ECOLE D’INGÉNIEURS, ECOLES DE MANAGEMENT, NOUVELLES TECHNOLOGIES, POLITIQUE DE L'ENSEIGNEMENT SUPERIEUR

Etre prof au XXIème siècle

Demander à un étudiant d’écouter passivement des heures de cours en amphi est-ce encore possible ? Oui bien sur dans certaines circonstances mais, pour enseigner efficacement aujourd’hui, il est indispensable d’inventer de nouvelles méthodes. Elles s’appellent “classe inversée” (on demande de aux étudiants de lire leurs cours avant de venir, le temps avec l’enseignant étant alors consacré à leur approfondissement en groupes), “travail en projet ou problème” (les étudiants doivent mobiliser les ressources nécessaires pour résoudre le défi qui leur est donné) et toutes sortes de nouvelles méthodes, qui passent notamment par le jeu, et visent à mieux d’abord à mieux impliquer l’étudiant dans sa formation. Regards sur un univers académique en plein bouleversement.

Expérimenter

C’est une salle pas comme les autres au sein d’Audencia Group à Nantes, une salle modulable, équipée de nombreux écrans dans laquelle il s’agit d’être le plus interactif possible. « Nous mettons à disposition la salle et ce sont les professeurs qui inventent les usages qu’ils en font », explique Valérie Claude-Gaudillat, la responsable innovation de l’école quand Frank Vidal, le directeur général de l’école, confie qu’il s’agit de « tester tout ce qu’on peut faire dans les nouvelles pédagogies ». Longtemps ces expérimentations furent le fait de professeurs très motivés qui travaillaient un peu en marge de leur institution alors qu’aujourd’hui c’est devenu une priorité pour les établissements de les encourager et de disséminer ensuite les bonnes pratiques au plus grand nombre. « Les professeurs se sentent autorisés à tester dans une logique de mise à disposition où on met en place des outils qui génèrent des usages imprévus », reprend Valérie Claude‐Gaudillat.

Dans le cadre du Plan campus, l’université Toulouse 3 Paul-Sabatier construit ainsi la « Maison de la réussite en licence », dans lequel les espaces seront adaptés aux pédagogies innovantes. Progressivement, les 1000 étudiants de première année de licences du domaine des sciences fondamentales et appliquées bénéficient de pratiques innovantes : pédagogie inversée, cours dynamiques avec l’utilisation de boitiers interactifs ou de smartphones qui permettent de poser régulièrement des questions aux étudiants pour vérifier s’ils suivent bien les explications de l’enseignant. « Il y a une véritable dynamique de transformation pédagogique qui dépasse le seul accompagnement des initiatives des enseignants les plus impliqués. Aujourd’hui, nous voulons toucher beaucoup d’étudiants et pas seulement quelques « pépites » qui en concerneraient 30 sur 30 000 », commente Bertrand Monthubert, le président de l’université (relire son entretien complet).

Proposés non seulement par les professeurs mais aussi par les autres personnels, 40 projets pédagogiques innovants sont présentés chaque année lors du « Forum Innovation » d’Audencia. « L’innovation doit être partout que ce soit en classe ou dans les espaces support comme les bibliothèque », souligne encore Valérie Claude‐Gaudillat. L’Essec met justement en place cette année son Knowledge Center, une bibliothèque du XXIème siècle sur trois étage dans laquelle les étudiants pourront aussi bien consulter les documents que les bases de données, travailler collectivement et enfin produire du savoir dans le cadre de laboratoires expérimentaux. Comme l’explique Jean-Michel Blanquer, le directeur général du groupe Essec (relire son entretien complet) : « Notre Knowledge Lab est le cœur matriciel de l’Essec dans lequel on pourra utiliser des murs d’image ou se familiariser avec les technologies 3D. Nos étudiants pourront ainsi travailler sur les applications de la 3D dans de multiples domaines économiques – demain on pourra visiter un pays virtuellement – en liaison avec notre incubateur ».

De nouveaux espaces

Aujourd’hui les salles de cours se veulent modulables et de nouveaux mobiliers apparaissent. A l’Eigsi, une école d’ingénieurs de La Rochelle, les classiques chaises et tables vont être peu à peu remplacées par des fauteuils à roulettes avec tablette intégrée pour prendre des notes. « Nous travaillons de plus en plus dans le cadre de projets et les salles de cours doivent pouvoir rapidement s’adapter à du travail en petit groupe suivi de travail en commun », commente Olivier Paccaud, le directeur des études. « Les enseignants doivent apprendre à travailler autrement, à être plus interactifs, pour apporter du « savoir » à des étudiants qui voient bien que les connaissances sont faciles à obtenir mais ne savent pas toujours qu’en faire », commente Eric Yatrides, directeur des relations entreprise de l’école. Dans la toute nouvelle école d’hôtellerie-restauration-luxe Ferrières, près de Paris, une salle dite « intelligente » est formée de blocs de travail ronds qui favorisent le travail en groupe. « L’enseignant est amené à se déplacer, à conseiller, plutôt qu’à délivrer un savoir académique », explique Sébastien Vivier-Lirimont, le directeur de l’école.

