POLITIQUE DE L'ENSEIGNEMENT SUPERIEUR

Les nouveaux défis des fondations

La réunion du 30 janvier du Club des Décideurs Marketing & Digital de l’Enseignement Supérieur, créé par l’Adetem et HEADway, a été consacrée au thème « Fundraising : mobiliser vos communautés et vos réseaux ». L’occasion de revenir sur le développement contrasté des fondations universitaires en France face à la quasi-disparition de l’ISF (remplacé par l’IFI) et aux interrogations quant aux dispositifs de défiscalisation avec le prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu.

La fin de l’ISF marque un tournant. C’était en 2013. La première campagne de levée de fonds d’HEC s’achevait sur un grand succès. 112 millions de promesses de dons réunies (57% venant des alumni et 43% des entreprises). Enfin ! Créée en 1971, la Fondation HEC avait dû attendre 2005, et une nouvelle loi fiscale pour enfin prendre son envol. « Si notre Fondation est parvenue à collecte finalement 120 millions d’euros en 5 ans c’est parce que nous avons travaillé avec professionnalisme, y compris en nous intéressant aux communautés d’anciens HEC installées dans les pays anglo-saxons qui ont moins de limite psychologique au don », expliquait Pierre-Antoine Gailly, alors président de la CCI Paris Ile-de-France, se souvenant avec émotion des « moments passés à New York avec le président de la Fondation, Alain Bernard, et le directeur d’HEC, Bernard Ramanantsoa, pour convaincre les alumni de donner ».

Dans une étude publiée en 2015 à laquelle avaient répondu 49 écoles, la Conférence des grandes écoles établissait que les 30 écoles qui avaient levé des fonds avaient réuni en tout 54,5 millions d’euros, soit 4% de leur budget total et 13,7% de leur subvention publique (soit une moyenne par étudiant de 770 euros). Mais avec une extrême hétérogénéité puisque 97% du montant global de la collecte était réalisé par seulement 14 écoles. Autre enseignement, et contrairement à ce qu’on constatait du côté d’HEC, les entreprises sont largement majoritaires dans cette levée de fonds avec 60,5% des dons (37,5% provenaient des particuliers et 2% de fondations hors entreprises).

Cinq ans après sa première levée de fonds, après que la Fondation HEC ait vu trois présidents succéder à Daniel Bernard (le dernier, Olivier Sevillia vient de prendre cette présidence alors que Delphine Colson a été nommée déléguée générale en octobre 2018), l’enthousiasme est-il encore là ? Il semble que oui. Les promesses de dons seraient même en hausse en 2018 (16M€ contre 9M€ en 2017) grâce notamment à la remarquable participation de Hubert Joly, P-DG de Best Buy (le Darty américain), qui a fait un don de 3,7 millions d’euros pour aider son école à créer une chaire dédiée au Purposeful Leadership. Ce seraient en tout plus de 60 millions d’euros de dons qui auraient déjà collectés pour assurer le lancement d’une nouvelle campagne cette année. Mais combien d’alumni répondent poliment qu’avec la disparition de l’ISF ils ne voient plus pourquoi ils feraient des dons ? Sans qu’on puisse encore faire un bilan, on évoque dans certaines fondations une baisse jusqu’à la moitié des dons des particuliers en 2018.

Comment motiver le don des alumni ? La grande erreur qu’ont fait certains établissements en lançant des fondations a été de croire que le don allait de soi. Alors présidée par le charismatique Axel Kahn, l’université Paris-Descartes s’était ainsi lancée bille en tête dans une collecte de fonds auprès de ses alumni. Sans grand succès. Avoir parmi ses alumni un très grand nombre de médecins, gagnant très bien leur vie, ne suffisait pas. Ceux-ci rappelant plutôt à leur institution les années données à la collectivité en tant qu’internes que leur réussite future. Et surtout que l’université les avait oubliés pendant trente ans… Si HEC ou l’Ecole polytechnique réussissent si bien ce n’est pas seulement parce que leurs alumni occupent les plus hautes fonctions. C’est aussi parce que le lien qui les lie ne s’est jamais distendu grâce à des associations d’anciens très présentes à leurs côtés. « Quand on ne leur pas parlé pendant quarante ans et qu’on leur dit d’un seul coup « vous êtes super, donnez », cela ne risque pas de se traduire tout de suite par un chèque », s’exclame Sandra Bouscal, aujourd’hui directrice générale de la Fondation Dauphine après avoir participé à la levée de fonds record de HEC et commencé sa carrière en 1999 à la Fondation de l’Insead.

Une « culture du don » qui se cultive dès l’école ou l’université dans le cadre de « class gift ». Ceux réunissent par exemple chaque année aux Mines de Paris les élèves de la dernière promotion et des alumni des promotions finissant par le même chiffre. Ensemble ils donnent pour constituer par exemple des bourses d’études pour les étudiants partant à l’étranger. Une culture du don qui se travaille ensuite tout au long de la vie professionnelle d’alumni qui s’éloignent peu à peu de leur institution pendant la première année de leur vie professionnelle avant de s’en rapprocher la quarantaine venue. Et pour cela l’implication du directeur de l’école ou président de l’université est déterminante. « L’alumni de base a deux problèmes : premièrement, il est convaincu que l’école est exactement dans le même état que le jour où il l’a quittée, il faut lui prouver le contraire. Et deuxièmement, il veut voir le directeur. Au moins une fois. Il faut y passer le temps nécessaire »,  expliquait lui Hervé Biausser, alors encore directeur général de CentraleSupélec, lors du colloque que la Conférence des grandes écoles a consacré aux alumni en 2018.

