EMPLOI / SOCIETE

Crise post Covid-19 : comment éviter aux jeunes diplômés d’en être les grands perdants?

La question est dans tous les esprits : dans quelle mesure les entreprises vont-elles réduire leurs embauches de jeunes diplômés cette année alors que la crise économique post-Covid les touche durement ? « Les jeunes sont les principales victimes des conséquences socio-économiques de la pandémie. Il existe donc un risque que leurs vies professionnelles soient marquées à jamais, conduisant à une « génération du confinement » », notent les experts de l’Organisation internationale du travail (OIT) dans une note consacrée à l’impact du Covid-19 sur l’emploi. « Il faut des mesures de soutien pour l’emploi des 700 000 jeunes qui vont finir leur cursus cette année. Par exemple en rétablissant l’aide au premier emploi », plaide le président de la Conférence des présidents d’université, Gilles Roussel.

Une forte baisse des offres d’emploi. Pour le mois d’avril 2020, l’Apec constate une chute des offres d’emploi destinées aux jeunes diplômés : -69 % contre -62 % pour l’ensemble des offres de cadres par rapport à avril 2019. Les activités informatiques, l’ingénierie R&D et le conseil et gestion des entreprises, trois secteurs-clés pour l’insertion professionnelle des jeunes diplômés, sont également impactés par cette baisse. Ils représentent, à eux seuls, un peu plus de la moitié des offres d’emploi proposées aux jeunes.

Dans son baromètre de l’insertion professionnelle des jeunes diplômés 2020 l’Apec met en regard les excellents résultats de la dernière promotion entrée sur le marché de l’emploi et le volume d’offres d’emploi actuellement proposées aux jeunes diplômés. D’un côté des conditions favorables pour la promotion 2018 (85 % des bac+5 occupent un emploi 12 mois après l’obtention de leur diplôme et sont 6,5% mieux rémunérés que leurs prédécesseurs de la promotion 2017 avec un salaire brut médian de 32 000 €/an). De l’autre des « points de fragilité » qui pourraient s’accentuer pour les diplômés 2019 et 2020 : 31% des diplômés 2018 actuellement en poste ont un contrat de travail non pérenne (CDD ou contrat d’intérim) et 43 % n’ont pas le statut de cadre. De plus, 1 diplômé sur 5 interrogé qualifie son emploi actuel de « job alimentaire ».

Quelles mesures pour amortir le choc ? Que faire pour éviter un séisme pour l’emploi des jeunes ? Dans un entretien aux Echos le secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Education et de la Jeunesse, Gabriel Attal, promet « Un plan global pour les jeunes avant l’été » et propose par exemple que soit créé un « temps utile et formateur, sous la forme de stages, de premières expériences à l’international, VIE [volontariat international en entreprise] ou VAE [validation des acquis de l’expérience], ou d’engagement citoyen via le service civique ». De leur côté, le Medef comme la Conférence des présidents d’université plaident pour des exonérations de charge pour le premier CDI jusqu’en décembre 2021. La CPU demande le rétablissement de l’Aide à la Recherche du Premier Emploi (ARPE) pour les jeunes disposant de faibles ressources et de la porter à 8 mois contre 4 mois avant sa suppression en 2019 mais aussi qu’on permette aux étudiants de reporter les premières mensualités de remboursement des prêts étudiants contractés auprès des banques, jusqu’à la signature d’un contrat de travail à durée indéterminée.

Le choc sera d’autant plus rude pour cette génération qu’on lui annonçait, il y a encore quelques mois, que son principal souci serait de choisir entre une profusion d’offres… « Le problème de beaucoup de nos étudiants c’est qu’ils nous ont rejoint il y a trois ans quand tout était rose, qu’ils pouvaient dire « le CDI je m’en fiche », et qu’ils entrent dans la vie active à un moment très compliqué. Pour autant ils n’ont pas de ressentiment à avoir entre des écoles qui sont toutes logées à la même enseigne », analyse le directeur général adjoint de Grenoble EM, Jean-François Fiorina. Et le choc va être d’autant plus fort qu’il est mondial. Ces dernières années les diplômés français avaient pu compenser une relative atonie du marché du travail hexagonal par des expatriations. Ce sera impossible cette année.