Pour expérimenter grandeur nature ces connaissances et en faire des savoirs, de plus en plus d’établissements se dotent de ce qu’on appelle des « Fab Lab », des espaces où se mêlent imprimantes 3D, perceuses, petit outillage, etc. « Nous donnons à des cerveaux « abstraits » l’occasion de « faire » », commente Frank Vidal, qui a confié à ses étudiants un budget pour créer ce qu’ils ont appelé leur « playground ». Aux murs le « règlement intérieur » précise qu’il est « interdit de travailler dans un silence pesant » et « obligatoire de mettre plein de bazar sur les murs » mais aussi de « ranger ». Les étudiants d’Audencia peuvent même demander de l’aide à leurs amis de Centrale Nantes – avec lesquels ils sont réunis au sein de l’Alliance – s’ils veulent travailler sur du matériel professionnel.

De nouvelles façons d’apprendre

Aux Etats-Unis c‘est depuis longtemps la norme : le cours est un lieu d’échanges entre étudiants et professeurs et gare à celui qui ne connaît pas son cours sur le bout des doigts et sera incapable de participer. Un vrai choc culturel pour des étudiants français encore très passifs en cours mais qui en reviennent conquis. Parce qu’il reçoit des étudiants étrangers, le Graduate Diploma in Management Studies de l’IAE Caen est depuis longtemps dispensé en classe inversée. « Nous voulons généraliser le travail modulaire pour favoriser l’enseignement en groupes », explique la directrice adjointe de l’IAE, Isabelle Grand, qui insiste : « L’enseignant devient de plus en plus un animateur et cela représente un défi immense pour les professeurs comme pour les élèves ».

Excellent dans l’enseignement à distance et en formation continue, l’IAE Caen entend appliquer toute cette expérience acquise. « En formation continue on ne peut plus passer trois heures en cours magistral depuis longtemps. Aujourd’hui l’étudiant veut être acteur et constructeur de cours. Nous voulons ramener les outils de la formation continue dans la formation initiale pour mieux enseigner à la Génération Y. Ainsi l’étudiant apprend mieux et l’enseignant s’épanouit », assure encore Isabelle Grand, qui entend également partager son expérience avec d’autres profils et en particulier les ingénieurs. A cet effet l’IAE va ouvrir en 2016 un learning center de 300 m2 ainsi qu’un fab lab de prototypage ouvert aux étudiants.

Mieux impliquer les étudiants

Cette nécessaire plus grande implication des étudiants est au cœur des nouvelles pédagogies. « Inspirés, novateurs, sociaux, impliqués, décideurs, entrepreneurs », en un mot « INSIDE » voilà par exemple comment Grenoble EM veut que ses étudiants se comportent dans le cadre de sa nouvelle pédagogie « GEM Learning Model » (GLM). « Ça y est, depuis le temps qu’on en parle, les digital natives sont parmi nous, sont des zappeurs, ont envie d’être acteurs de leur formation et il faut leur enseigner autrement », professe Armelle Godener, la directrice de la pédagogie de l’école. Aujourd’hui « GLM » irrigue tous les programmes de l’école de façon à encore plus motiver les étudiants. « Il y a quinze ans que nous pratiquons la classe inversée et il faut aller plus loin. Mais parfois nos étudiants sont plus motivés par leurs activités associatives que par leurs cours. Il faut qu’ils comprennent mieux ce que nous leur apportons en le leur montrant », confie-t-elle.

A l’Eigsi, une école d’ingénieurs située à La Rochelle qui recrute à la fois après le bac et bac+2, cette implication des étudiants passe par la réalisation d’un « totem » au début de la troisième année. Tout juste arrivés dans l’école ou déjà là depuis deux ans, les étudiants de la promotion travaillent sur une œuvre collective différente chaque année – le totem – dans laquelle ils placent leurs objectifs écrits pour leur scolarité. « Les totems sont placés dans le hall d’entrée de l’école pour qu’ils y pensent chaque jour », explique le directeur de l’école, Sylvain Orsat. En partant dans trois ans chacun emportera une partie de l’œuvre et se sentira sans doute impliqué toute sa vie dans le projet de l’école…

Dans le cadre d’un parcours appelé « Ulysse », les étudiants de Grenoble EM ont suivi une journée sur une chaîne de fabrication de Caterpillar France. « Nous avons pu prendre conscience de plusieurs formes de management, plus ou moins directives, et comment ils impactaient les résultats », se souvient un étudiant, Salim Bouchami. « Un étudiant est un manager en devenir ! », reprend Armelle Godener. Cette plus grande implication des étudiants dans leur école va également être symbolisée par la création d’un « sénat étudiant ». « Les étudiants de tous les programmes seront réunis pour proposer des projets qu’ils pourront éventuellement développer et participeront à nos différentes instances », explique Jean-François Fiorina, le directeur général adjoint de Grenoble EM.

