux ou français très internationalisés, qui jusqu’ici choisissaient directement des universités étrangères », explique son directeur, Romain Soubeyran.

Gare aux turbulences politiques ! Ces constructions demeurent fragiles comme l’ont montré les baisses drastiques de recrutement d’étudiants internationaux au Canada ou au Royaume-Uni face à des décisions de restriction des visas. La moitié des universités britanniques s’attendent ainsi à être visées par les nouvelles mesures de contrôle du respect des règles en matière de visas mises en place par le ministère de l’Intérieur, dans un contexte de forte baisse des inscriptions d’étudiants selon le Times Higher Education. En Australie aussi des taux de refus de visas sans précédent « jettent un nouveau doute sur la méthodologie d’évaluation des risques, alors que les autorités entendent sévir contre les « faux » étudiants (lire Record visa rejections hit Australian higher education). Même impact au Canada où, depuis 2024, le gouvernement a réduit le nombre de permis d’études accordés aux étudiants internationaux. Seuls 155 000 nouveaux étudiants étrangers pourraient obtenir un visa en 2026. C’est deux fois moins qu’en 2025. Résultat : l’université Laval a enregistré une chute de 66 % des demandes d’inscription émanant de candidats étrangers, et une baisse de 30 % parmi les Français rappelle L’Express. Mais attention aux conséquences prévient le Times Higher Education : International ranking 2026: visa crunch nations suffer declines.

Une telle politique restrictive est-elle envisageable en France avec la venue au pouvoir de formations politiques opposées à la venue d’étudiants étrangers ? « Ce serait un risque majeur pour le pays. Dans un contexte où plusieurs grands pays d’accueil deviennent moins hospitaliers, la France a au contraire une opportunité à saisir. Freiner l’accueil des étudiants internationaux serait une erreur stratégique pour l’enseignement supérieur, pour la recherche et pour l’économie » répond Frédéric Fotiadu quand Marc-Henri Desportes espère que des « décisions irrationnelles ne seront pas prises. Un étudiant international paie ses études, vit sur le territoire, contribue à l’économie nationale pendant plusieurs années et participe ensuite au rayonnement de la France lorsqu’il repart. Il serait donc très peu cohérent de freiner brutalement cette dynamique ». A suivre… de près.

LES ENJEUX DES « DROITS DIFFERENCIES »

À la rentrée 2024, 111 400 étudiants extracommunautaires entraient dans le périmètre d’application des droits majorés d’inscription universitaire selon la note du SIES de janvier 2026 Droits différenciés : profil des étudiants internationaux concernés en 2024-2025. 10 % se sont acquitté d’un tarif plein et 13 % ont été totalement exonérés. Aujourd’hui Philippe Baptiste veut inverser la proportion « La règle, ce sont les droits différenciés, et l’exception c’est l’exonération » martèle-t-il dans Le Parisien à des universités en mal de moyens. La mesure va se mettre progressivement en place et ne concernera pas les étudiants en cours de cycle. Les étudiants concernés devront payer 2 895 euros par an en licence et 3 941 euros en master et le dispositif rapporter aux universités environ 250 M€ par an d’ici deux ou trois ans.

Une mesure qui passe bien évidemment très mal auprès des organisations étudiantes représentatives, la Fage, l’Union étudiante, l’Unef et la Coordination, qui appellent à la mobilisation pour le retrait de cette mesure. De même France Universités « s’oppose à la réduction particulièrement marquée et brutale des marges de manœuvre qui existaient jusqu’alors dans chaque établissement ». France Universités regrette également que « les tarifs qui seraient désormais applicables produisent d’éviction (renoncement à l’inscription) plus marqué dans les pays les plus défavorisés ». La conférence souligne enfin que le calendrier envisagé, avec une mise en œuvre dès la rentrée 2026, n’est « pas réaliste : les étudiants internationaux ont déjà orienté leur choix et les établissements communiquent sur les conditions d’exonération ».

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