ECOLES DE MANAGEMENT

«La réforme du bac va considérablement modifier le profil de nos étudiants»: Jean-François Fiorina (Grenoble EM)

L’horizon des écoles de management est plein d’incertitudes. Si la baisse des inscriptions en classes préparatoires les inquiète particulièrement elles doivent également gérer les effets de la réforme de l’apprentissage et de la formation continue, un directeur comme Jean-François Fiorina doit aussi prendre en compte les injonctions ministérielles sur la diversité. Son regard.

Olivier Rollot : Comment jugez-vous la santé des business schools françaises en ce début d’année marqué par des bouleversements dans leur modèle économique même ?

Jean-François Fiorina : Nous avons beaucoup d’incertitudes quant à l’avenir des classes préparatoires et des flux d’étudiants issus d’elles qui chutent. Nous allons devoir nous poser des questions sur la place d’un programme Grande école qui reste notre navire amiral avec un peu moins de la moitié de nos 8000 étudiants.

Dans les années à venir la réforme du bac va considérablement modifier le profil de nos étudiants. Ils seront peut-être moins bons en culture générale mais notamment meilleurs dans les spécialités qu’ils auront choisies. Dans ce contexte quel va être la logique des classes préparatoires ? Vont-elles s’adapter en renforçant certains enseignements pour combler des lacunes ou former absolument toujours les mêmes étudiants ?

O. R : Cela va-t-il conduire les écoles à réformer leurs concours ?

J-F. F : On va devoir le faire. Les oraux sont à revoir car les candidats sont tous tellement bien préparés qu’ils manquent de spontanéité. Faudrait-il par exemple valoriser un projet comme cela va être le cas pour le bac ? Reste surtout à définir quel va être le rôle des mathématiques. Comment allier maîtrise des fondamentaux et ouverture d’esprit ? Nous devons encore attendre de voir quel sera le niveau réel en maths des futurs bacheliers. Mais de toute façon la culture générale mathématiques sera importante pour comprendre les enjeux à venir.

O. R : Un projet de loi, porté notamment par Cédric Villani, entend rendre obligatoire l’enseignement du changement climatique. Que faut-il faire à ce sujet ?

J-F. F : Enseigner le changement climatique c’est indispensable tout au long du cursus en commençant par les termes de base. Il faut comprendre les fondamentaux puis les conséquences pour l’entreprise. Comment organiser le télétravail pour éviter le temps et l’énergie perdus dans les déplacements, comment évaluer le temps de travail, repenser les accords d’entreprise ? Cela a d’ailleurs fait partie des six défis de la rentrée que nous avons proposé de relever à nos nouveaux étudiants. Mais qu’en est-il de la recherche dans ce domaine alors que l’enseignement supérieur doit s’emparer du sujet et prendre position au-delà d’une synthèse de compromis.

Enseigner le climat c’est de la transversalité, c’est savoir convaincre et échanger, c’est l’école du futur !

O. R : Mais faut-il évaluer cet enseignement ?

J-F. F : Il ne faut pas multiplier les labels et certifications. C’est à la Commission des titres d’ingénieurs (CTI), à la Commission d’évaluation des formations et diplômes de gestion (CEFDG) et au HCERES (Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur) de mettre au point un standard commun.

O. R : Autre sujet d’actualité : l’évolution de l’apprentissage avec la réformer qui vient. Comment Grenoble EM va-t-elle la gérer ?

J-F. F : Nous recevons aujourd’hui 700 étudiants en apprentissage et en contrats de professionnalisation. Allons-nous monter notre propre Centre de formation d’apprentis (CFA). Cela semble facile aujourd’hui et permet d’ouvrir des sections dans un grand nombre de filières. Nous nous posons donc encore beaucoup de questions sur la gestion d’un CFA et notamment sur les montants auxquels les entreprises finançaient les contrats. Hier c’était caché. Demain tout le monde disposera des mêmes chiffres et les entreprises peuvent se montrer plus exigeantes. Cela va bousculer leur relation avec les établissements et il pourrait y avoir demain des regroupements de CFA d’écoles.

Reste la question du coût-contrat auquel France Compétences nous finance. Il ne sera jamais correct mais alors comment financer la différence ? Il y aura aussi des opportunités particulières dans les formations menant aux métiers technologiques que France Compétences entend favoriser.

En tout cas la demande des étudiants de suivre une formation en alternance est de plus en plus forte et pas seulement pour des questions financières. Il faudra aussi que nous prenions bien garde à intégrer les PME dans nos réflexions.

O. R : La formation continue est également fortement impactée par la réforme. Peut-elle vraiment être une ressource importante pour les écoles de management ?

J-F. F : Le marché se segmente encore plus avec toutes les formations qui vont pouvoir entrer dans le compte personnel de formation (CPF) à moins de 500 €. Il faut donc créer des offres pour une multiplicité de publics. De la même façon le sur-mesure est en plein développement. En fait nous faisons face à deux clients : des individuels, avec une offre de CPF qui peut déboucher sur des diplômes, et des entreprises pour un groupe de population dédié pour lesquels il faut savoir gérer des volumes importants. Notre force c’est d’être à la pointe de l’innovation pédagogique tout en ayant la capacité de diplômer.

O. R : Une autre force de GEM est la géopolitique. Quel bilan tirez-vous de la première année de l’épreuve de géopolitique que vous avez créée pour le concours BCE d’entrée dans les écoles de management ?

J-F. F : Notre première édition est satisfaisante. Les sujets ont été bien perçus et bien compris notamment sur le « multilatéralisme menacé ». Un sujet que de posent toutes les entreprises. C’est très important alors même que les sujets de géopolitique – Brexit, guerre des changes, guerres tout court – prennent chaque jour une importance plus particulière. Cette année plus de 30% de lycéens ont opté pour la spécialité « histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques » en première. C’est un signe et ils seront nombreux à venir à notre prochain Festival de géopolitique qui sera consacré en 2020 à la thématique « (R)Evolutions numériques ».

O. R : Comment considérez-vous la demande de la ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation de voir tous les établissements d’enseignement supérieur parvenir à un même pourcentage de boursiers d’ici 2024 ?

J-F. F : Je ne peux que l’approuver, à la fois à titre personnel et également sur le plan professionnel puisque GEM a fait de l’éducation pour tous une de ses causes d’engagement.

Il ne faut cependant pas se tromper de débat. L’accès à une Grande Ecole (et à GEM) doit se faire sur la base du seul mérite. C’est qui permet à chaque étudiant, une fois qu’il est dans sa salle de classe de regarder ses voisins et de se dire que chacun est là par la seule force de son mérite. C’est pour cela que GEM a mis en place il y a 10 ans les concours diversité sociale et handicap pour permettre à des bacheliers d’intégrer la première année du PGE après avoir réussi un concours spécifique et passé ses premières années dans un établissement partenaire (prépa, IUT ou STS).

C’est pour moi la bonne formule car elle permet à ces étudiants de se projeter sur 5 ans et leurs résultats – tant académiques que professionnels – sont identiques à ceux de leurs condisciples issus d’autres filières.

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Olivier Rollot
Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel).

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