Beaucoup de stages ont dû être annulés. Alors que Frédérique Vidal, assure que « les absences de stages ne doivent pas pénaliser les étudiants pour l’obtention de leur diplôme » les écoles ont dû gérer de nombreuses annulations alors que beaucoup d’entreprises ont fermé leurs portes. La situation des stages de fin d’études est particulièrement tendue. Comme le permet le MESRI certains de ces stages pourront être repoussés jusqu’à juin 2021.

Les écoles ont également imaginé différents processus pour garantir une expérience professionnelle à ceux qui en sont privés. Le stage peut ainsi parfois être remplacé par un projet tutoré, un mémoire ou encore une simulation de mise en situation professionnelle. Rennes SB a créé un dispositif spécifique local pour promouvoir les stages, Solidarité Economique en Bretagne, que l’école propose aux entreprises de faire appel à ses étudiants issus de différents programmes pour des missions d’études et d’actions dans un contexte de bouleversement de leur activité. « L’année prochaine les stages pourraient être des amortisseurs de crise pour des entreprises qui souhaitent se redévelopper sans forcément pouvoir prendre un alternant », note Jean-François Fiorina.

Que peuvent faire les établissements ? Dans ce contexte particulier l’enseignement supérieur se doit d’être en première ligne. Les écoles de management le sont tout particulèrement. « Pour accompagner les étudiants en difficulté nous avons conclu des partenariats avec deux cabinets, LHH (l’ancien Altedia), spécialisé dans le conseil RH, et le groupe FED, spécialisé dans le recrutement. Leurs consultants ont accepté de soutenir tout à fait bénévolement nos étudiants », explique par exemple Charles Bassi, responsable des partenariats entreprises du groupe Essca qui a également organisé des webinars pour tous ses étudiants de cinquième année avec les entreprises partenaires sur la thématique de la mise en avant des compétences et sur les bonnes questions à poser aux recruteurs.

Rennes School of Business a également lancé plusieurs dispositifs. Comme 100 autres écoles dans le monde elle rejoint la plateforme Highered – European Foundation for Management Development (EFMD) qui propose des forums emplois virtuels au niveau international (Virtual Career Fairs) permettant la mise en relation en ligne de 350 entreprises en recherche de profils d’école de commerce et près de 10 000 étudiants. De son côté KEDGE BS Alumni propose à l’ensemble des diplômés en recherche de leur premier emploi, en France et à l’international, un programme complet pour faciliter leur insertion dans la vie active en mettant à disposition certains de ses outils et en leur proposant d’être accompagnés dans leur recherche d’emploi avec le dispositif « accompagnement spécial jeunes diplômés » durant les trois années suivant leur diplomation.

L’historique des enquêtes emploi de la Conférence des grandes écoles de 2005 à 2019

Souvenons-nous de 2008 ! Suite à la crise de 2008 le creux de l’activité professionnelle en 2010 correspond à une augmentation du temps de recherche d’emploi : 3 à 6 mois après sa sortie de l’école un nouveau diplômé des Grandes écoles sur cinq est à la recherche d‘un emploi en 2010, soit le double par rapport à l’année 2008. A l’époque le taux de poursuite d’études des diplômés des Grandes écoles a bondi de 4 points, passant de 12% pour la promotion 2008 à 16% pour la promotion 2009. En 2019 on en était revenus à l’étiage habituel de 12%.

Cette année il n’y a pas encore d’indications de cette hausse probable des poursuites d’études. Du côté des universités Olivier Laboux, vice-président de la CPU, indique : « Nous ne voulons surtout pas qu’on considère que le rôle des universités dans cette crise soit de trouver des formations pour éviter le chômage aux étudiants. Nous voulons qu’on nous juge pour notre capacité à faire repartir l’activité ». Une hausse des inscriptions en doctorat serait en tout cas une bonne chose car, comme le souligne Christine Gangloff-Ziegler, vice-présidente de la CPU, on devrait assister à une « baisse des inscriptions en doctorat avec la non venue d’étudiants internationaux qui représentent la moitié des effectifs ».