Il faut du temps donc mais aussi des projets pour fédérer les enthousiasmes. « Il n’y a en France pas la même culture du don qu’aux Etats-Unis. Pour obtenir des dons nous avons à présenter des projets – c’est ce qu’on appelle le « fundraising projects based » – pour accroître la fierté d’appartenir à une collectivité et répondre aux enjeux de demain », analyse le directeur général de l’Essec, Vincenzo Esposito Vinzi, qui appelle aujourd’hui ses alumni à soutenir leur école à hauteur de 16 millions d’euros pour assurer un financement complémentaires à celui des collectivités pour rebâtir son campus. Mes projets qui passent souvent par des bourses données aux étudiants les moins favorisés. Il suffit d’avoir vu une fois les boursiers d’HEC faire leur entrée au rendez-vous annuel de la fondation, avec un « 0 » dans le dos pour signifier qu’ils ont pu intégrer l’école grâce aux dons des anciens, pour s’en convaincre. « Nous avons une mission citoyenne. Elle démarre dès le lycée avec des actions de tutorat et de soutien financier en partenariat avec Fratelli et les Cordées de la Réussite. Elle se décline ensuite dans les classes prépas, où nous aidons certains étudiants méritants – même s’ils n’intégreront pas forcément HEC ensuite, au sein de prépa classique et même de prépas technos », assure l’ancien président de la Fondation HEC, Bertrand Léonard.

Comment motiver le don des entreprises ? A 75% des 3,5 millions d’euros de budget annuel de la Fondation Dauphine dépendent des dons des entreprises. « Nous leur proposons de participer à des projets liés l’innovation et à la recherche dans des laboratoires de premier plan. Nous leur parlons également de Paris-Dauphine en tant qu’institution de premier plan dont le projet est d’être dans le top 10 en Europe dans le management de la décision », établit Sandra Bouscal. La recherche est largement premier vecteur d’intérêt des entreprises dans les écoles d’ingénieurs. Témoin les Mines Paris qui lèvent environ 4 millions d’euros par an dont plus des trois quarts proviennent des entreprises. Notamment pour constituer des chaires de recherche. « Une chaire est aussi souvent une action de communication. D’autant que si les dons sont défiscalisés à 60%, le crédit impôt recherche atteint le même taux dans le cas d’un contrat de recherche avec un établissement public. S’il veut vraiment développer les fondations, l’Etat devrait donc encore plus défiscaliser les dons », commente le président de la fondation, Benoît Legait, dont l’objectif de la campagne de levée de fonds 2014-2018 était de lever 35 M€ (contre 23,5 M€ pour la campagne précédente).

Créée en 2012, la Fondation Mines Télécom entend quant à elle lever pas moins de 50 M€ sur la période 2015-2020 (dont 31 M€ déjà confirmés). « Depuis 10 ans, d’abord en tant que Fondation Télécom puis Mines Télécom, nous avons su créer des partenariats industriels quand d’autres ont d’abord misé sur les alumni », commente le président de la fondation, Guy Roussel. L’échéance de la participation de ses trois « partenaires fondateurs » historiques (Orange, BNP Paribas et Nokia) mais aussi de ses « partenaires stratégiques » (Airbus, Accenture et Sopra Steria) arrivait à son terme fin 2018. Pour les convaincre de réinvestir pas moins de 2,7 millions d’euros, la fondation Mines Télécom a créé toute une série d’interactions avec ses donateurs. Dont un accès privilégié à de futurs diplômés de plus en plus recherchés. « Notre « programme de reconnaissance » donne accès en priorité à nos travaux de recherche, permet de rencontrer les créateurs de start up ou encore les étudiants boursiers aidés par la fondation », rappelle Guy Roussel. « C’est une interaction très riche qui nous permet de nous mettre en valeur auprès d’étudiants très recherchés », renchérit le président de Nokia France, Thierry Boisnon. « Etre présents nous fait gagner des places auprès des jeunes pour lesquels nous sommes aujourd’hui la première banque », se félicite également le responsable des partenariats écoles et universités de BNP Paribas, Jean-Dominique Criscuolo, dont l’entreprise compte pas moins de 400 diplômés issus des écoles de l’IMT.

D’ici à 2022 l’IMT entend faire doubler la part du mécénat dans ses revenus extérieurs pour qu’il en représente 15%. Mais laissera-t-elle à sa fondation le temps d’asseoir son indépendance ? « L’horizon de l’action d’une Fondation se juge aussi à une question triviale : combien d’années lui faut-il pour constituer un capital (« endowment ») engendrant des revenus à même de financer le fonctionnement de la structure, sans prélever sur les flux annuels de dons ? Le seuil d’accumulation de ressources propres suffisantes pour couvrir le coût de fonctionnement d’une Fondation est un bon indicateur de la pérennité de celle-ci », remarque le président de la Fondation Paris-Dauphine (lire sa tribune ci-dessous) qui insiste : « La conscience du temps long ne distrait pas de la recherche de résultats tangibles à court terme. Mais elle invite à se départir de deux risques. Le premier est de pécher par impatience, en brûlant les étapes et en fixant des objectifs inatteignables. Le volontarisme est l’expression avantageuse de l’impatience mais il peut conduire au découragement et au renoncement. Il faut tenir un équilibre entre une forte ambition et des capacités contraintes. Il faut viser haut mais ne pas rêver à brûler les étapes ».

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Olivier Rollot est directeur du pôle Information & Data de HEADway Advisory depuis 2012. Il est rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire), de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel) et de "Espace Prépas". Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant, Olivier Rollot est également l'un des experts français de la Génération Y à laquelle il a consacré un livre : "La Génération Y" (PUF, 2012).

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