De l’e-learning aux MOOC

S’il est une révolution qui a marqué les esprits ces dernières années c’est bien celle des MOOC, ces fameux « massive online open courses » qui ont déferlé sur la planète éducation. Alors que beaucoup ont longtemps douté qu’ils puissent représenter un modèle économique, de nouveaux MOOC sont lancés chaque jour comme récemment ceux de l’Essec sur Coursera (Hotel Distribution, Revenue & Demand management et Strategic Business Analytics et Strategic Business Analytics
Business analytics) ou de l’Essca Creative Box. Le tout pour toucher un public plutôt adulte. Sur la plateforme de MOOC française FUN, 64% des apprenants sont âgés de 25 à 50 ans pour 14% qui ont entre 18 et 25 ans. Ils sont également très diplômés puisque 47% de ce public a le niveau master et 10% au moins une licence. Pour tous la question est ensuite de savoir si leur cursus sera certifié. Le Groupe IONIS, via sa plateforme numérique IONISx, est ainsi le premier à permettre d’accéder à deux titres professionnels (RNCP Niveau I) en informatique de l’ETNA 100% à distance.

On sort ainsi progressivement du MOOC pour entrer dans le domaine du e-learning. L’IAE Caen, qui en est un pionnier depuis 1969 et la création d’un diplôme d’université avec le Conservatoire national d’enseignement à distance (Cned), propose aujourd’hui pas moins de douze formations entièrement à distance. Et qui dit distance dit monde entier ! « Aujourd’hui nous savons travailler à distance avec des étudiants sur tous les fuseaux horaires, de Singapour à New York. Nous organisons pour eux des conférences chaque soir qui s’ajoutent à des regroupements réguliers qui permettent de conserver le lien entre tous. Ils peuvent demander à prendre la parole par chat comme c’est le cas dans les entreprises aujourd’hui », explique Isabelle Grand, qui croit beaucoup dans l’avenir des SPOC (small private online courses), des cours modulables qui conviennent à des professionnels qui ne cherchent qu’une partie précise d’une formation. Quitte plus tard à cumuler ces petites formations pour obtenir un diplôme dans le cadre du tout nouveau compte personnel de formation (CPF) : « En formation continue c’est d’abord la flexibilité que recherchent les apprenants ».

Tout filmer ?

Dans un univers de plus en plus dominé par l’image, le développement de la vidéo suit tout naturellement celui de l’e-learning et des MOOC. Le master Management du social et de la santé de l’IAE Caen est par exemple déjà 100% filmé et diffusé en web conférence. « Nous possédons des salles équipées et des studios pour filmer nos profs qui sont maintenant habitués à faire cours devant une caméra ou à poser de petits quiz. C’est une façon différente de construire un cours face à un étudiant qui est seul et doit comprendre sans la présence du professeur », confie Isabelle Grand. Pas facile mais nécessaire pour instruire des étudiants qui ne peuvent pas venir six fois de l’année de Pékin pour suivre certains cours.

Spécialisé dans les préparations aux concours, l’Isth commence également à publier les vidéos des professeurs de sa prépa à Sciences Po. « Les étudiant peuvent les revisionner à l’infini et sont vraiment passionnés comme par beaucoup de ressources vidéo sur lesquelles s’engagent ensuite des débats, comme les débats de LCP ou de « C’est dans l’air » », explique la directrice de l’institut, Marie-Fabienne Mas. Des grandes écoles de management comme Audencia Group ou le groupe Grenoble EM pensent à capter bientôt tous les cours donnés par leurs professeurs pour les diffuser ensuite largement et notamment à leurs étudiants en stages ou en séjour d’études à l’étranger loin des campus.

Autres illustrations : Télécom ParisTech produit des vidéos scénarisées à destination des entreprises mais aussi d’un public plus large, comme par exemple des classes d’élèves invités, pour illustrer ses six axes de recherche alors que Centrale Nantes commence à produire des vidéos pour aider les thésards à présenter leurs thèses en cinq à six minutes. Si le coût encore trop important pour être généralisé, les exemples sont innombrables et la vidéo une nouvelle dimension incontournable de la pédagogie.

Olivier Rollot (@O_Rollot)

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Olivier Rollot

Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives.
Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l’un des experts français de la Génération Y.
Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de « l’Essentiel du Sup » (newsletter hebdomadaire) et de « l’Essentiel Prépas » (webzine mensuel).
Il anime également le blog HEADway et du blog du Monde « Il y a une vie après le bac ».

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