ECOLE D’INGÉNIEURS, POLITIQUE DE L'ENSEIGNEMENT SUPERIEUR

Estaca : gros plan sur une école d’ingénieurs qui forme des passionnés avec sa directrice, Pascale Ribon

Pascale Ribon dirige l'Estaca depuis 2010

Les passionnés des transports, qu’ils soient aéronautique, automobile, ferroviaire et même spatial, ont leur école d’ingénieurs : l’Estaca. Présente à Paris et Laval, elle forme en cinq ans après le bac des spécialistes des transports depuis 1925. Sa directrice depuis 2010, Pascale Ribon, revient sur les grands enjeux des élèves ingénieurs et de leurs écoles aujourd’hui.

Olivier Rollot : Tout en gardant vos locaux à Laval, vous allez déménager de Lavallois à Saint-Quentin en Yvelines en 2015. Pourquoi ?

Pascale Ribon : Nos activités de recherche demandent de plus en plus de place, avec par exemple une soufflerie, et nous sommes à l’étroit dans nos locaux de Levallois. A Saint-Quentin, nous allons plus que doubler la superficie de nos locaux en passant de 5000 à 12 000 m2. Nous y retrouverons l’université de Versailles-Saint-Quentin avec laquelle nous entretenons d’excellents rapports depuis longtemps : une partie de nos étudiants y est même inscrite pour y passer des doubles diplômes.

O. R : Ce déménagement représente un investissement de 40 à 50 millions d’euros. Vous êtes donc confiant dans l’avenir alors qu’on parle tous les jours des difficultés de l’automobile française ?

P. B : Aujourd’hui nos ingénieurs se placent très facilement, qu’il s’agisse d’aéronautique, de ferroviaire mais aussi d’automobile. En France les grands constructeurs sont en pleine restructuration mais les équipementiers, Valeo, Faurecia, etc. se portent très bien. Quant à l’Europe, le secteur y est florissant et 30% de nos jeunes ingénieurs partent aujourd’hui y travailler, et d’abord en Allemagne.

O. R : Vous avez rejoint le groupe Isae, qui regroupe la plupart des grandes écoles aéronautique comme Sup Aéro. Qu’est-ce que cela représente pour vos étudiants ?

P. B : Ils vont pouvoir bénéficier de l’ensemble des formations d’écoles complémentaires avec leurs spécialités, l’exploitation et maintenance par exemple pour l’Estaca alors que nos étudiants de la filière espace ont passé cette année plusieurs semaines sur le campus de Sup Aéro à Toulouse. Notre alliance nous permet également d’être très visibles à l’international.

O. R : Si l’automobile est en restructuration, l’aéronautique est en plein essor. Formez-vous aujourd’hui suffisamment d’ingénieurs pour répondre à ses besoins ?

P. B : Sans doute pas et l’aéronautique va certainement chercher ailleurs que dans les écoles spécialisées tous les ingénieurs dont elle a besoin aujourd’hui. Il est très difficile pour les écoles d’ingénieurs de prévoir les besoins de l’industrie suffisamment à l’avance pour être toujours en phase. J’ajoute que l’industrie ferroviaire manque également d’ingénieurs et que nous pourrions en former plus pour répondre à ses besoins. Mais il faut aussi savoir que tous ces secteurs utilisent des technologies proches et qu’il n’est pas rare de passer de l’un à l’autre. Si l’aéronautique est finalement une industrie proche du luxe ou de l’artisanat, l’automobile est elle une industrie de masse dont les processus, notamment de gestion des coûts, intéressent les constructeurs aéronautiques.

O. R : Plus qu’aucun autre secteur peut-être l’industrie aéronautique est multiculturelle avec le grand acteur qu’est Airbus. Pour prendre un problème bien français, le niveau en langue de vos étudiants est-il toujours suffisant pour intégrer ces grands groupes ?

P. B : Il faut bien admettre que les jeunes Français ont encore bien du mal à s’intéresser aux langues comme il le faudrait. Nous augmentons donc régulièrement le nombre d’heures de nos cours en anglais et nos étudiants doivent atteindre un score de 750 au TOEIC à la fin de leur cursus. Mais une bonne intégration dans un grand groupe demande d’abord une compréhension de la diversité culturelle parce que tout le monde ne réfléchit pas de la même façon. Dans cette optique, nous préférons que nos élèves partent en stage à l’étranger plutôt que dans des échanges académiques où ils se retrouvent ensemble à cinquante français et font finalement surtout du tourisme. Au final, nous constatons que nos diplômés qui maîtrisent plusieurs langues démarrent bien plus vite dans la vie professionnelle car ils comprennent mieux les subtilités des processus dans l’entreprise.

