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Formation continue: « Les établissements d’enseignement supérieur doivent transformer leur offre »

Pour sa sixième édition, la French Touch de l’Education évolue. Le sujet principal ne sera pas cette année la promotion des EdTech mais la question de l’employabilité, au travers des expériences vécues par les salariés et les DRH pour se former dans un monde de plus en plus instable. Co-fondateur de Learn Assembly, société spécialisée dans la création d’expériences pédagogiques s’appuyant sur le numérique et qui organise l’événement, Antoine Amiel nous explique les raisons de ce nouveau positionnement.

  • Rendez-vous les 4 et 5 juillet dans les locaux de l’IFCAM, Université Groupe du Crédit Agricole à Montrouge situé au 57 boulevard Jean Jaurès à Montrouge à deux pas du métro (ligne 4)

Olivier Rollot : Pourquoi faites-vous évoluer le concept de la French Touch de l’Education ?

Antoine Amiel : Au tout début, en 2013-2014, nous voulions promouvoir la filière EdTech et décloisonner les acteurs. Cinq ans plus tard, cette mission est accomplie. Les EdTech françaises sont bien positionnées, nombreuses et visibles comme en atteste l’Observatoire des EdTech ou la création du fonds d’investissement dédié qu’est Educapital. Nous avons donc souhaité sortir de l’edtech et évoluer, car les Edtech sont un moyen pas une fin en soi. Pour nous, l’enjeu principal aujourd’hui est de créer prise de conscience, un électrochoc sur la nécessité de se former tout au long de la vie et de repenser la place de la formation. Il faut créer un débat et revoir la vision que nous avons de l’entreprise et des talents car trop perdent leur employabilité ou sont mal formés. L’enjeu c’est aujourd’hui de mettre les EdTech à leur service.

O. R : Comment allez-vous présenter ces sujets pendant vos deux journées ?

A. A : Nous avons sollicité des grands témoins comme un officier de la Marine, qui viendra évoquer la manière dont la Marine française accompagne les soldats puis les aide à se reconvertir. Puis nous organiserons un débat avec de faux candidats au poste de Ministre de l’Employabilité, réunissant André Milan qui fut secrétaire général de la CFDT-Transports, Cécile Fages, directrice de la transformation chez Solvay, Constance Martineau, Directrice de l’Académie AccorHotels et Jean-Marie Laurent ancien pilote de course devenu directeur de département à l’ENA. Nous voulons rendre accessible au grand public un sujet qui est trop souvent jargonnant, très RH.

Nous nous intéresserons également pendant l’événement à la façon dont les data peuvent être utilisées pour trouver des solutions au service de l’emploi, tout en mettant l’accent sur les enjeux éthiques que cela implique. Nous travaillerons bien sûr également sur les nouvelles approches pédagogiques. Enfin des entreprises comme Schneider Electric ou les Galeries Lafayette feront des retours d’expérience sur la manière dont elles intègrent l’innovation pédagogique au service de la transformation des métiers.

O. R : La formation en ligne peut-elle se démocratiser ? Aujourd’hui elle semble toucher essentiellement les plus jeunes et les mieux formés.

A. A : L’enjeu du digital learning est aujourd’hui de démocratiser les connaissances alors qu’effectivement ce sont aujourd’hui principalement des cadres et des personnes déjà bien formées qui y ont accès. C’est aussi de la responsabilité des entreprises de mettre à disposition de leurs salariés des espaces de formation, jusque dans les usines ou de donner du temps pour se former. Traditionnellement les universités d’entreprise sont réservées aux dirigeants et aux managers. Avec le digital tout le monde peut être concerné. Les entreprises souhaitent que leurs collaborateurs se responsabilisent, soient acteurs de la formation, mais encore faut-il leur en donner les moyens, à commencer par du temps, des outils et des contenus et de l’argent.

