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« Les enseignements supérieurs français et américain sont les plus éloignés possibles »

Ancien président de l’Université d’Orléans et délégué général de la Conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieur (Cdefi), Michel Mudry y est aujourd’hui conseiller en matières de relations internationales. Fondateur du cabinet spécialisé dans le conseil aux établissements d’enseignement supérieur et de recherche ITHER Consult, il a récemment publié un document comparant les enseignement supérieur français et américains : L’enseignement supérieur en France et aux Etats-Unis : comparer l’incomparable. Son analyse.

Le campus d'Harvard
Le campus d’Harvard

Olivier Rollot (@O_Rollot): Vous avez sous-titré votre document sur les études supérieures aux Etats-Unis et en France : « Comparer l’incomparable ». En quoi les enseignements supérieurs français et américains sont-ils tellement incomparables ?

Michel Mudry
Michel Mudry

Michel Mudry : Une mission aux Etats-Unis de nos sénateurs avait rapporté en 2002 que les deux systèmes étaient, je cite, aux « antipodes l’un de l’autre ». Il vrai en effet qu’ils sont les plus éloignés possibles, et que les autres dispositifs nationaux viennent se situer entre eux, en quelque sorte. Cela est lié à de profondes différences historiques, politiques, idéologiques, entre les deux pays, alors que paradoxalement les républiques américaine et française sont comme sœurs. Un peu d’histoire comparée montre que l’enseignement supérieur américain a longtemps résulté d’initiatives privées, à partir de la vingtaine de Colleges coloniaux, et un siècle après par des créations de grandes universités privées, pour lesquelles l’influence germanique fut forte.

L’initiative publique – c’est-à-dire celle des Etats fédérés et non pas du gouvernement fédéral, pour des raisons constitutionnelles – ne fut massive qu’après 1945. Cette simple évocation montre la distance avec le quasi « tout Etat » à la française – Etat unitaire et centralisé – mécanisme à l’œuvre chez nous depuis près de trois siècles. Si l’on ajoute les priorités assez opposées qui sont données ici et là-bas aux idéaux d’égalité et de liberté, on aura en quelques mots évoqué les principales raisons de cette incomparabilité.

O. R : Aujourd’hui encore ce sont les universités privées qui dominent le paysage ?

M. M : Pas numériquement. Mais le modèle américain de la grande université multidisciplinaire à forte composante de recherche, tout comme la liberal education, sont nés sur la côté Est il y a un bon siècle, à Harvard, Johns Hopkins, Princeton, etc., dans des établissements privés donc. Aujourd’hui, dans la catégorie des « grandes universités à visibilité nationale » les vingt premiers établissements des classements américains établis sur la réputation académique sont privés. A l’échelle internationale, dans le classement de Shanghai, dont les critères portent presque exclusivement sur le volume et la qualité de la recherche, établissements d’Etat et privés sont davantage mélangés dans le Top 100, mais ces derniers tiennent quand même le haut du pavé.

O. R : Le système américain est encore bien plus compliqué avec ses Liberal Arts Colleges.

M. M : Il paraît compliqué à un français en raison même des différences ; et la réciproque est vraie ! La catégorie des 266 National Liberal Arts Colleges rassemble de petits établissements privés s’adressant à l’élite scolaire – et sociologique il faut bien le dire – qui font jeu égal avec les précédents pour le recrutement des jeunes étudiants.

O. : Un bachelor aux Etats-Unis c’est toujours 4 ans ?

M. M : Nominalement oui. C’est-à-dire que c’est une durée de référence, mais qui est plutôt un minimum. Dans les faits, le principe de capitalisation de modules (credits courses) – lequel a d’ailleurs en partie atteint l’Europe – est si développé que les étudiants arrivent au degree cinq à six ans après leur admission initiale. Cela dit, un des critères d’appréciation d’un établissement est la proportion d’étudiants qui obtiennent leur bachelor within six years. Il faut aussi ajouter que le bachelor débouche largement sur le marché du travail. Ainsi on compte 17 millions d’étudiants dans le cycle undergraduate pour 3 millions en graduate (les masters et le PhD, le doctorat).

