POLITIQUE DE L'ENSEIGNEMENT SUPERIEUR

« Les étudiants de première année sont ceux qui ont le plus besoin de venir sur des campus »: entretien avec Delphine Manceau, directrice de Neoma BS

Depuis le 11 janvier les étudiants les plus vulnérables de Neoma peuvent revenir sur ses campus. Et notamment en première année. Si tous sont attachés aux cours en présentiel les étudiants plus avancés dans leurs cursus préfèrent pour la plupart continuer à suivre leurs cours à distance faute de garanties sur la suite de l’année. Delphine Manceau, la directrice générale de Neoma, revient avec nous sur la gestion de la pandémie par son école.

Olivier Rollot : Comment gérez-vous cette période d’incertitude dans l’ouverture de vos campus ?

Delphine Manceau : Depuis la rentrée de septembre, nos campus sont toujours restés ouverts, avec une permanence en présentiel dans tous les services liés à la scolarité et à l’accompagnement des étudiants. Notamment le service « Wellness » que nous avons beaucoup développé pour venir en soutien aux étudiants, avec plusieurs dispositifs visant à préserver leur santé et leur bien-être, notamment un système de parrainage entre étudiants français et internationaux. Nous avons aussi réactivé notre fonds de solidarité Covid, en partenariat avec NEOMA Alumni et la Fondation NEOMA, pour venir en aide aux étudiants en précarité financière. Plusieurs aides d’urgence, pour un montant global de 200 000 €, ont pu être affectées.

En termes de cours, en septembre et en octobre, les enseignements étaient alternés en présentiel et distanciel selon un ratio 60%-40%, puis nous sommes passés en cours 100% à distance après le reconfinement début novembre.

Depuis le 11 janvier, nous sommes heureux d’accueillir de nouveau des étudiants sur nos campus, en petits groupes. Ce dispositif s’adresse aux étudiants vulnérables, c’est-à-dire principalement des étudiants internationaux, des étudiants en rupture numérique, et des étudiants français qui souffrent de l’isolement et du décrochage. Le tout dans la limite de dix étudiants par salle comme autorisé par le Ministère de l’Enseignement supérieur le 19 décembre.

O. R : Comment sélectionnez-vous ces étudiants qui reviennent sur vos campus ?

D. M : Nous avons expliqué aux étudiants que ce dispositif s’adressait aux étudiants fragilisés et leur avons demandé qui se considérait concerné et souhaitait revenir sur place. Il faut avoir en tête que de nombreux étudiants à NEOMA, qui ne sont originaires ni de Rouen ni de Reims, sont revenus dans leurs familles, ont rendu leurs appartements sur place et préfèrent continuer de suivre les cours à distance. Il faut également considérer l’incertitude dans laquelle sont nos étudiants : on ne peut leur promettre que nous ne devrons pas repasser à un moment à un enseignement complètement à distance s’il y a un nouveau reconfinement…

Au final, environ un quart de nos étudiants se sont portés volontaires pour revenir suivre les cours sur les campus : isolement, fragilité, décrochage, précarité numérique… de nombreuses raisons les motivent pour revenir en salle de classe. Nous avons pu répondre à cette demande dans le respect des consignes gouvernementales. Nous avons ainsi été en mesure de les accueillir, pour la totalité de leurs cours pour la plupart d’entre eux, et pour certains de façon partielle. En parallèle, tous les cours peuvent toujours être suivis par zoom pour ceux qui restent à distance.

De manière générale, nous sommes très heureux de cette réouverture qui va aider certains étudiants à revenir dans une dynamique collective d’apprentissage avec leurs camarades et en présence de leurs professeurs. Les étudiants de première année sont ceux qui ont le plus besoin de venir sur des campus qu’ils connaissent à peine et où ils n’ont pas eu le temps de se faire beaucoup d’amis depuis le mois de septembre.

O. R : Vous êtes inquiets pour vos étudiants ?

D. M : Les différentes enquêtes menées dans l’enseignement supérieur révèlent que les étudiants souffrent psychologiquement de la situation et qu’il y a de vrais risques de décrochage et, pour certains, de dépression, et ce malgré les efforts très positifs faits par de nombreuses Grandes Ecoles et Universités pour maintenir le lien et accompagner les étudiants dans cette période particulière. Une enquête réalisée fin novembre dans une quinzaine d’établissements révélait que 40% des étudiants ressentaient un fort sentiment d’isolement et de solitude et que la moitié avait peur de décrocher. Donc, oui, je suis préoccupée de l’état psychologique des étudiants. Sans oublier les étudiants internationaux qui sont arrivés en octobre et qui pour certains vivent assez isolés.

NEOMA comme d’autres écoles a mis en place de nombreux dispositifs pour essayer de pallier cette situation : des cafés virtuels et contacts fréquents avec les étudiants ; campus restés ouverts avec possibilité d’accéder à tous les services en présentiel et à distance ; et les professeurs ont complètement revu leur pédagogie pour maintenir un fort niveau d’engagement et d’apprentissage. Néanmoins, ne nous voilons pas la face, la période est dure à vivre pour les jeunes, et ce serait vraiment nécessaire que tous aient la possibilité de revenir en présentiel, même pour 30 ou 50% de leurs cours.

O. R : Le campus virtuel de NEOMA est pourtant une vraie réussite.

D. M : Nous avons conçu ce campus virtuel comme un environnement complémentaire aux espaces d’apprentissage existants. Les étudiants, via un avatar qu’ils personnalisent, évoluent dans cet espace comme s’ils étaient sur un vrai campus. Une fois connectés, ils accèdent au bâtiment virtuel pour suivre un cours, rejoindre un groupe de travail ou assister à une conférence. Et le campus virtuel permet la rencontre « par hasard » : on croise un camarade, un professeur, un chargé de programme, que l’on n’avait pas prévu de voir et on échange avec lui comme dans la vraie vie – et ce sont ces rencontres fortuites et cette sérendipité qui manquent le plus quand on est en visio.

