ECOLES DE MANAGEMENT

« L’ambition de emlyon c’est de faire partie du top 10 en Europe »

En accueillant des actionnaires privés emlyon BS opère aujourd’hui une mutation majeure du modèle des écoles de management consulaires. Son directeur depuis avril dernier, Tawhid Chtioui, nous explique pourquoi il s’agit en fait d’un « nouveau modèle éducatif.

Tawhid Chtioui

Olivier Rollot : emlyon BS vient d’adopter un tout nouveau modèle économique avec notamment l’arrivée d’actionnaires privés. Comment définiriez-vous ce nouveau modèle ?

Tawhid Chtioui : D’abord je ne parlerais pas de nouveau modèle économique mais plutôt de nouveau modèle éducatif. Nous intégrerons de nouvelles parties prenantes. Sous l’impulsion de la CCI Lyon Métropole, nous avons souhaité transformer emlyon avec une gouvernance plus équilibrée. Avec une nouvelle dimension privée nous répondrons à nos besoins d’investissement et maintiendrons les équilibres financiers à long terme tout en affirmant notre mission centrée sur l’employabilité et en conservant notre excellence académique, nos standards d’accréditation, une marque forte, un impact sociétal et un ancrage local affirmé. C’est un modèle très différent d’une entreprise classique pour laquelle le profit est le sujet dominant.

O. R : Pourquoi avoir choisi de faire appel à des capitaux privés ?

T. C : Il y avait deux options. Soit rester une très bonne école à dimension nationale pendant encore des dizaines d’années, soit avoir d’autres ambitions. En Italie, en Espagne, en Allemagne les meilleures business schools ne sont pas situées dans la capitale et notre ambition c’est justement de faire partie du top 10 en Europe. Pas seulement du top 25 comme aujourd’hui. Mais pour y parvenir le constat est clair : les dix meilleures business schools européennes font 250 millions d’euros de chiffre d’affaires quand nous en sommes encore à 100 millions. Ces business schools peuvent investir chaque année 30 à 45 M€ dans leur développement quand nous ne pouvons pas dépasser les 10 M€ aujourd’hui.

Nous avons besoin de moyens pour investir et notre chambre de commerce et d’industrie a été très ouverte et innovante sur ces sujets. Sans doute parce qu’elle a déjà réussi à développer l’aéroport de Lyon ; elle a eu confiance à l’idée d’aller plus loin également pour l’école en l’ouvrant à des capitaux extérieurs. Bien sûr nous avons pensé faire une levée de fonds auprès de nos alumni et des entreprises, comme celle que vient de lancer HEC, mais en France seule HEC pourrait lever de tels montants par le biais de sa fondation avec l’inconvénient de limiter leur utilisation dans un cadre bien précis. Pour nous la seule solution viable et qui répond à notre ambition et notre projet pour l’école était d’aller chercher de nouveaux partenaires.

O. R : Comment va se recomposer exactement votre capital ?

T. C : Je voudrais d’abord insister sur la possibilité que nous allons donner aux personnels comme aux alumni de participer à notre capital. Dans le cadre d’un FCPE (fonds communs de placement d’entreprise), les élus de la CCI ont souhaité donner aux salariés la possibilité de devenir actionnaire de leur école. Ils souhaitaient créer un lien particulier entre l’école et ses salariés, contributeurs essentiels à l’élaboration & à l’exécution du plan stratégique, ainsi qu’à la création de valeur. Il leur semblait naturel de faire bénéficier les collaborateurs du succès de leur école, qui est en partie la leur. Nos salariés vont pouvoir acquérir jusqu’à 10% de notre capital – soit 15 millions d’euros – avec une décote de 30% sur sa valeur. De plus nous abondons d’un euro tout euro investi par nos salariés. Cette participation est aussi un moyen de les associer de façon pérenne à la gestion de l’école. Comme nous souhaitons le faire également avec nos alumni. Cela nous paraît une manière plus judicieuse de les impliquer dans le développement et le pilotage de leur école que de leur demander seulement de donner à une fondation.

