ECOLE D’INGÉNIEURS

« Il y a aujourd’hui deux fois plus d’ingénieurs qu’il y a 20 ans » : François Lureau (IESF)

L’association Ingénieurs et scientifiques de France (IESF) fédère 180 associations d’ingénieurs et de diplômés scientifiques et regroupe près d’un million d’ingénieurs. Chaque année elle effectue une enquête de référence sur leurs conditions de travail, assure la promotion des carrières scientifiques auprès des jeunes, remet des prix… autant de sujets traités dans cet entretien avec son nouveau président, François Lureau.

François François

Olivier Rollot (@O_Rollot) : Sans surprise votre enquête 2014 sur l’emploi des ingénieurs démontre leur quasi plein emploi.

François Lureau : C’est d’autant plus notable que leur nombre augmente régulièrement. Entre 2010 et 2013, le nombre d’ingénieurs est ainsi passé de 722.000 à 817.000, soit une croissance annuelle de 4,2% avec une proportion d’actifs ayant un emploi reste stable aux alentours de 92%. Il y a aujourd’hui deux fois plus d’ingénieurs qu’il y a 20 ans. Un homme actif sur 28 (et même 1 sur 17 chez les 25-29 ans) et une femme sur 107 sont ingénieurs aujourd’hui en France soit une proportion beaucoup plus importante qu’aux États-Unis par exemple.

O. R : On constate quand même qu’ils sont de plus en plus nombreux à partir travailler à l’étranger, notamment chez les plus jeunes. N’est-ce pas dommage de les voir quitter la France ?

F. L : Si les jeunes ingénieurs partent de plus en plus à l’étranger débuter leur carrière c’est qu’ils sont ouverts et qu’ils savent qu’une expérience internationale est aujourd’hui idéale pour débuter une carrière. Maintenant il reste effectivement à savoir s’ils rentreront bien en France ensuite. Mais de toute façon une proportion importante travaille à l’étranger pour des entreprises françaises.

O. R : Vous ne considérez pas qu’il y ait une pénurie d’ingénieurs en France comme on l’entend souvent ?

F. L : On pourrait en former plus pour quelques secteurs très demandeurs (informatique, télécoms, etc.) mais globalement les 33 000 ingénieurs diplômés chaque année en France correspondent bien aux besoins de notre économie.

O. R : Toujours beaucoup d’ingénieurs formés en France alors qu’on parle de désaffection pour les sciences. N’est-ce pas paradoxal ?

F. L : Cette désaffection est indéniable, même si elle ne touche pas trop les ingénieurs, et nous devons agir pour promouvoir la science comme nous le faisons en touchant chaque année 30 000 collégiens dans le cadre des parcours de Découverte des métiers. Des ingénieurs, par exemple celui qui a créé le Rafale, vont raconter leur métier et donnent vraiment envie aux jeunes d’en faire autant.

O. R : Vous dites qu’on ne manque pas d’ingénieurs mais on manque d’ingénieures. Leur pourcentage ne dépasse pas les 21% !

F. L : Mais elles sont trois fois plus nombreuses qu’il y a vingt ans. Les ingénieurs qui ont entre 20 et 24 ans en 2013 sont presque à 30 % des femmes. Certes avec des différences très nettes selon les secteurs – elles sont sur représentées dans les sciences et sont beaucoup moins nombreuses dans la production industrielle – mais avec justement la capacité de faire la passerelle avec les sciences « dures » alors que les sciences du vivant sont de plus en plus enseignées dans les école d’ingénieurs, par exemple à l’École polytechnique.

O. R : Cette pluridisciplinarité reste l’une des forces de la formation des ingénieurs à la française ?

F. L : Oui les écoles d’ingénieurs cultivent cette pluridisciplinarité qui passe aussi par une dimension humaine et la maîtrise des techniques d’expression. Les grands pays comme la Chine et le Brésil s’inspirent de nos écoles d’ingénieurs. L’École centrale s’est installée à Pékin et plusieurs écoles de ParisTech à Shanghai.

O. R : Les entreprises françaises font elles tout ce qu’il faut pour attirer et garder les ingénieurs ?

F. L : Les ingénieurs tirent d’abord satisfaction de leurs conditions de travail et de l’intérêt de leurs missions mais on ne peut pas quand même totalement occulter l’importance de leurs rémunérations. Quand elles disent ne pas pouvoir assez recruter d’ingénieurs, les entreprises savent-elles les attirer financièrement ? Ces dernières années on a parfois trop privilégié le management ou la vente dans les entreprises aux dépens des métiers technologiques et de l’innovation.

O. R : C’est aussi pour cela que les ingénieurs sont de plus en plus nombreux à obtenir également un diplôme de management ?

F. L : Certainement et la crise a encore accentué ce mouvement. En quinze ans, les jeunes ingénieurs ont presque triplé leur taux de formation en management-gestion, passant de 3,7 % à 9,8 %.

O. R : Vous parlez innovation, mais les ingénieurs sont-ils des créateurs d’entreprise ?

F. L : De plus en plus et ils sont aujourd’hui 30 000 à travailler dans des entreprises qu’ils ont créé. Avec la multiplication des projets dans les écoles et la création d’incubateurs beaucoup de jeunes ont envie d’être dans des petites structures plus dynamiques.

O. R : Donc tout va bien aujourd’hui pour les ingénieurs ?

F. L : Pas tout à fait. Il reste un problème de reconnaissance du doctorat. Il est clair qu’à l’international le système favorise les titulaires d’un doctorat – aux États-Unis les titulaires d’un PhD sont la partie dirigeante du pays –  alors qu’en France cette reconnaissance reste insuffisante. Les écoles d’ingénieurs doivent travailler à que 20% de leurs effectifs obtiennent un doctorat alors qu’aujourd’hui on se situe en moyenne à 6% (mais 25% à l’École polytechnique !). Ensuite il faut que les entreprises valorisent ces profils grâce aux conventions Cifre.

O. R : IESF travaille sur un projet de « statut » – on a même parlé d’Ordre – des ingénieurs. Où en êtes-vous dans vos réflexions ?

F. L : Le terme d’ordre a été trop rapidement mis en avant. Aujourd’hui nous voulons revenir à la base et au million d’ingénieurs et de scientifiques que nous représentons. Nous sommes aujourd’hui les seuls à posséder une liste exhaustive des ingénieurs en France sans opposer les ingénieurs passés par des écoles et ceux qui exercent un métier d’ingénieur et viennent de l’université.

Ce que nous voulons aujourd’hui c’est que la loi nous donne un rôle de représentation de tous ces professionnels et notamment au niveau européen. Nous voulons aussi définir quelles sont les formations qu’il faut suivre en formation continue, par exemple dans le cadre de massive open online courses (MOOC). Nous possédons également des experts qui peuvent intervenir et définir quelles sont les bonnes pratiques déontologiques. Tout cela ce sont les missions d’IESF et nous nous sentons particulièrement investis au moment où on parle de réindustrialisassions de la France.

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Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel).

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