En plus des cours, l’écosystème de services de l’école, comme Talent & Carrière, le Wellness Center, la bibliothèque et les incubateurs sont aussi présents sur cet espace virtuel.

Aujourd’hui, plus de 2400 étudiants se sont déjà connectés sur le campus virtuel, c’est un vrai succès !

 O. R : Une vive polémique a éclaté fin 2020 entre la ministre du Travail, qui a semblé accuser toutes les écoles de commerce de commerce de « profiter » de l’apprentissage, et les Grandes écoles de commerce. Le financement de l’apprentissage s’avère effectivement difficile. Que faut-il faire ?

D. M : Comme mes collègues de la Conférence des Grandes Ecoles et du Chapitre des écoles de management, je regrette que l’on ait ainsi montré du doigt l’ensemble de la communauté des écoles de commerce alors que seuls quelques établissements isolés étaient concernés. Et ce serait vraiment regrettable que quelques cas très particuliers qui ne représentent aucunement notre communauté jettent le discrédit sur l’apprentissage.

N’oublions pas que l’apprentissage est aujourd’hui un excellent levier d’accès à l’emploi comme à l’accroissement de la diversité sociale dans l’enseignement supérieur. Est-ce prioritaire de s’attaquer à son financement ? Je suis persuadée qu’il ne faut pas réduire l’accès à l’apprentissage dans le supérieur, a fortiori dans le contexte économique actuel où le marché de l’emploi devient plus tendu.

O. R : Avez-vous des données sur l’insertion professionnelle de vos diplômés cette année ?

D. M : Pas encore. Nous savons que nos étudiants trouvent toujours des contrats d’apprentissage et des stages même si cela prend un peu plus de temps qu’avant. Mais nous regardons avec attention les évolutions du marché de l’emploi, notamment pour les secteurs dont les recrutements reposent sur un fort turnover avec des changements de postes fréquents comme le conseil. Heureusement, il y a aussi des secteurs qui embauchent plus qu’avant. Nous avons lancé une enquête auprès de nos diplômés pour savoir quels secteurs recrutent plus, moins ou autant que les années passées et ainsi conseiller au mieux nos étudiants sur les secteurs à cibler en priorité.

Pour les accompagner, notre département Talent & Career a renforcé ses dispositifs avec des ateliers thématiques et des sessions d’échanges avec nos diplômés, qui les conseillent.  Dans ce contexte incertain, c’est une grande chance pour nos étudiants de pouvoir compter sur un réseau Alumni particulièrement impliqué. Des activités de parrainage sont également mises en place depuis le printemps dernier entre jeunes diplômés et alumni senior pour accompagner les prises de poste.

O. R : Dans un contexte difficile, les étudiants des Grandes écoles s’en sortent-ils mieux que les autres ?

D. M : Sur un marché du travail difficile, être diplômé d’une Grande école reconnue constitue clairement un atout. Nous constatons d’ailleurs une forte hausse des candidatures dans nos mastères spécialisés.

O. R : Où en sont les travaux de votre campus parisien ?

D. M : Nous ouvrirons notre nouveau campus parisien en juin prochain et nous y effectuerons la prochaine rentrée. Il pourra accueillir 1 500 étudiants, des programmes post-bac jusqu’aux MSc ou encore l’Executive MBA. Nous avons pensé ce nouveau campus comme un lieu d’innovation permettant de mettre en oeuvre les pédagogies de demain grâce à de nouveaux lieux d’apprentissages modulaires.

O. R : Prévoyez-vous des évolutions de votre programme Grande école ?

D. M : Notre Programme Grande Ecole vit actuellement la deuxième phase de sa refonte, pilotée par sa nouvelle Directrice Imen Mejri. Avec trois axes forts : (1) des thématiques fil rouge, interdisciplinaires et essentielles pour l’avenir : l’éthique du monde contemporain, les métiers de demain, la transition durable ; (2) l’innovation pédagogique, avec le système NEOSMART d’apprentissage entre étudiants, et avec bien-sûr notre campus virtuel et des parcours internationaux renforcés avec des universités de premier plan, qui se mettront en place dès la fin de la pandémie.

O. R : Et de nouveaux programmes ?

D. M : Nous venons de lancer un tout nouveau Bachelor en Management de Services autour des métiers d’excellence à la française avec des partenaires de renommée internationale. Ce programme en 3 ans ouvrira en septembre prochain et se déclinera en quatre parcours :

  • le parcours « Distribution » qui s’appuiera sur notre cursus historique ECAL, très reconnu dans la grande distribution et qui est complètement refondu autour des dimensions digitales, logistiques et RSE si importantes aujourd’hui ;
  • le parcours « Gastronomie » en partenariat avec l’Ecole Fauchon ;
  • le parcours « Coiffure et Beauté » en partenariat avec L’Oréal ;
  • et le parcours « Hôtellerie » qui ouvrira à la rentrée 2022.

L’objectif est de former des entrepreneurs et des dirigeants pour ces secteurs qui font partie des fleurons de l’économie française. Le programme allie management, entrepreneuriat, digital et savoir-faire métier. Le tout adossé à un incubateur sectoriel. Il s’agit aussi de soutenir ces métiers qui souffrent particulièrement avec la pandémie.

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Olivier Rollot est directeur du pôle Information & Data de HEADway Advisory depuis 2012. Il est rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire), de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel) et de "Espace Prépas". Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant, Olivier Rollot est également l'un des experts français de la Génération Y à laquelle il a consacré un livre : "La Génération Y" (PUF, 2012).

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