« L’arrivée de l’intelligence artificielle ressemble à celle de l’automobile au début du XXᵉ siècle »

Entretien avec Éric Caen, Chief AI, IT & Digital Transformation Officer Skema

by Olivier Rollot

Après un parcours dans des secteurs aussi variés que le jeu vidéo, la restauration rapide, les télécoms, la logistique ou la banque, Éric Caen rejoint Skema au poste de Chief AI, IT & Digital Transformation Officer avec une conviction : l’intelligence artificielle va transformer en profondeur les métiers, l’apprentissage et l’organisation des entreprises. Son objectif consiste désormais à structurer des usages utiles, former aux bons réflexes et préparer étudiants et enseignants à un monde où l’IA deviendra un outil quotidien, puissant mais exigeant.

DES INDUSTRIES TRÈS DIFFÉRENTES POUR UNE MÊME LOGIQUE D’INNOVATION

Olivier Rollot : Votre parcours professionnel vous a conduit dans des secteurs très différents. Comment ces expériences vous ont-elles construit ?

Éric Caen : J’ai eu la chance de travailler dans des environnements très variés : près de vingt ans dans l’univers du jeu vidéo, puis quatre ans chez McDonald’s où j’ai participé à la conception d’une plateforme mondiale de prise de commande en ligne, à la fois web et mobile. Ce projet, lancé autour de 2014-2015, représente aujourd’hui une part considérable des ventes du groupe américain.

J’ai ensuite rejoint un groupe télécom d’origine russe, avec des déplacements réguliers à Kiev et à Moscou. Une période qui m’a confronté à des environnements professionnels fondés sur des rapports de force marqués. Une expérience qui m’aura au moins permis de comprendre d’autres modes de fonctionnement.

J’ai poursuivi mon parcours dans le transport maritime, chez CMA CGM, où j’ai contribué au lancement de premiers projets liés à l’intelligence artificielle. Puis j’ai intégré le Crédit Agricole avec une mission centrée sur la transformation digitale et data à l’échelle d’un ensemble comptant plus de mille entités et 175 000 collaborateurs. Cela donne une idée de l’ampleur des enjeux : une grande partie de l’économie française transite d’une manière ou d’une autre par ces infrastructures.

REJOINDRE L’ÉDUCATION POUR CONTRIBUER À UN MONDE QUI CHANGE

O. R. : Qu’est-ce qui vous conduit aujourd’hui à rejoindre le monde de l’enseignement supérieur ?

E. C : Après avoir accompagné de nombreux projets visant à améliorer la performance ou la rentabilité d’organisations, j’ai ressenti le besoin d’apporter une contribution différente, de participer à la préparation des nouvelles générations à un monde dans lequel l’intelligence artificielle sera omniprésente.

Je code depuis longtemps et je continue à le faire par goût. Cela permet de rester en contact direct avec les technologies et de comprendre concrètement ce qu’elles peuvent apporter dans la vie quotidienne. L’IA peut faire gagner du temps, augmenter la capacité de production et permettre d’aller plus loin dans l’analyse ou la création.

Dans l’éducation, il existe encore beaucoup de marges de progrès. Les enseignants doivent capter l’attention d’élèves habitués à des formats rapides et visuels. Les outils d’IA pourraient devenir des assistants pédagogiques capables d’aider chaque étudiant à progresser selon son propre rythme. Cela ne remplace pas le rôle du professeur, mais peut compléter son action.

STRUCTURER L’USAGE DE L’IA DANS L’ÉTABLISSEMENT

O. R. : Quel est précisément votre rôle aujourd’hui chez Skema?

E. C : J’interviens sur plusieurs dimensions : les systèmes d’information, l’innovation digitale et les initiatives liées à l’intelligence artificielle, notamment à travers un centre d’innovation spécialisé. Ma mission consiste à structurer la gouvernance et à faire évoluer ces dispositifs pour qu’ils produisent le maximum de résultats concrets. L’objectif est clair : développer des outils utiles pour l’administration, pour les enseignants et pour les étudiants.