O. R : Les entreprises vont-elles de plus en plus former par elles-mêmes leurs salariés ?

A. A : Les universités d’entreprises et équipes formation se sont largement professionnalisées ces dernières années grâce au digital. Beaucoup de services formation se sont remis en cause et sont montés en gamme en internalisant de nombreuses compétences, de l’ingénierie pédagogique à la production de contenu, et dans certains cas, elles vont même jusqu’au développement d’applications de formation. Beaucoup peuvent aujourd’hui réduire leur lien avec des organismes de formation. Les grande écoles et universités apportent essentiellement le prestige de leur marque, l’excellence académique, des cursus pointus et la capacité à diplômer. Mais les entreprises commencent à les remettre en question, en leur demandant de faire évoluer leur pédagogie. Des acteurs spécialisés comme des cabinets de conseil ou startups font également de la formation comme un produit d’appel, et concurrencent les acteurs traditionnels

O. R : Comment collaborez-vous aujourd’hui avec l’enseignement supérieur ?

A. A : Nous travaillons avec certaines grandes écoles, comme l’Essec ou Audencia, pour créer de nouveaux programmes innovants s’appuyant sur le numérique. Nous avons ainsi apporté notre savoir-faire sur la transformation digitale au sein du E-MBA d’Audencia et accompagné l’école dans la création d’un AMP. Nous sommes de plus en plus sollicités pour designer des parcours dans le cadre de parcours pédagogiques plus émotionnels, interactifs avec un véritable storytelling. Beaucoup d’écoles et d’universités ont fait des Moocs et souhaitent maintenant passer à l’étape d’après en proposant des parcours plus riches, complets, avec un vrai business model et une évolution de leurs pratiques.

O. R : Les MOOCs restent un sujet d’actualité ?

A. A : L’enseignement supérieur doit passer à l’étape post-MOOC. Beaucoup d’argent a été dépensé alors que grâce à des retours d’expérience sur la conception des MOOCs, des formations d’équipes pédagogiques et des process plus qualitatifs, des gains de productivité énormes auraient pu être faits. Or le modèle du MOOC gratuit avec certification payante n’est pas rentable malheureusement car la cible des MOOCs est composée la majeure partie du temps des personnes bien formées qui n’a pas forcément besoin d’afficher une certification supplémentaire. Ce sont des gens qui font de l’auto-formation de complément, rarement de reconversion. C’est en mettant ensemble toute une série de MOOCs sous forme de parcours qu’on peut montrer une vraie montée en compétences et déboucher sur un modèle intéressant. Sur le modèle de Linkedin Learning, Pluralsight, et peut-être demain Coursera, nous allons maintenant assister à la montée en puissance de supermarchés de contenus pédagogiques sur un modèle d’abonnement.

O. R : On va vers des business models rentables ?

A. A : Le digital learning coûte cher car il faut investir en amont de la formation, avec une certaine incertitude. Nous recommandons donc aux entreprises comme aux organismes de formation d’investir dans des contenus réutilisables dans différents contextes pour amortir le coût. Ensuite il faut définir une vraie stratégie : si on veut créer de la notoriété, la création de contenu s’apparente à du marketing et doit être considéré comme telle. S’il s’agit de créer une formation, le business model sera plus important. Si il s’agit d’améliorer l’expérience étudiant, donnons-nous les moyens de le faire vraiment. Dans tous les cas l’exigence du public est de plus en plus forte et YouTube devient le concurrent n°1 de tout le monde, tant on y trouve aujourd’hui du contenu pour se former gratuitement.

O. R : Mais comment peuvent se positionner les établissements d’enseignement supérieur et organismes de formation face à ces contenus gratuits ?

A. A : La valeur ajoutée d’un établissement d’enseignement supérieur c’est aussi de pouvoir sélectionner les meilleurs contenus pour les intégrer dans des parcours pédagogiques, d’accompagner l’orientation, de révéler le potentiel des individus. Aujourd’hui des centaines de milliers de conférences, retours d’expérience, cours sont en ligne. Quelle est leur légitimité ? Universités et grandes écoles apportent leur crédibilité. Le vrai danger, là comme ailleurs, c’est la consommation d’informations sans esprit critique. Le digital permet à des imposteurs de devenir des stars.

O. R : Mais comment gagne-t-on sa vie en publiant sur YouTube ?

A. A : Par la publicité qu’on génère dans un premier temps. Beaucoup de Youtubeurs rentrent ensuite dans des circuits classiques : comédie, télévision, livres, conférences, one-man-show etc…

Aujourd’hui les universités d’entreprise emploient des personnels chargés d’identifier les meilleurs influenceurs, conférenciers, articles, etc. pour agréger du contenu existant. Une fois ces contenus rassemblés, on peut les intégrer dans des parcours de formation en les complétant avec du présentiel, du contenu sur mesure produit en interne par exemple. La veille, le sourcing, deviennent des compétences clés car qualifier le niveau d’expertise – mais aussi le temps à passer pour se former – est crucial. YouTube c’est bien mais ce n’est pas de la formation, il n’y a pas de travail d’ingénierie pédagogique.

