ECOLE D’INGÉNIEURS

« Nous avons préféré arrêter le projet de fusion »

Télécom ParisTech et Télécom Sud Paris devaient fusionner cette année sous la seule marque Télécom ParisTech. Cela ne se fera finalement pas. Le directeur de Télécom ParisTech, Yves Poilane, explique pourquoi il a préféré arrêter le projet dans un contexte social difficile en raison des tensions nées du déménagement total ou partiel des deux écoles sur le campus de l’université Paris-Saclay.

Olivier Rollot : La fusion de Télécom ParisTech et Télécom Sud Paris vient d’être abandonnée. Pourquoi abandonner un projet qui semblait plein de bon sens entre deux écoles très similaires ?

 Yves Poilane : Nous avons préféré arrêter le projet parce que la situation sociale s’était dégradée à Télécom ParisTech. Ce qui a tendu les relations et bloqué les instances statutaires ce n’est tant pas le projet de fusion proprement dit que les conditions d’indemnisation du déménagement – prévu pour septembre 2019 -, de Télécom ParisTech sur son nouveau site dans le cadre de l’université Paris-Saclay, qui n’ont pas été jugées satisfaisantes par les personnels. Allongement du temps de travail, nécessité d’avoir un véhicule personnel en cas de déplacement de banlieue à banlieue, temps de loisirs abaissés, les domiciles de nos salariés sont en effet la plupart du temps éloignés du nouveau campus. Ceux qui nous ont rejoint depuis 8 ans et l’annonce du déménagement – à peu près un quart des personnels aujourd’hui – savaient à quoi s’attendre mais pas les autres. Pour autant 38% de nos personnels étaient favorables, parfois sous conditions, au principe de la fusion quand nous les avons interrogés fin février 2017. Et le retour était encore plus positif du côté de Télécom Sud Paris.

O. R : La mobilité à Palaiseau, c’est pourtant un dossier sur lequel vous avez déjà beaucoup travaillé depuis 3 ans ?

Y. P : Nous avons effectivement établi une cartographie pour analyser l’augmentation des temps de trajet. Nous avons étudié de nombreux dispositifs pour réduire l’impact personnel et financier de ce déménagement de l’école (cellule d’aide à la mobilité sortante, mise en place de moyens de transport collectifs, mise en place du télétravail, indemnisation financière de certains surcoûts…). Et plus largement à la réorganisation de l’école.

Notre souci est que dans un établissement public, dont le budget est annuel, on ne pouvait pas avancer longtemps avant la réalisation effective du déménagement. Il est heureusement maintenant possible de faire des budgets triennaux mais calculez vous-même : ce n’est qu’en 2016 que nous pouvions évoquer avec notre ministère de tutelle une indemnisation prévue pour 2019. Il n’y avait aucun véhicule budgétaire possible avant. Et c’est là que nous nous sommes rendus compte qu’un dispositif technique auquel nous avions songé ne pouvait finalement pas être mis en action. Ce qui a déclenché la protestation de notre corps social.

O. R : Mais vos personnels ne sont-ils pas soumis à une obligation d’acceptation de nouvelles affectations comme les autres fonctionnaires ?

Y. P : La plupart de nos personnels sont des contractuels de droit public, pas des fonctionnaires, et leur contrat stipule bien leur lieu de travail. Je rappelle qu’avec Agro ParisTech nous sommes ceux dont le campus était le plus intra-muros à Paris et donc avec les personnels les plus impactés.

Nous cherchons aujourd’hui à définir un principe d’indemnisation au niveau de notre tutelle sachant qu’en plus de l’ensemble des personnels de Télécom ParisTech, le déménagement concerne la direction générale de l’Institut Mines Télécom et 40% des personnels enseignants-chercheurs (plus quelques personnels administratifs et techniques) de Télécom Sud Paris.

O. R : Qu’est ce qui justifie que leurs revendications ne soient pas entendues ?

Y. P : Une institution publique n’a pas les mêmes marges de manœuvre qu’un établissement privé. Des arrêtés ministériels fixent les montants d’indemnisation maximaux et nous en sommes tributaires. Nous estimions que l’impact d’un déménagement de Paris intra-muros en banlieue, et qui plus est à Saclay où les transports en commun ne sont pas encore au point – la ligne 18 du métro ne sera achevée qu’en 2024 –fondait des aspirations à des indemnisations particulières dont le principe même nous semble légitime. Nous devons également accompagner les personnels qui ne nous suivront pas là-bas avec un plan d’accompagnement à la mobilité sortante.