Alors que va-t-il se passer cette année ? « Nous n’avons aucun point de repères face à une crise d’une telle ampleur. Parmi les entreprises qui recrutent nous savons déjà qu’il y aura une énorme différence de recrutement entre les entreprises industrielles et celles qui sont « télétravaillables ». Aujourd’hui les entreprises de prestations intellectuelles – cabinets de conseil et entreprises de service numérique – travaillent même plus qu’avant la crise », reprend Jean-Françis Fiorina, qui note également qu’avec la montée en puissance de nouvelles méthodes de travail il y aura des « opportunités de recrutement dans les ressources humaines. Nous savons aussi que les métiers de commerciaux, que nos diplômés ne privilégient pas généralement, sont ceux qui connaissent le plus d’essor en sortie de crise. Cela avait été le cas en 2008 ».

3 QUESTIONS ACharles Bassi, responsable des partenariats entreprises du groupe Essca

Votre poste a été créé récemment au sein du groupe Essca. En quoi consiste-t-il ?

L’Ecole a depuis très longtemps entretenu des partenariats privilégiés avec de nombreuses entreprises fidèles et ancrées sur nos territoires. La longue histoire de l’ESSCA, dont nous fêterons les 111 ans cette année, a fait que ces partenariats tenaient souvent à l’intuitu personae, c’est-à-dire grâce à la qualité et la solidité des liens entretenus par les différents membres permanents de l’Ecole (corps professoral et chargés de relations entreprises en particulier). Nous nous concentrons à présent sur la formalisation de tout cela dans une logique de valeur ajoutée partagée entre l’entreprise et l’école.

Comme quand une entreprise est mécène d’un événement, son implication dans la vie de l’école peut avoir des contreparties. En l’occurrence les soutenir par notre recherche, par des études ou missions de conseil, les accompagner dans la consolidation de leur marque auprès des étudiants ou, tout simplement, les aider à recruter. Aujourd’hui nous nous appuyons donc sur notre Career Center pour leur transmettre les profils qui leur correspondent le mieux. Des diplômés que nous savons d’autant plus être parfaitement adaptés à leur demande que nous les avons accompagnés pendant cinq ans dans l’école, aussi bien sur le développement de leurs projets personnels que professionnels.

On imagine que dans les circonstances actuelles votre rôle est devenu encore plus primordial !

Quand le confinement a été mis en place nous avons décidé de ne brusquer personne au sein des entreprises tout en nous concentrant sur le premier emploi et l’alternance. Non pas que les stages n’aient pas été également impactés mais des solutions compensatoires ont pu être trouvées pour préserver les étudiants. C’est bien plus terrible de se retrouver sans emploi ou sans contrat d’alternance.

Pour accompagner les étudiants en difficulté nous avons conclu des partenariats avec deux cabinets, LHH (l’ancien Altedia), spécialisé dans le conseil RH, et le groupe FED, spécialisé dans le recrutement. Leurs consultants ont accepté de soutenir tout à fait bénévolement nos étudiants. Ensemble nous avons d’abord travaillé sur la promotion 2019 et les quelques diplômés, une trentaine, qui n’avaient pas encore trouvé un emploi. Parmi eux seuls onze étaient en recherche et nous leur prodiguons aujourd’hui un accompagnement de quatre à six mois sous forme de coaching/parainage par des consultants LHH pour les rebooster. Les étudiants de 5ème année quant à eux se sont vu proposer un accompagnement par des consultants du Groupe FED, pour faciliter leur entrée sur le marché du travail. Ils sont une soixantaine à avoir sauté sur l’occasion.

En parallèle tous les étudiants de cinquième année ont suivi des webinars prodigués par ces deux entreprises partenaires. Notamment sur la thématique de la mise en avant de ses compétences, ce que ne savent souvent pas faire les étudiants même s’ils ont suivi de nombreux stages, et sur les bonnes questions à poser aux recruteurs. Aujourd’hui les retours sont très positifs, tant du côté des étudiants que des consultants. Nous avons le sentiment de construire des expériences qui vont se pérenniser.

Ce sont vos étudiants qui vous ont poussé à mettre ces actions en œuvre ?

Non, mais nous ne voulions pas risquer qu’ils nous le reprochent si nous ne l’avions pas fait. J’en profite pour souligner à quel point il est agréable de travailler avec eux, cette expérience a prouvé qu’ils étaient la meilleure vitrine de l’Ecole. Je vais beaucoup m’appuyer sur eux dans les années à venir.

 

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Olivier Rollot
Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel).

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