O. R : On parle beaucoup de formation continue. Qu’en est-il de la formation initiale ?

A. A : Les étudiants s’auto-forment déjà. Ils n’attendent pas. Ils savent trouver du contenu en ligne ou aller dans une conférence dans un incubateur pour apprendre la création d’entreprise par exemple. Ils sont débrouillards. Et ils sont de plus exigeants sur la qualité des offres de formation digitales qu’on leur propose. Ils benchmarkent plus car le marché du travail est devenu dur, concurrentiel. Il faut bien réfléchir à l’ambition qu’on se donne avant de construire une offre en ligne sinon elle risque de dégrader la valeur perçue d’un diplôme.

O. R : Comment définiriez-vous la mission de Learn Assembly ?

A. A : Notre métier est de designer des expériences pédagogique à l’aide du digital et d’ancrer des rituels de formation dans les organisations. Surtout de ne pas produire un e-learning froid et statique. Nous travaillons soit sur mesure pour des entreprises ou des acteurs de l’ESR soit en proposant notre propre catalogue de parcours sur les compétences numériques, que nous déployons en format Mooc d’entreprise ou blended learning selon les besoins. Nous proposons par exemple une formation sur la « Culture data », une autre sur le blockchain, sur la pédagogie numérique sous la forme de SPOC et de blended learning. Depuis 2013 ce sont près de 200 000 personnes qui ont suivi nos formations. Aujourd’hui nous touchons des clients internationaux et notre catalogue est accessible en anglais. Mais nous voulons aller plus loin que la simple production de contenus.

Notre métier c’est de comprendre les modes d’apprentissage, la culture d’une entreprise, les pratiques informelles de formation, pour proposer des solutions pédagogiques adaptées et les déployer. C’est à dire aussi bien en vidéos, que par des applications, des bandes dessinées ou encore des serious games. Grâce à cette approche orientée utilisateur, notre client BNPP Securities Services vient de remporter le prix Cegos Digital Learning Awards pour un Mooc d’entreprise sur l’intelligence artificielle.

O. R : Et vis à vis des établissements d’enseignement supérieur ?

A. A : Nous accompagnons les universités comme les grandes écoles dans l’évolution de leurs offres, surtout en formation continue. Comment intégrer présentiel et digital ? Comment monter en compétences sur ce sujet et comprendre les nouveaux modes de formation ? Comment accompagner le changement en interne ? On a souvent sous-estimé la technicité du digital learning en croyant qu’il suffisait de produire des vidéos pédagogiques. Or il y a une vraie stratégie à définir pour se différentier.

O. R : Les grandes entreprises semblent de plus en plus autonomes vis à vis des organismes de formation comme de l’enseignement supérieur…

A. A : En trois ans les entreprises ont mûri très vite et proposent aujourd’hui des MOOC internes de grande qualité. La MAIF, avec qui nous avons travaillé et transmis nos méthodes, possède son propre studio pour produire ses MOOCs internes. Demain elle pourra les transmettre au grand public. Des formations produites en interne par des entreprises, conçues au départ pour des salariés peuvent être diffusées à l’extérieur, dans une logique de marque employeur par exemple. C’est la prochaine génération du brand content : utiliser la pédagogie pour se faire connaître et recruter, en apportant des choses utiles au public. Si vous êtes formés, dès votre formation initiale, à certains outils technologiques, il est fort probable que dans votre vie professionnelle vous les utiliserez et les recommanderez… Les Gafas l’ont très bien compris : cela fait des années que Google, Amazon, Salesforce ou d’autres produisent des formations et font du marketing par la pédagogie. C’est d’ailleurs triste de voir comment en Europe la faiblesse de la culture digitale de nos dirigeants et politiques ouvre des boulevards à des acteurs économiques et pénalise notre compétitivité. Maîtriser les flux de l’économie numérique est en train de devenir une question de souveraineté, tout comme l’énergie ou l’éducation.

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Olivier Rollot
Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel). Il anime également le blog HEADway et du blog du Monde « Il y a une vie après le bac ».

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