O. R : Pourquoi Télécom Sud Paris ne déménageait-elle pas entièrement à Saclay comme Télécom ParisTech ?

Y. P : Il faut se souvenir des principes d’aménagement du territoire qui ont amené Télécom Sud Paris et Télécom Ecole de management à s’installer à Evry. Il faut respecter l’esprit d’un projet d’intérêt général au niveau francilien dans lequel Télécom Sud Paris et Télécom Ecole de management doivent rester proches. De plus notre déménagement à Saclay est financé par la vente de notre siège historique – depuis 1934 – à Paris plus une participation de 30% de l’Etat, auquel on ne pouvait pas demander plus.

Cela dit la bi-localisation de Télécom Sud Paris (et donc de ce qui aurait dû être l’école fusionnée) a inquiété certains de nos personnels qui n’avaient déjà pas envie de déménager à Saclay et encore moins d’aller donner des cours à Evry, même si on leur avait promis que cela ne se ferait que sur la base du volontariat. Sans compter que les étudiants eux-mêmes anticipaient une baisse d’attractivité de l’école du fait d’une bi-localisation Palaiseau-Evry.

O. R : Mais qu’est ce qui rendait si difficile cette fusion ?

Y. P : Avec le déménagement en perspective ce n’était finalement pas le moment. Nous allions saturer nos équipes d’enseignants-chercheurs sous la charge de travail de construction d’un projet pédagogique commun. Même des frères jumeaux, ce que sont un peu nos deux écoles, voient leur physionomie évoluer avec le temps. Et un projet pédagogique c’est ce qu’il y a de plus intime dans une école ! Chaque enseignant-chercheur s’approprie son cours et celui d’un autre enseignant-chercheur sur le même sujet n’est jamais le même. La question est alors : comment créer le meilleur cours en prenant le meilleur de chacun ? Dans le pire des cas on est partis pour deux ans de discussion pour converger. Nous avons préféré donner la priorité à notre déménagement et à la reconstruction de notre projet scientifique, qui avait été déstabilisé par la perte du statut d’UMR pour le LTCI.

O. R : Il ne restera rien de vos cogitations avec Télécom Sud Paris ?

Y. P : Nous produirons un rapport de fin d’étude de faisabilité fin avril, tout d’abord pour remercier tous ceux qui ont travaillé au projet. Cela nous aura également permis d’envisager de nouvelles collaborations avec Télécom Sud Paris auquel nous allons nous associer plus facilement. Je suis déçu de ne pas pouvoir avancer plus vite mais pas amer car ce travail ne sera donc pas perdu. Et puis, si ce dossier devait être rouvert un jour, après notre déménagement, par mon successeur, ce rapport serait très utile.

O. R : En plus de vos problèmes de déménagement, vous avez donc perdu votre UMR (unité mixte de recherche) LTCI (laboratoire de traitement et communication de l’information) avec le CNRS. Qu’allez-vous faire maintenant pour y remédier ?

Y. P : La perte du statut d’UMR a résulté d’une divergence de vues avec le CNRS sur sa gouvernance et non d’une critique du CNRS sur la qualité des travaux de recherche qui y étaient conduits. Pour autant, nos enseignants-chercheurs se sont sentis déclassés par cette perte et nous devons aujourd’hui redéfinir le projet de laboratoire et nous fixer des priorités pour collaborer avec d’autres laboratoires. Le projet scientifique c’est ce qui définit un établissement d’enseignement supérieur et permet de construire son projet pédagogique. C’est d’autant plus l’urgent de le redéfinir que nous devons affirmer notre identité au sein de la Communauté d’universités et d’établissements (Comue) Paris-Saclay avec des partenaires qui reconnaissent d’abord l’excellence scientifique.

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Olivier Rollot est directeur du pôle Information & Data de HEADway Advisory depuis 2012. Il est rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire), de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel) et de "Espace Prépas". Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant, Olivier Rollot est également l'un des experts français de la Génération Y à laquelle il a consacré un livre : "La Génération Y" (PUF, 2012).

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