O. R : Au-delà d’un bon niveau en langue quelles sont les qualités que demandent aujourd’hui les recruteurs ?

P. B : Ils recherchent des profils multiculturels qui pensent en termes de système et sont capables de s’insérer dans un environnement complexe. Ils demandent aussi des profils créatifs mais il faut bien admettre qu’une fois dans l’entreprise nos diplômés se plaignent parfois de travailler dans des processus trop cadrés qui nuisent justement à cette créativité. Il y a un vrai décalage entre les pratiques managériales et la façon dont l’entreprise dit vouloir se comporter et celui-ci conduit certains de nos diplômés à se diriger finalement vers des PME plutôt que vers les grandes entreprises dont ils rêvaient au départ. Les grandes entreprises doivent évoluer si elles veulent garder les jeunes autonomes qu’elles recrutent.

O. R : Vous recrutez un peu moins de 400 élèves chaque année, essentiellement au niveau du bac. Quel profil recherchez-vous ?

P. B : Nos étudiants sont des passionnés des transports, souvent dès leur plus jeune âge, et nous formons des jeunes qui aiment vraiment les métiers d’ingénieur. Ils sont très murs dans leur projet professionnel et se spécialisent d’ailleurs vite, dès la deuxième année, dans le secteur qui les a attirés chez nous. En termes de profils, nous faisons partie du concours Avenir et recrutons surtout des bacheliers S et quelques STI auxquels nous proposons un cursus adapté en première année, avec beaucoup de sciences et d’anglais pour les mettre au même niveau que les S. Ainsi, ils réussissent au final aussi bien qu’eux et sont très appréciés des entreprises. Nous recrutons également quelques élèves issus de prépas, DUT ou licence – une trentaine -, en deuxième et troisième année. Un seul regret, n’avoir que 11% de filles alors que les industriels aimeraient en recruter beaucoup plus.

O. R : Comme la plupart des écoles d’ingénieurs, vous formez de plus en plus vos étudiants dans le cadre de projets d’application.

P. B : Et de vrais projets, conçus par des ingénieurs dans leurs entreprises. Nos étudiants sont ravis d’entrer dans le monde de l’entreprise. C’est un vrai bonheur pour eux de travailler dans le cadre de projets et de stages. Nos étudiants participent ainsi cette année au concours de la Société des ingénieurs de l’automobile. Ils ont construit une vraie voiture et vont la présenter en juin sur le circuit de Satory.

O. R : Ces projets sont au centre de la réflexion sur les nouvelles pédagogies. Vos étudiants se les approprient-ils rapidement ?

P. B : Pas dès leur entrée dans l’école car, à leur sortie du lycée, il faut d’abord leur apprendre à travailler différemment, à ne plus être passifs comme on l’est encore dans le secondaire en France. Nous les habituons donc peu à peu à ne pas se contenter des seuls exercices que nous leur donnons. Petit à petit l’étudiant français devra être capable de venir en cours en le connaissant déjà pour que le temps de cours soit consacré à des approfondissements. Il faudrait que ce processus commence beaucoup plus jeune, dès le lycée, car les élèves sont encore formés dans un moule trop théorique. Ils savent résoudre les problèmes mais pas les poser alors que dans l’entreprise aujourd’hui c’est cette capacité à identifier les problèmes qui est essentielle et à laquelle nous formons.

O. R : Les enseignants parviennent-ils toujours eux aussi à s’adapter pour former ces nouvelles générations ?

P. B : Il est parfois difficile de s’entendre dire, à la sortie d’un cours, par un élève qui est allé vérifier ce qu’ils affirmaient, que d’autres hypothèses sont envisageables. Il leur faut apprendre aujourd’hui à enseigner différemment alors qu’ils n’ont eux-mêmes pas été formés aux pédagogies. Pour nous assurer de la bonne compréhension des élèves, nous allons bientôt expérimenter l’utilisation de boîtiers de questions/réponses : pendant son cours l’enseignant posera des questions et saura immédiatement si ce qu’il a enseigné a été bien compris ou pas. Ce sera beaucoup plus facile pour lui que de tenter de percevoir dans le regard des élèves.

O. R : Vous ne faites pas partie de ceux qui disent que les élèves français sont de moins en moins bons ?

P. B : Non, ils sont différents, leur attention est plus difficile à capter, ils sont parfois moins rigoureux mais ils savent beaucoup plus de choses qu’il y a 20 ans. Il le faut car les produits sont devenus beaucoup plus complexes. Une voiture avant c’était seulement de la mécanique, aujourd’hui il y a des logiciels embarqués, de la mécatronique, de l’électronique, etc. L’ingénieur moderne doit avoir tout cela en tête mais ne peut pas tout savoir : il faut aujourd’hui être très pointu dans un domaine tout en sachant travailler avec les experts d’autres domaines.

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Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel).

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