O. R : Skema possède un laboratoire renommé en IA à Montréal. N’est-ce pas surprenant pour une école de management ?

E. C : Disposer d’un niveau d’expertise élevé en intelligence artificielle dans une école de management peut surprendre, mais cela devient indispensable. Nous avons observé dans d’autres secteurs combien il était difficile d’obtenir des moyens avant que l’ampleur du phénomène ne soit pleinement reconnue. Depuis la généralisation des outils d’IA générative, tout le monde mesure désormais l’ampleur du changement.

APPRENDRE À UTILISER L’IA COMME ON APPREND À CONDUIRE

O. R : Quel rôle une école peut-elle jouer face aux défis que posent les IA ?

E. C : J’utilise souvent une métaphore simple. L’arrivée de l’intelligence artificielle ressemble à celle de l’automobile au début du XXᵉ siècle. Les humains savaient déjà se déplacer, mais la voiture leur a permis d’aller plus loin et plus vite. Avec l’IA, nous savons déjà réfléchir, apprendre, créer, mais ces outils permettent d’amplifier nos capacités.

Lorsque l’automobile s’est diffusée, il a fallu apprendre à conduire, comprendre les règles et passer un permis. L’enseignement supérieur doit jouer ce rôle : transmettre le « code » de l’IA. Il s’agit d’apprendre à l’utiliser correctement, à comprendre ses limites et à anticiper ses risques. Utiliser ces technologies sans formation reviendrait à confier un véhicule puissant à quelqu’un qui n’en connaît pas les règles avec des conséquences importantes en matière de données, de décisions ou de biais de réflexion. Mais ce n’est pas à l’automobile d’apprendre au conducteur comment conduire!

O. R : Plusieurs études récentes montrent que la capacité à discerner le vrai du faux va devenir l’une des plus importantes à maitriser dans les années à venir. Comment former les étudiants à distinguer le vrai du faux ?

E. C : La capacité à distinguer des informations fiables de contenus erronés devient effectivement une compétence essentielle. Elle repose sur l’esprit critique et sur la culture générale. Les réponses produites par l’IA peuvent sembler très convaincantes, ce qui rend la vigilance encore plus nécessaire car en fait les IA sont élevées dans un environnement qui les conditionne petit à petit. Un peu comme un enfant élève dans une religion. Grok est ainsi totalement à droite quand Claude semble plus équilibré et que ChatGPT varie souvent.

Pour acquérir ce sens critique nécessaire il faut encourager des pratiques simples : croiser les sources, demander des références, vérifier les informations. Ce réflexe existait déjà avant l’ère numérique. Mon grand-père, communiste, lisait plusieurs journaux pour comparer les points de vue et m’affirmait que la vérité était au milieu. Cette méthode reste pertinente aujourd’hui.

Former les étudiants à poser les bonnes questions constitue une étape clé. L’IA ne fonctionne pas comme un moteur de recherche traditionnel avec lequel on se contentait de poser une question simple avant d’aller piocher dans les sites sélectionnés. L’interrogation des IA demande qu’on pèse le contexte, qu’on donne des consignes précises et une réflexion structurée. Plus la demande est claire, plus la réponse sera utile.

UN CHANGEMENT PROFOND DANS LE MONDE DU TRAVAIL

O. R. : Qu’attendent aujourd’hui les entreprises des jeunes diplômés dans ce contexte ?

E. C : Les entreprises attendent que les tâches répétitives puissent être automatisées lorsque c’est possible. Les activités à faible valeur ajoutée peuvent être confiées à des outils numériques, ce qui libère du temps pour des missions plus créatives ou stratégiques. Tout ce qui peut être fait par un robot doit être fait par un robot : il ne faut pas enlever le pain de la bouche des robots !

Cela ne signifie pas la disparition du travail humain. L’humain doit se concentrer sur ce qui fait sa singularité : l’empathie, l’imagination, la capacité d’analyse et la prise de décision. Les organisations recherchent des profils capables de comprendre les outils et de les piloter pour devenir beaucoup plus productives. Aujourd’hui les codeurs sont des maestros des robots et travaillent à toute vitesse.

Cette transformation soulève des questions importantes sur l’emploi, la productivité et l’organisation sociale. Chaque révolution technologique a créé des phases de transition difficiles et je suis chaque jour impressionné par les progrès des IA. L’automobile a profondément modifié des métiers traditionnels avant d’en créer de nouveaux.

