ECOLE D’INGÉNIEURS

« Notre succès à l’Idex vient de notre capacité à travailler ensemble et à avoir présenté un périmètre restreint » : François Cansell (Bordeaux INP)

Après le verdict du jury des Idex on a surtout entendu les « recalés ». Cette semaine c’est un lauréat, Bordeaux INP et son directeur général François Cansell, qui s’expriment. Mais bien d’autres sujets le préoccupent, que ce soit ses financements, la pérennité de son modèle d’apprentissage ou les classements. (Cet entretien est la suite de celui que François Cansell nous avait accordé en tant que président de la Cdefi il y a deux semaines).

Olivier Rollot : Avec l’ensemble des universités et grandes écoles de la Comue d’Aquitaine vous venez d’obtenir la validation définitive de votre Idex (initative d’excellence). Cela doit être une grande satisfaction ?

François Cansell : Nous sommes ravis de constater que Bordeaux est désormais bien positionné pour attirer des pointures scientifiques venues de l’étranger et d’autres institutions françaises. C’est un vrai succès même si le montant de la dotation annuelle (environ 20 millions d’euros) reste relativement modeste au sein d’un ensemble dont le budget total avoisine les 800 millions. La qualité de la recherche et de la formation ainsi que les politiques d’innovation et de partenariats du projet bordelais en font un réel pôle d’excellence.

O. R : Au-delà du montant financier c’est aussi un label ?

F. C : En France oui mais pas à l’étranger. L’important pour nous est maintenant de maintenir les mécanismes de coopération que nous avons su mettre en œuvre.

O. R : Comment analysez-vous la décision du jury de retenir votre dossier quand deux autres Idex ont été recalées et que trois doivent encore faire leurs preuves ?

F. C : On entend beaucoup que notre réussite tient à la fusion de trois des quatre universités bordelaises. Je crois avant tout que notre succès vient de notre capacité à travailler ensemble et à avoir présenté un périmètre restreint pour l’Idex, de l’ordre de 35% du total de nos activités de recherche et de formation. Pour que l’Idex de Paris-Saclay puisse être validé, il faudra sans doute aussi qu’ils définissent un périmètre d’excellence.

O. R : La France compte quatre INP (à Bordeaux, Grenoble, Lorraine et Toulouse). Qu’est ce qui les rapproche, qu’est-ce qui les différencie ?

F. C : Ils partagent un esprit commun et une implantation forte sur des sites universitaires de rayonnement international mais restent assez différents dans leurs structures. Alors que ce sont des « grands établissements » à Bordeaux et Grenoble, avec un président issu du monde socio-économique, à Toulouse le président est issu du monde académique. En Lorraine, l’INP n’a pas de personnalité morale. Les capacités d’action de chaque INP sont donc très différentes. La création du Groupe INP nous permet de parler d’une seule voix et de coordonner nos actions.

O. R : Avec la création des nouvelles régions l’Aquitaine, Limousin et Poitou-Charentes ont fusionné. Cela pourrait-il faire évoluer le périmètre de la Comue et le Groupe Bordeaux INP Aquitaine ?

F. C : Les 8 écoles d’ingénieurs publiques, membres du Groupe Bordeaux INP Aquitaine, coopèrent pour coordonner notamment leurs recrutements, leurs offres de formations et leurs plateformes technologiques. Le président du conseil régional, Alain Rousset, souhaite aujourd’hui que nous réfléchissions à un projet cohérent avec les écoles d’ingénieurs de La Rochelle, Limoges et de Poitiers. Cette réflexion est en cours. Il conviendrait, à terme, de créer une nouvelle Comue correspondant au périmètre Aquitaine Limousin Poitou-Charentes basée sur un projet et des objectifs partagés.

O. R : La création des INP a permis de constituer de grands pôles de recherche qui dépassent le périmètre de chaque école. Seulement les classements des écoles d’ingénieurs restent sur un modèle « école par école ». Vous souhaiteriez donc les voir évoluer.

F. C : Pourquoi ne pas prendre en compte les restructurations des sites ? Nos actions de recherche et de transfert sont mutualisées au sein de Bordeaux INP pour nos 5 écoles d’ingénieurs et en partenariat avec l’Université de Bordeaux, l’Université Bordeaux Montaigne, le CNRS, l’INRIA,… Comment peut objectivement redécouper ces actions en petits morceaux par école d’ingénieur ? D’autant que ce n’est pas la demande des entreprises qui veulent une porte d’entrée sur un site d’excellence et pas uniquement l’accès aux enseignants chercheurs d’une école d’ingénieur.