O. R : Votre chambre de commerce et d’industrie restera majoritaire au capital ?

T. C : Dans un premier temps elle conserve 60% du capital. Ensuite après l’apport complémentaire des investisseurs pour atteindre les 100M€, La CCI aurait vocation à devenir actionnaire minoritaire, tout en conservant une minorité de blocage au sein du capital d’early makers group. De leur côté Qualium Investissement et Bpifrance vont prendre 30% du capital. Ils ont été choisis à la suite d’un processus très rigoureux qui a permis de choisir leur dossier. Parmi les onze qui s’étaient présentés le choix s’est porté sur le candidat répondant le mieux aux critères de comptabilité avec les valeurs fondamentales de l’école ainsi que l’acceptation des règles d’or. La CCI de Lyon Métropole a fait son choix sur la base de ses critères et après consultation de l’ensemble des parties prenantes de l’école.

O. R : Mais peut-on garantir la même qualité académique avec des actionnaires privés ? Ce n’est pas le modèle des autres business schools de votre rang.

T. C : Notre modèle est différent de celui de certaines écoles qui garantissent des retours financier beaucoup plus importants que les nôtres. Les intérêts de l’investisseur et de l’école sont liés. Les principaux choix stratégiques qui seront faits par l’investisseur seront en cohérence avec la vision de la CCI, du fait des ‘règles d’or’ que celui-ci a acceptées en entrant au capital du groupe emlyon.

L’investisseur a tout intérêt à accompagner un projet de long terme car au moment de sa sortie, la valeur de l’école ne repose pas seulement sur ses performances financières passées mais surtout de son potentiel futur, donc de son projet à long terme, de sa qualité, de sa notoriété et ses avantages compétitifs…
Nous avons choisi le modèle le plus en phase avec nos valeurs dans le cadre de notre projet 2020-2023 que nous avons projeté  jusqu’en 2026 pour Qualium qui restera au moins cinq ans au capital. Pour la BPI ce sera surement plus long.

O. R : A ceux qui redoutent que vos actionnaires vous empêchent de conserver votre qualité académique vous répondez en fait qu’ils en sont au contraire les meilleurs garants ?

T. C : Nous sommes évalués à 125 millions d’euros pour un résultat de 10 M€. douze fois notre Ebitda ! C’est dire si notre valeur va bien au-delà de notre valeur financière. Les investisseurs savent que notre valeur reposera sur notre rayonnement en France et à l’international et notre potentiel de développement. Ils ont su décomposer les éléments qui vont nous permettre de progresser. D’autant que la BPI a pour objectif de soutenir la marque France et que Qualium est également affilié à la Caisse des Dépôts. Ils savent que c’est l’excellence qui fait notre valeur.

En fait notre plus grande valeur ajoutée est dans la composition de la gouvernance avec à la fois une CCI innovante et entrepreneuriale, des salariés qui portent l’école, des diplômés qui ont une vision à long terme, un investisseur institutionnel et un investisseur privé qui donnent des ressources tout en étant garants de la pérennité. C’est bien plus efficace pour construire un projet durable et ambitieux.

O. R : L’autre grand dossier que vous allez gérer dans les années à venir est le retour de emlyon dans le centre de Lyon dans de tous nouveaux bâtiments. Qu’attendez-vous de ce nouveau campus ?

T. C : Ce sera un hub ouvert sur la ville dont deux étages seront ouverts aux publics. Longtemps les villes se sont construites autour de leur université avant de s’en éloigner. Quand on étudie à Harvard ou Stanford on profite de la proximité avec l’écosystème entrepreneurial et cela permet de développer l’innovation. Nous avons aussi un rôle sociétal à jouer. Sans parler de l’intérêt pour nos étudiants venus de l’étranger de profiter du centre-ville de Lyon pour vivre une véritable immersion dans la culture française. Notre nouveau hub comportera un cœur battant, un lieu propice aux événements où nous pourrons aussi bien accueillir des conférences que des matchs de basket ou des concerts. Ce sera vraiment le hub de 2040 ! Pas seulement de 2022 quand nous nous y installerons.

Nous voulons vraiment profiter de ce déménagement pour transformer notre modèle éducatif avec de nouveaux espaces pédagogiques. Peut-être même en y intégrant une école de design ou d’ingénieurs.

O. R : Vous pourriez racheter ou créer d’autres types d’écoles ?

T. C : Cela fait partie de notre projet. En France comme à l’étranger. Aujourd’hui seulement quelques dizaines de nos diplômés le sont également d’une école d’ingénieurs chaque année. C’est marginal alors que le monde de l’entreprise se transforme avec la montée en puissance de nouvelles intelligences, artificielle, émotionnelle, sociétale, que nous devons hybrider. L’université de Stanford possède sept écoles différentes qui travaillent ensemble et permettent de créer de l’innovation au-delà des cadres disciplinaires.