O. R : Quel rôle spécifique l’enseignement supérieur doit-il jouer dans cette transition ?

E. C : Les écoles ont la responsabilité de préparer les étudiants à des évolutions rapides et parfois déstabilisantes. Elles doivent intégrer ces questions dans leurs programmes et encourager la réflexion sur les impacts économiques et sociaux.

Nous devons former des étudiants capables de s’adapter, d’apprendre en continu et de rester curieux. Les technologies évoluent vite : il ne s’agit pas d’adopter une solution unique, mais de tester régulièrement de nouveaux outils et d’en comprendre les usages.

Les centres d’innovation jouent un rôle essentiel dans cette démarche. Ils permettent d’expérimenter, de répondre à des besoins concrets exprimés par les enseignants ou les équipes administratives et d’identifier des solutions pertinentes.

VERS DES ASSISTANTS PÉDAGOGIQUES PERSONNALISÉS

O. R : Quelles évolutions concrètes voyez-vous apparaître à court terme dans les écoles ?

E. C : On observe déjà des actions visant à améliorer l’efficacité administrative ou à accompagner les enseignants dans la préparation de leurs contenus. À très court terme, les assistants pédagogiques personnalisés deviendront une réalité. Ces outils pourraient analyser la progression d’un étudiant, identifier ses points de difficulté et proposer des exercices adaptés. Ils ne remplaceraient pas les enseignants, mais apporteraient un soutien individualisé difficile à mettre en place à grande échelle aujourd’hui.

Nous ne parlons pas d’un horizon lointain. Des expérimentations existent déjà et certaines applications pourraient être opérationnelles très rapidement. Si ces outils permettent d’aider davantage d’étudiants à atteindre leur potentiel, l’impact sera considérable.

O. R. : Quel message souhaitez-vous transmettre aux étudiants et aux enseignants ?

E. C : La clé du succès réside dans la curiosité et dans la capacité à se remettre en question. Les technologies évoluent à un rythme inédit, ce qui impose de rester ouvert aux nouvelles approches et de ne pas s’attacher excessivement à un outil particulier. Apprendre à expérimenter, tester et comparer constitue une compétence essentielle. Les étudiants qui maîtriseront ces réflexes disposeront d’un avantage important dans leur vie professionnelle.

Nous vivons une période de transformation comparable aux grandes ruptures technologiques du passé. Cette situation peut susciter des inquiétudes, mais elle ouvre aussi des perspectives considérables. L’enjeu consiste à accompagner ces évolutions avec méthode, prudence et sens des responsabilités.

Bio express

C’est une personnalité du numérique et des IA qui rejoint Skema. Éric Caen a été nommé Chief AI, IT & Digital Transformation Officer de Skema BS. Il intègre à ce titre le comité exécutif de l’école et reporte à Alice Guilhon, directrice générale. Il aura la responsabilité de piloter la direction des systèmes d’information ainsi que le Centre d’innovation en IA créé en 2019 à Montréal au Canada, avec pour mission d’« accélérer la transformation digitale de l’institution et de renforcer sa capacité d’innovation ».

A 60 ans, Éric Caen apporte avec lui plusieurs décennies d’expérience dans le numérique et la transformation des grandes organisations, en France, en Europe et aux Etats-Unis. Il débute sa carrière entrepreneuriale en cofondant Titus Interactive (1985 -2005) qu’il hisse au rang de 12e éditeur mondial de jeux vidéo et 3e en Europe. Il prend ensuite la direction de la start-up de vidéos à la demande Glowria (2007 -2008), avant de rejoindre McDonald’s, où il occupe plusieurs postes clés entre 2011 et 2015, notamment Director New Technologies Europe (2011 -2013), puis Senior Director Digital Execution & Market Engagement au niveau global (2013-2015). Il poursuit son parcours international en tant que Group Director Digital au sein de l’entreprise néerlandaise de télécommunications Veon (2015-2016) avant de devenir Group Chief Digital Officer de l’acteur mondial du transport maritime et logistique CMA CGM (2017 -2018). Plus récemment, il occupait le poste de Group Chief Digital Officer de Crédit Agricole SA (2020-2024).

Éric Caen a été distingué Entrepreneur de l’année France par EY en 1998. Il a par ailleurs été le créateur du Digital Transformation Index du CAC 40, publié par Forbes, mesurant la maturité numérique des plus grandes capitalisations boursières françaises.

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