Aujourd’hui Lorraine INP représente la plus importante force de frappe en ingénierie en France. Si on veut le comparer aux autres ce n’est pas logique de vouloir le diviser. Il serait plus logique d’afficher la force de frappe en recherche et en innovation des écoles d’ingénieurs d’un site, même de Paris-Saclay, dans un ensemble cohérent et visible pour les entreprises.

O. R : Parmi vos grands objectifs il y a celui de favoriser l’entrepreneuriat chez vos étudiants. Où en êtes-vous ?

F. C : Notre incubateur Sit’Innov est entré en vitesse de croisière avec déjà douze projets incubés cette année quand nous voulons monter à quinze en 2017. Pour y parvenir, le parcours entrepreneuriat sensibilise chaque année 700 étudiants et a pour but de soutenir et d’accompagner les étudiants ayant la volonté de créer leur entreprise. L’établissement a d’ailleurs consolidé son « Parcours Entrepreneur » en créant une troisième année de spécialisation afin d’apporter aux étudiants des compétences clés dans les domaines de la créativité et de la gestion de projets innovants.

Parallèlement, nous avons créé un diplôme d’établissement « Passeport pour entreprendre » permettant ainsi à chaque étudiant diplômé de maturer son projet sur une période d’une année universitaire. A travers ce diplôme, Bordeaux INP répond non seulement aux attentes des jeunes diplômés, leur permettant l’accès à l’incubateur Sit’Innov et à un ensemble de ressources, mais également à celles des partenaires locaux en favorisant l’incubation de projets à haute valeur ajoutée.

Mais ce n’est pas toujours facile de se lancer dans une création d’entreprise pour des étudiants qui trouvent très facilement du travail dans de grandes entreprises. Le changement de mentalité est progressif.

O. R : Vous avez également largement développé l’apprentissage mais cela vous coûte cher et vous hésitez à remettre cette politique en cause. Pourquoi ?

F. C : Afin de mettre en place les formations par l’apprentissage à Bordeaux INP, un partenariat a été mis en place entre l’établissement, l’ITII Aquitaine (Institut des techniques d’ingénieur de l’industrie) et le CFAI de Bruges (Centre de formations des apprentis) de la branche professionnelle de l’UIMM. Son efficience est démontrée, depuis plusieurs années, par la qualité des relations entre les parties, la satisfaction des entreprises et la très bonne insertion des diplômés. Cependant, le modèle économique mis en place avec le CFAI de Bruges est aujourd’hui obsolète au regard du coût supporté par Bordeaux INP ; le CFAI de Bruges considérant, à tort, que les coûts de Bordeaux INP sont des coûts marginaux, alors que nos 4 filières par apprentissage sont des filières dont la pédagogie est dédiée à un statut d’apprentis et représentent près d’un tiers de nos filières pour 10 % de nos effectifs. La situation actuelle contraint l’établissement à transférer plus de 1 millions d’euros par an, normalement destinés à la formation initiale sous statut étudiant, pour équilibrer le budget et financer ses 4 formations d’ingénieurs par apprentissage. 

C’est un modèle intenable depuis que l’Etat ne prend plus en compte les apprentis dans la dotation pour charge de service publique des établissements d’enseignement supérieur. L’avenir est un nouveau modèle dit de « CFA du Sup sans les murs » avec des coûts indirects très faibles.

Maintenant soit l’UIMM répond à nos attentes de financement aux coûts réels de notre activité de formation et nous pouvons continuer à avancer ensemble, soit nous changerons de CFA. Nous continuons d’échanger avec le CFAI de Bruges, l’ITII Aquitaine et l’UIMM, et avons parallèlement engagé un dialogue avec un CFA de l’Enseignement Supérieur, pour opérer ses formations sous statuts d’apprentis à partir de la rentrée 2017.

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Olivier Rollot est directeur du pôle Information & Data de HEADway Advisory depuis 2012. Il est rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire), de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel) et de "Espace Prépas". Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant, Olivier Rollot est également l'un des experts français de la Génération Y à laquelle il a consacré un livre : "La Génération Y" (PUF, 2012).

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