POLITIQUE DE L'ENSEIGNEMENT SUPERIEUR, UNIVERSITES

La licence pluridisciplinaire, une solution à l’échec en licence : entretien avec Khaled Bouabdallah, président du PRES Université de Lyon et vice-président de la Conférence des présidents d’université

Avec plus de 120000 étudiants, l’Université de Lyon  est le second pôle scientifique français à Lyon et Saint-Etienne. Son président, Khaled Bouabdallah, également président de l’Université Jean Monnet, Saint-Etienne et vice-président de la Conférence des présidents d’université, revient sur l’actualité de l’université à quelques jours de l’ouverture des discussions au Parlement sur la nouvelle loi sur l’enseignement supérieur et la recherche.

Olivier Rollot : Parlons d’abord des étudiants. L’un des axes importants de la future loi sur l’enseignement supérieur et la recherche est le développement de ce qu’on appelle les licences « pluridisciplinaires ». En quoi cela consiste-t-il exactement ?

Khaled Bouabdallah: Il s’agit de rendre la spécialisation en licence progressive de façon à permettre aux étudiants de mieux s’orienter dans une spécialité ou une autre. Schématiquement, la part des enseignements transversaux (méthodologie, informatique, culture générale, etc.) décroit tout au long de la licence pour donner une place de plus en plus grande aux enseignements spécialisés. Par exemple, dans le cadre d’une licence en histoire-géographie-sociologie qui aurait un tronc commun transversal important et des enseignements de spécialité équivalents en première année de licence.

O. R : Pourquoi vouloir changer un système bien ancré dans les mœurs de l’université française ?

K. B : Parce que les étudiants qui arrivent en licence sont à la fois souvent mal préparés à l’enseignement universitaire et encore dans l’interrogation vis-à-vis de leur orientation. Certains pensent sciences mais pas physique ou biologie, d’autres sciences humaines et sociales (SHS) mais pas philosophie ou communication. La «licence avec spécialisation progressive» est une réponse à ce besoin de trouver peu à peu sa voie.

O. R : Toutes les licences seront concernées ? Il semble quand même y avoir encore beaucoup de réticences chez certains enseignants.

K. B : Toutes les licences iront dans ce sens mais certaines iront sans doute plus vite et plus loin que d’autres. Cela se fait déjà d’ailleurs avec des licences bi-disciplinaires très recherchées par les étudiants. A l’Université Jean Monnet Saint-Etienne, que je préside, la première année de sciences est déjà commune à tous les étudiants. Alors, bien sûr, il y a encore des réticences chez certains enseignants qui tiennent fortement à l’approche disciplinaire, mais il faut d’abord penser à la réussite de nos étudiants.

O. R : Parmi ceux qui échouent beaucoup, il y a des étudiants de médecine, pourtant souvent excellents, que faut-il faire pour arrêter cet immense gâchis ?

K. B : A la Conférence des Présidents d’Université, nous avons demandé à pouvoir expérimenter des modèles alternatifs et la loi va nous le permettre.

O. R : La nouvelle loi prévoit le remplacement de l’Agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Aeres) par une nouvelle structure dont on ne comprend pas encore très bien les attributions. Quelle est la position de la Conférence des présidents d’université (CPU) sur le sujet ?

K. B : Nous n’avons pas fait partie de ceux qui ont tiré à boulets rouges sur une Aeres dont l’activité nous paraît globalement positive. Nous avons besoin d’une instance d’évaluation indépendante et homogène de nos unités de recherche, de nos formations et de notre gouvernance. Cela constitue pour nous un outil de pilotage nous permettant de construire notre stratégie de formation et de recherche et de rendre des arbitrages financiers. Pour autant, l’Aeres n’était pas exempte de critiques, notamment sur la qualité de certains comités ou son caractère trop bureaucratique et procédurier. Un changement est donc nécessaire.

O. R : Avec la nouvelle loi, comment se déroulera l’évaluation de ce qu’on appelle les UMR (unités mixtes de recherche partagées entre une université et un organisme de recherche) ?

K. B : Nous avons souhaité que l’instance d’évaluation soit la même pour toutes les unités de recherche. La formulation de la loi doit dire très explicitement que toutes les unités de recherche sont évaluées de la même façon et que, par défaut, c’est l’agence indépendante qui mène l’évaluation. C’est aujourd’hui une opinion partagée par la CPU et les organismes de recherche.

O. R : L’un des débats récurrents portait sur la trop grande importance qu’avaient pris ces dernières années les recherches dites « sur projet » par rapport aux crédits récurrents. Où en est-on aujourd’hui ?

K. B : La recherche sur projet avait beaucoup cru et il fallait remettre un peu d’équilibre dans le système pour éviter que les chercheurs passent tout leur temps à remplir des dossiers. Pour un projet lauréat, il y a au moins dix candidats et beaucoup de temps passé à répondre au détriment de la recherche. La recherche sur projet n’est pas mauvaise en soi, notamment quand elle permet de générer des moyens importants, mais il faut trouver un équilibre.