O. R : A côté de ces cycles universitaires longs il en existe également de plus courts ?

M. M : Les Community Colleges proposent des cycles en deux ans qui rappellent nos BTS/DUT. Financés par les Etats ces établissements reçoivent tous les étudiants du district concerné avec des droits de scolarité fixés aux alentours de 2000$ par an. Il faut bien voir que cette catégorie d’établissements est tout sauf marginale puisqu’elle accueille près de 40% des vingt millions d’étudiants américains. On y trouve aussi beaucoup de professionnels en formation continue. Les meilleurs de ces étudiants pourront transférer leurs crédits pour entrer en Bachelor dans une université.

O. : Quand on évoque les études aux Etats-Unis on parle toujours de leur coût. N’est-il pas rédhibitoire pour beaucoup d’étudiants ?

M. M : Les grands établissements sont chers et c’est pour cela que beaucoup se tournent vers les Community Colleges pour démarrer. Mais ce ne sont pas les étudiants des établissements les plus onéreux et les plus prestigieux qui souffrent aujourd’hui de surendettement. Pour eux l’investissement est toujours rentable. D’autant que beaucoup ont pu obtenir des bourses d’études. Ceux qui ne s’en sortent pas bien sont ceux qui ont trop emprunté pour une formation moyenne.

O. R : Les étudiants américains ont parfois le sentiment de payer très cher leur scolarité pour vivre sur des campus qui possèdent des équipements, notamment sportifs, qu’ils utilisent peu !

M. M : Les campus sont des villes et, de plus en plus souvent, des villes dans la ville. Autour du principal Campus de Pennsylvania State University s’est développé une ville appelée… State College qui compte aujourd’hui 30 000 habitants. L’Ivy League, qui regroupe de prestigieuses universités privées de la côte Est, était au départ fondée sur une compétition sportive. Le sport, la culture, sont au cœur des projets de ces universités qui possèdent souvent les plus importants stades locaux, des musées, des auditoriums.

O. R : On cite souvent le système public californien. Quelle comparaison peut-on faire avec le dispositif des Communautés d’universités et d’établissements (Comue) ? Notamment en Californie.

M. M. : Voilà bien un élément d’incomparabilité ! D’abord parce que la politique française des Comue est typiquement une de nos exceptions. Je ne vois pas de pays au monde qui se soit engagé dans quelque chose d’analogue, tout simplement parce que nulle part on aurait pu – ou osé – disposer ainsi des universités et autres établissements sur tout le territoire.

Concernant spécifiquement le système public californien, son niveau « d’élite », University of California (UC), est en fait un système de campus très autonomes. Tous (Berkeley, UCLA, etc.) sont en compétition les uns avec les autres au sein de la catégorie des National Universities (soit environ 250 établissements privés ou d’Etat) à l’échelle américaine et présents en tant que tels dans les classements, y compris au fameux classement de Shanghai. En France, à l’opposé, concernant les universités et établissements d’une Comue, la mission légale de cette structure étant au contraire de promouvoir leur coordination.

O. R : Le gouvernement fédéral n’a vraiment aucune compétence ?

M. M : Constitutionnellement, pas de façon directe. Mais à partir de l’après-guerre il est intervenu de façon décisive dans le financement de l’enseignement supérieur. D’une part a été créé à cette époque le dispositif de bourses et prêts fédéraux aux étudiants, lequel représente aujourd’hui les deux tiers de ces aides. Juste après la guerre également, le gouvernement fédéral, via des agences, s’est mis à financer par appels d’offres la recherche fondamentale dans les grandes universités – essentiellement privées à l’époque – dispositif qui représente aujourd’hui une manne de l’ordre de 40 milliards de dollars.

La France au contraire a fait le choix – assez exceptionnel au monde là encore – de créer les grands organismes nationaux de recherche que nous connaissons. Il n’y a pas de « CNRS » aux USA, et la mission de nos EPST (établissements publics à caractère scientifique et technologique, le CNRS ou l’Inra) est là-bas répartie de facto au sein de la centaine de grandes universités qui se partagent ces crédits. Rien d’étonnant à ce que la moitié d’entre elles constituent aussi la moitié du Top 100 du classement de Shanghai.

O. R : Le gouvernement fédéral accrédite-t-il des universités ?

M.M : Non, l’accréditation relève d’organisations indépendantes (Voluntary organisations) qui accréditent les établissements ou bien des domaines spécifiques (par exemple American Board for Engineeriing and Technology) en leur sein. Par contre, le gouvernement fédéral a mis en place un processus de « reconnaissance » de ces organisations. Celles qui accréditeraient sans ce label fédéral ne permettrait pas aux établissements concernés, ainsi qu’à leurs étudiants, de bénéficier des financements fédéraux.

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Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel).

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