Nous voulons passer du modèle de la school of business à celui de la « school for business ». Pour cela nous recrutons des professeurs au-delà des sciences de gestion. En intelligence artificielle et Data nous avons même une équipe de vingt professeurs qui travaillent sur le sujet. Des professeurs qui publient souvent dans des revues que ne scrutent pas les accréditeurs ou les classeurs des écoles de management. Aucune école ne peut en dire autant.

O. R : Dans quelles dimensions allez-vous investir en priorité ?

T. C : Les quatre principales sont l’hybridation des compétences, l’excellence académique, la digitalisation et la globalisation. Dans le cadre de notre programme Grande école nous allons en particulier travailler sur l’hybridation avec les sciences. Nous devons donner à nos étudiants une culture scientifique très forte pour leur permettre de maîtriser les compétences de demain. A la prochaine rentrée nous délivrerons pour la première fois notre programme réformé à 100% dans cette logique d’hybridation mais aussi d’individualisation. C’est un atout considérable de pouvoir proposer des cycles de deux mois qui permettent par exemple de partir en Inde étudier l’innovation frugale ou en Afrique l’entrepreneuriat social. Demain nous pourrions même proposer des rentrées toute l’année. Il n’y a vraiment plus aujourd’hui deux CV de diplômés de emlyon qui se ressemblent.

O. R : Les classes préparatoires économiques et commerciales vont évoluer dans les années à venir pour se mettre au diapason de la réforme du bac. Dans quelles directions les engagez-vous à aller ?

T. C : Vers l’ouverture sur d’autres disciplines. Regardez l’étude que produit chaque année Linkedin sur les compétences attendues dans les fonctions de leadership et de management. Sur dix des « hard skills » les plus demandés, la moitié se situe en dehors des sciences de gestion. Dans les data, dans les sciences ou la technologie. Aujourd’hui tous les étudiants ont besoin de disposer d’un socle scientifique solide.

O. R : Comment va évoluer votre BBA ?

T. C : Nous avons choisi de rejoindre le concours Sesame pour faire partie d’une banque d’épreuves en 2020. C’est important pour un programme qui est le plus global de l’école. De Saint-Etienne et Paris à Casablanca en passant par l’Inde ou la Chine ainsi que nos partenaires académiques à travers le monde, on peut le suivre sur six campus dans le monde. A Casablanca nous remettons même un diplôme visé par la France et un autre homologué par le Maroc.

  • Le nouvel actionnariat. Après avoir lancé en août 2018 la transformation juridique de l’école avec la création de la SA early makers group, puis décidé en janvier 2019 d’ouvrir le capital, la CCI Lyon Métropole Saint-Etienne Roanne a annoncé le 13 juin l’entrée en négociations exclusives avec Qualium Investissement et Bpifrance, qui deviendraient actionnaires d’Early Makers Group SA, la holding du groupe emlyon. Dans ce cadre la CCI Lyon Métropole conservera un rôle d’actionnaire « d’ancrage historique et territorial » et bénéficiera de droits spécifiques, les « règles d’or », permettant notamment de « préserver les principes fondamentaux de l’école » :
    • maintien d’une minorité de blocage pendant 10 ans ;
    • droits de veto sur les décisions majeures pour l’école permettant de garantir son excellence académique et son ancrage fort dans la région Auvergne-Rhône-Alpes (maintien du siège social dans la métropole lyonnaise, de la dénomination « Lyon » dans la marque), droit de regard sur l’entrée de nouveaux partenaires au capital, etc.).
  • Le nouveau campus. En 2022 emlyon BS réaménage au centre de Lyon, dans le quartier de Gerland, où sera construite son « early makers hub ». Un bâtiment de 30 000 m² sur un site de 2,28 hectares dont les rez-de-chaussée et le jardin seront ouverts sur l’extérieur avec des commerces, des services, d’espaces digitaux ou de co-création, comme le Café Jaurès et le show-room des Nouvelles Intelligences, tous accessibles au grand public. Au-delà des certifications HQE Excellente et BREEAM Very Good, le site se montrera fortement innovant en matière « d’incitation aux comportements vertueux et responsables de ses utilisateurs ».
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Olivier Rollot
Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel). Il anime également le blog HEADway et du blog du Monde « Il y a une vie après le bac ».

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