O. R : Tout le monde en a entendu parler mais tout le monde ne sait pas à quoi ils servent. Pouvez-vous nous rappeler le rôle de votre PRES?

K. B : Par exemple pour le PRES de Lyon Saint-Etienne, nous pilotons les grands projets comme, par exemple, ceux liés au Plan Campus qui représentent pour nous un montant d’investissements de 23 millions d’euros par an (revenus de la dotation de l’Etat). Notre mission comprend également une large part de valorisation de la recherche, nous avons été en première ligne sur le développement de tous les Investissements d’Avenir (Idex, Labex,Equipex) et sommes en train de monter un projet de SATT (société d’accélération du transfert de technologies). Nous sommes également responsables d’un collège doctoral qui regroupe dix-sept écoles doctorales. Certains masters internationaux et innovants, cohabilités par plusieurs établissements membres, sont labellisés Université de Lyon. En tout, nous employons près de 80 personnes (hors Programmes d’Investissement d’Avenir), titulaires et contractuels compris.

O. R : À la suite de l’annulation par le tribunal administratif de Lyon d’une partie des élections du conseil d’administration du PRES de Lyon, de nouvelles élections vont bientôt devoir être organisées. N’est-ce pas préjudiciable à son activité ?

K. B : Le tribunal administratif a jugé qu’il y avait un vice de forme sur l’arrêté de convocation des élections. Il s’agit d’un problème de procédure et pas de fond sur les élections des deux collèges des représentants du personnel. Les règles sont très compliquées et il y a toujours un risque de commettre une imperfection et d’être confronté à une volonté procédurière. Pour autant, ce nouveau vote n’est pas significativement préjudiciable à notre activité et nous continuons à travailler.

O. R : Quel est votre sentiment sur les « communautés » qui vont remplacer les PRES quand la nouvelle loi sur l’enseignement supérieurs et la recherche aura été adoptée?

K. B : Notre PRES a bien démarré mais a aujourd’hui besoin d’un nouveau souffle que les communautés d’universités et d’établissements vont j’espère justement pouvoir lui donner. Les PRES ont joué leur rôle dans un paysage morcelé où il y avait beaucoup de compétition à gérer et de conflits à résoudre. Aujourd’hui nous sommes davantage entrés dans une culture de la coopération et les communautés vont nous aider à l’accentuer et cela dans une logique de site métropolitain.

O. R : Mais nous n’avez pas parfois l’impression de passer une grande partie de votre temps à gérer des réformes qui se suivent continuellement ces dernières années au rythme des alternances politiques?

K. B : Il faut relativiser. Avant 2007 et le développement de la LRU (libertés et responsabilités des universités) la précédente grande réforme de l’enseignement supérieur (la loi Savary) datait elle de 1984. Or il fallait bien réfléchir à améliorer ce qui avait été fait en 2007 sans être dans la rupture totale. Aujourd’hui la loi telle qu’elle ava être présentée au Parlement le 22 mai est équilibrée. Ceci étant il y a c’est vrai de la part de la communauté universitaire un besoin d’avoir plus de temps pour construire le futur.

O. R : Pour autant la Conférence des présidents d’université demande des aménagements ?

K. B : Le problème fondamental pour nous est la sécurisation de la masse salariale. Le transfert des charges doit se faire dans le cadre d’un processus où les universités n’ont pas à assumer les dépenses que l’État n’assume plus et qu’il devrait assumer. Nous demandons que l’État assume à l’euro près les charges qu’il nous transfère. A l’Université Jean Monnet, Saint-Etienne, ce qu’on appelle le GVT (glissement vieillissement technicité) nous coûte par exemple 600 000 euros par an parce que les personnels avancent dans l’ancienneté et sont par conséquent mieux payés et pour certains décalent leur départ en retraite à la suite de la loi Fillon. Cela représente 600 000 euros par an que l’État n’a pas budgété.

O. R : Et sur la question de l’autonomie des universités, la loi vous semble-t-elle aller dans le bon sens? Notamment sur la gouvernance?

K. B : La capacité à assurer une gouvernance stable est préservée. Mais diriger une université aujourd’hui, ce n’est pas la même chose qu’il y a dix ou vingt ans, c’est une tâche autrement plus exigeante et qui demande une très forte implication et haut niveau de professionnalisme. On ne réfléchit plus aujourd’hui en termes de disciplines dont des représentants prendraient, selon des usages internes, tour à tour la direction de l’université. On se demande d’abord’hui si le candidat a les compétences nécessaires pour diriger une équipe et une organisation importante en personnel et en budget. L’Université Jean Monnet Saint-Etienne, c’est 1500 salariés et 150 millions d’euros de budget. Ilfaut aujourd’hui de vrais dirigeants mais et c’est très important des dirigeants qui soient également de vrais universitaires.

 

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Olivier Rollot

Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives.
Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l’un des experts français de la Génération Y.
Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de « l’Essentiel du Sup » (newsletter hebdomadaire) et de « l’Essentiel Prépas » (webzine mensuel).
Il anime également le blog HEADway et du blog du Monde « Il y a une vie après le bac ».

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