ECOLE D’INGÉNIEURS

« L’Icam a développé son campus numérique depuis deux ans »

Six campus en France, cinq dans le monde de l’Afrique à l’Inde, l’Icam est une école multipolaire et singulière dans le paysage des écoles d’ingénieurs françaises. Entretien avec son directeur, Jean-Michel Viot.

Olivier Rollot : Face notamment aux menaces que font peser les virus le recours à l’enseignement à distance paraît de plus en plus être une solution indispensable à développer. Sinon en permanence du moins pour répondre à des situations de crise. Que faites-vous en ce sens ?

Jean-Michel Viot : Nous avons développé depuis deux ans un campus numérique en investissant dans des serveurs centraux qui permettent à tous nos étudiants d’avoir accès, quelles que soient les performances de leur propre ordinateur (processeurs, carte graphique, RAM), aux logiciels les plus pointus solutions de virtualisation les plus pointues comme Catia grâce à la virtualisation. Même sur nos campus en Afrique, pour peu que la bande passante le permette, c’est possible. C’est beaucoup plus efficace que d’investir dans des PC qu’il faut changer tous les 3 ans. Dans l’absolu un étudiant peut donc tout à fait travailler de chez lui.

O. R : L’Icam ce sont essentiellement des écoles d’ingénieurs postbac. Comment la réforme du bac peut-elle vous affecter en 2021 ?

J-M. V : Aujourd’hui nous recrutons essentiellement des titulaires d’un bac S dans notre cursus d’ingénieur. Demain nous recruterons des bacheliers ayant opté pour les spécialités mathématiques et physique ou SI en 1ère et terminale. Nous recevons et recevrons des profils différents dans le « parcours ouvert » que nous avons créé il y a deux ans et qui reçoit tous types de bacheliers. En six ans ils peuvent accéder au même diplôme d’ingénieur que tous nos étudiants.

O. R : La question est dans tous les cerveaux : comment prépare-t-on dans l’enseignement supérieur à des métiers qui n’existent tout simplement pas encore ?

J-M. V : Apprendre à apprendre prend du temps. Au-delà des connaissances il faut appréhender la transversalité. En mariant sciences dures et sciences humaines et sociales notre cursus est particulièrement adapté. De plus nous travaillons beaucoup en mode problème (« PBL » comme « Problem Based Learning ») de façon à habituer nos étudiants à faire face à des situations complexes. L’expérimentation, suivi de son décodage, est très importante pour nous.

Avec cette « pédagogie de la décision » nous armons nos élèves ingénieurs de compétences qui en feront des managers ensuite. Nous leur apportons des réflexes de situation et des enjeux humaines au-delà des enjeux techniques. En particulier pour bien réfléchir aux enjeux climatiques. Dans nos « orientations 2025 » former des ingénieurs qui ont du cœur et pas seulement une tête bien faite est primordial.

On ne peut pas se former au métier d’ingénieur en se focalisant uniquement sur les sciences dures. Il faut s’ouvrir et se préparer à la nouveauté.

O. R : L’Icam est aujourd’hui l’une des écoles d’ingénieurs les plus généralistes ?

J-M. V : C’est une spécificité française d’avoir des écoles d’ingénieurs plus généralistes que celles des autres pays. Cela surprend à l’international tout en contribuant à l’attractivité de la France. Mais nous sommes parmi les derniers à tenir sur ce modèle.

O. R : Vous avez évoqué votre « parcours ouvert ». Cette voie d’accès au diplôme d’ingénieur est une autre spécificité de l’Icam. En quoi cela consiste-t-il exactement ?

J-M. V : Je le disais c’est une voie ouverte à tous les bacheliers (STI2D, STL, ES, L) en six ans, qui leur permet d’accéder à notre diplôme d’ingénieur. Et maintenant sur quasiment tous nos campus en France mais aussi à l’international : à Douala au Cameroun comme à Recife au Brésil. Nous sommes encore en discussion pour l’ouvrir également en Inde. Tous ensemble les étudiants de ces campus mènent des projets multidisciplinaires à distance. En première année ils doivent construire un drone, en deuxième un bateau autonome en énergie, puis concevoir en troisième année un bâtiment low tech.

