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Face à la fraude, comment organiser des examens à distance ?

Inhérente au passage des examens, la triche est-elle encore plus massive en ligne ? Aux Etats-Unis, en Australie et au Royaume Uni ce st plus de 6% des étudiants qui ont passé des tests surveillé par l’application ProctorU l’année dernière qui ont été surpris en train de tricher. C’est ce que révèle un article du Times Higher Education titré Levels of cheating in online exams soaring, say invigilators. Le niveau de triche est de 14 fois supérieur à celui d’avant la pandémie ! Comme si plus les étudiants passaient leurs examens à distance plus ils s’accoutumaient à tricher ? Avec des conséquences gravissimes pour le système comme l’analyse le fondateur de ProctorU, Jarrod Morgan : « Il ne faut pas longtemps avant que tout ne commence à s’effondrer; la valeur d’un diplôme ou d’une note vient du fait que la société convient que si vous l’obtenez d’un tel endroit, cela signifie quelque chose ».

Un problème qui n’épargne pas l’Hexagone. Début 2022 c’était ainsi la « très grande majorité » d’une promotion de 300 étudiants en deuxième année de médecine de l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) qui était suspectée d’avoir triché aux partiels selon Djillali Annane, le doyen de la faculté Simone-Veil-Santé de l’UVSQ, qui expliquait dans Le Figaro que les étudiants planchant sur un QCM avaient «vraisemblablement dû former des binômes ou des trinômes, puis se sont répartis les questions ». Depuis l’université a fait repasser cet examen en présentiel.

La question de la triche se pose également dans les écoles de management selon Challenges qui publiait la semaine dernière Iéseg, Essca… Les concours d’écoles de commerce Sésame et Accès pollués par la fraude. Si les solutions techniques empêchent le candidat d’utiliser son PC autrement que pour répondre aux questions comment l’empêcher d’utiliser un autre matériel ? Comment éviter que des parents compatissants lui soufflent des réponses ?

Comment valider un processus anti-fraude ? Suite à l’article de Challenges le concours ACCÈS a estimé, pour l’édition 2022, à 27 le nombre de cas de fraude, soit moins de 0,4% des candidats. De son côté Thomas Lagathu, le directeur du concours Sesame estime à une quarantaine le nombre de cas cette même année. Au vu du nombre de candidats respectifs des deux concours – 7 000 pour ACCES, 11 600 pour Sesame – un pourcentage donc comparable.

Pour autant les deux concours ont organisé très différemment leurs épreuves. Accès a misé sur la solution WISEflow quand Sesame a préféré TestWe. D’un côté un visionnage en direct par 400 examinateurs, les yeux rivés chacun sur une vingtaine de candidats, de l’autre un enregistrement de chaque session que 200 examinateurs regardent ensuite pendant douze jours pour déceler d’éventuelles triches. « Nous faisions déjà passer des examens à distance avant le Covid à l’international dans des pays qui n’ont pas forcément des liaisons Internet stables. Avec cette solution d’enregistrement nous n’avons pas de souci de « zone blanche » ayant des problèmes de connexion », explique Thomas Lagathu. Près de 60 000 vidéos, d’une moyenne d’une heure, ainsi que des photos prises toutes les cinq secondes, ont ainsi été scrutées cette année. La solution met en avant les temps « suspects » – bruits, chuchotements, parents qu’on entend, etc. – comme des regards constamment posés sur un Iphone « oublié » sur le bureau. « En tout environ 10% des vidéos remontent ainsi à TestWe et in fine un bon millier sont regardées à la loupe par les équipes du concours Sesame pour décider s’il s’agit ou pas d’une fraude », signifie encore Thomas Lagathu. Le concours ACCES se réserve également le droit de visionner de nouveau les vidéos de candidats pour lesquels « des suspicions de fraude sont avérées ».

De plus Sesame demande au début du passage de l’examen au candidat de filmer son environnement, les alentours de son bureau et même ses oreilles pour valider qu’il ne porte pas d’oreillette. Un surcroit de sécurité qui avait parfois été dénoncé par des candidats les années dernières, au nom de la protection de leur vie privée, et qu’on n’a pas décidé de prendre du côté d’Accès. La Cnil (Commission nationale informatique et liberté) précise utilement dans un article les principes à suivre pour être « conforme RGPD ».

Des solutions de plus en plus nombreuses. Si ce sont les solutions américaine WISEflow et française TestWe qui ont été retenues par les deux concours d’école de management françaises postbac, de nombreuses autres sont sur le marché. Émergent également des solutions fondées totalement sur l’Intelligence artificielle (IA). Mettl assure ainsi que sa « gamme de services de surveillance en ligne garantit des examens en ligne sans tricherie ». Le marché semble d’ailleurs en voie de consolidation. Aux Etats-Unis le leader, ProctorU, et Yardstick ont fusionné pour devenir Meazure Learning.

Ce qui ne change pas d’une solution à l’autre c’est leur coût. Contrairement à ce qu’imaginent les candidats, qui protestent bien souvent sur les réseaux sociaux, faire passer des examens à distance à un coût « comparable à celui des examens en présentiel vu le prix des licences », confie Thomas Lagathu : « Nous ne faisons pas d’économie. D’autant que nous demandons de nouvelles fonctionnalités chaque année ».

En présentiel il faut tout contrôler ! Toutes ces solutions rendent dubitatif Frédéric Dallias, le directeur du leader français du passage des examens en présentiel, Exatech : « Quelle que soit la solution envisagée il y a aujourd’hui de gros problèmes de triche dès qu’on parle de solutions de passages d’examen à distance. Il y a bien sûr des logiciels de eye tracking pour surveiller ce que font les candidats. Eviter par exemple qu’ils utilisent un deuxième écran avec leur PC. Mais les candidats se sont montrés réticents à l’idée qu’on filme chez eux à travers leur webcam. Sans parler de l’impossibilité de rédiger des copies de mathématiques sur un ordinateur ».

Mais est-ce vraiment mieux en présentiel ? On le sait, l’imagination des étudiants pour tricher est sans borne. Quiconque a passé un examen dans sa vie se souvient forcément des idées plus ou moins abracadabrantesques qu’avaient certains pour surmonter leurs lacunes. Pour y remédier une seule solution : un contrôle très strict. « Chaque concours requiert au minimum un surveillant pour 50 candidats, parfois pour 20 candidats comme c’est le cas notamment du concours CentraleSupélec », reprend Frédéric Dallias. Et des surveillants qui sont plutôt des retraités de la police ou de la gendarmerie que des étudiants qui pourraient être influencés par les candidats. Présentiel vs. distanciel, le match ne fait que commencer…

Olivier Rollot (@ORollot)

 

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Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel).

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