Par équipes multicampus de huit à dix personnes ils échangent et construisent en visio-conférence. Ils voient ainsi émerger des solutions différentes, des approches différentes dans chaque culture. Enfin en 3ème  ou 4ème année ils partent étudier dans un autre pays. Les deux premières années sont enseignées dans la langue locale puis entièrement en anglais à partir de la troisième année.

O. R : Le modèle de l’école c’est l’expérimentation. Beaucoup de vos élèves suivent leur cursus en apprentissage ?

J-M. V : La moitié soit 350 diplômés chaque année. Toujours pendant les 3 ans du cycle ingénieur. La Commission des titres d’ingénieurs (CTI) autorise maintenant une expérimentation en deux ans et nous utiliserons cette alternative pour le parcours ouvert.

Au-delà du cercle de notre école d’ingénieurs nous avons également monté ce qu’on appelle une « école de production » qui reçoit des élèves déscolarisés que nous formons en deux ans à des métiers très demandés : chaudronnerie, usinage, électricité, etc. Et je peux vous dire que quand on sait qu’on a fabriqué une pièce qui sera utilisée sur un avion on reprend le goût à l’action et cela crée de l’émulation. Ce sont des élèves de 15 à 18 ans que nous formons et qui peuvent ensuite continuer leur cursus pour obtenir un bac pro.

Des étudiants de l’Icam

O. R : L’Icam aujourd’hui c’est onze campus dont cinq en dehors de France ce qui en fait l’école d’ingénieur française la plus internationale. Comment vous êtes-vous implantés ?

J-M. V : Nous sommes présents en Afrique depuis 2002 : d’abord à Pointe-Noire puis, en 2004, à Douala, au Cameroun dans le cadre d’une collaboration avec l’Université Catholique d’Afrique Centrale. Nous avons été soutenus au début par le ministère des Affaires étrangères, qui a financé les postes de direction pendant dix ans, et par Total qui nous hébergeait gratuitement. Aujourd’hui nous sommes autonomes avec des campus propres.

Nous avons diplômé nos premiers étudiants en 2007 et nous en recevons aujourd’hui 500 dont la moitié sont Camerounais, un quart Congolais et les autres Tchadiens, Gabonais et Centre-africains. Leur cursus se répartit entre deux ans à Pointe-Noire suivis de trois ans à Douala. Le tout pour un coût de revient local de 3000€ par an (12 à 15 000€ en France) en employant du personnel local.

O.R : A Douala l’école est également accréditée par la Commission des titres d’ingénieurs (CTI) française comme l’Eigsi à Casablanca ?

J-M. V : Nous avions d’abord évité cette homologation pour faire nos preuves localement. Aujourd’hui nous formons localement des ingénieurs qui occuperont ensuite des postes habituellement tenus par des personnels expatriés. Les étudiants auxquels nous proposons localement une formation de très haut niveau n’ont donc pas à venir en Europe pour trouver une telle formation. Depuis octobre 2019 l’Icam Douala est accréditée par la CTI. Et nous avons ouvert en 2019 un 3ème campus à Kinshasa en collaboration avec la toute jeune Université Loyola du Congo

 O.R : L’Afrique n’est pas le seul continent sur lequel l’Icam est implantée. Vous êtes également en Inde. Toujours en partenariat avec une université catholique ?

J-M. V : Nous travaillons effectivement là aussi avec une université jésuite. En l’occurrence le Loyola College, très renommée là-bas. Les colleges of engineering sont en plein développement en Inde. Nous nous sommes aussi implantés au Brésil, à Recife, avec l’Université jésuite UNICAP.

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Olivier Rollot est directeur du pôle Information & Data de HEADway Advisory depuis 2012. Il est rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire), de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel) et de "Espace Prépas". Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant, Olivier Rollot est également l'un des experts français de la Génération Y à laquelle il a consacré un livre : "La Génération Y" (PUF, 2012).

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