CLASSES PREPAS, ECOLES DE MANAGEMENT

Parcoursup, orientation, continuum, qu’est ce qui va changer pour les prépas en 2018?

Ils président aux destinées de deux des plus grands lycées de France, sont président et vice-présidente de l’Association des proviseurs de lycées ayant des classes préparatoires aux grandes écoles (APLCPGE). Le proviseur du lycée Louis-le-Grand, Jean Bastianell, et du lycée Saint-Louis, Chantal Collet, s’interrogent avec nous sur les conséquences du nouveau Parcoursup pour les classes préparatoires tout en revenant sur la notion de continuum CPGE / Grandes Ecoles.

Olivier Rollot : Vous avez participé à la consultation sur l’élaboration de la nouvelle plateforme d’orientation Parcoursup. Qu’est-ce qu’elle pourrait changer pour les classes préparatoires par rapport à l’ancien APB ?

Jean Bastianelli

Jean Bastianelli : Cela ne devrait rien changer dans la phase de sélection. Nous aurons plus d’informations sur les centres d’intérêt des candidats, lors des commissions de recrutement, ce qui est intéressant. Nous recevons en effet des milliers de candidatures et cela nous prend beaucoup de temps pour trouver les bons élèves. Il ne suffit pas d’être le premier de sa classe pour être retenu : nous nous attachons également à discerner un potentiel. Ce que nous ne savons pas, en revanche, c’est comment le calendrier des réponses va fonctionner en mai / juin / juillet, voire après. Et donc quand les lycées vont pouvoir trouver un point d’équilibre et savoir le nombre d’élèves inscrits effectivement dans leurs classes préparatoires.

Chantal Collet

Chantal Collet : La principale question est de savoir combien de dossiers nous allons devoir classer. Pour exemple, à Saint Louis nous considérions que les élèves que nous classions jusqu’ici des rangs 1 à 1400 étaient en mesure de suivre avec profit une classe tout en sachant que le rang 1050 n’était pas dépassé de fait. La nouvelle procédure nous fait nous demander si nous devrions en retenir moins pour éviter d’encombrer les listes d’attente ou bien si au contraire, devant l’inconnu nous devrions par prudence au moins classer autant d’élèves. Le 26 juin, à la fin de la phase initiale du processus Parcoursup, pourrons-nous constituer les classes en considérant que seulement 10 élèves peuvent encore changer d’avis ou risquent-ils d’être encore 150 ?

O. R : Cette longue phase de décision ne risque-t-il pas de provoquer des tensions chez les futurs bacheliers ?

C. C : Les élèves auront sept jours pour répondre, positivement ou pas, à la proposition qu’on leur fait. Mais prenons l’exemple des lycées proposant les classes préparatoires les plus renommées. Disons les six plus demandés. Avec APB, et compte tenu du nombre de divisions, chacun de ces lycées permettait à environ 200 élèves de recevoir une réponse positive en MPSI. En tout 1200 élèves. Avec Parcoursup, lors de la toute première réponse, ils ne seront probablement qu’environ 500 voire moins, les tous meilleurs, à recevoir plusieurs réponses positives à leurs vœux. Dès le 501ème tous les autres vont être en liste d’attente. De très bons candidats qu’il va falloir rassurer le temps que ceux qui sont devant eux fassent leur choix.

J. B : Un candidat accepté à la fois en MPSI et PCSI dans le même lycée va même occuper provisoirement deux places ! Nous allons donc devoir inciter les élèves de terminale tout de suite acceptés à faire un choix rapide pour ne pas bloquer tous les autres. Par ailleurs, et puisque, dès qu’un candidat dit « oui », il libère une place, le processus sera continu avec des réponses chaque jour, ce qui va demander beaucoup d’attention de la part des candidats.

C. C : Il va vraiment falloir gérer l’angoisse dans élèves et de leurs familles qui vont constamment nous appeler pour être rassurés.

O. R : Le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation (MESRI) réfléchit à donner des informations sur chaque filière, chaque classe préparatoire, pour aider les lycéens dans leur choix. Qu’en pensez-vous ?

J. B : Si on indique pour chaque lycée combien de candidatures sont reçues chaque année, combien sont acceptées, à quel rang, cela peut aussi bien donner des indications motivantes et rassurantes que provoquer des inquiétudes. Par exemple que va penser un élève qui constate que, dans les meilleures prépas, nous ne descendons pas beaucoup dans le classement des élèves pour choisir nos étudiants ? Cela va-t-il le décourager ?

Au contraire les candidats peuvent aussi bien être découragés de voir qu’il y a beaucoup de candidats pour une classe préparatoire de proximité qui dispose de peu de places. Inversement, c’est également peu motivant d’apprendre qu’il y a peu de candidats sur une formation… A ma connaissance, le MESRI réfléchit encore à ce sujet, mais nous sommes perplexes et nous le lui avons dit.

C. C : Il y a une telle diversité de lycées, d’habitudes, comment les comprendre ? Nous sommes pour la transparence, mais cela sera-t-il vraiment efficace ?

J. B : Les données doivent être analysées très finement. Prenez l’exemple de Louis-Le-Grand. Parce qu’il existe une certaine autocensure nous recevons beaucoup moins de candidatures que de très bons lycées un peu moins renommés. Une analyse brute tendrait donc à dire que nous sommes moins sélectifs !

 O. R : C’est un message intéressant. Il ne faut pas avoir peur de candidater à Louis-Le-Grand !

J. B : Aucune candidature n’est inappropriée chez nous. Je le dis souvent aux élèves : « Osez demander Louis-Le-Grand ! » Dans le cadre de l’ouverture sociale, c’est doublement important de ne pas réserver nos places à des familles qui connaissent la musique.

O. R : Il y a moins d’autocensure pour candidater à Saint-Louis qui est également un excellent lycée, en tête même des intégrations à HEC il y a quelques années ?

C. C : Effectivement, nous recevons deux fois plus de candidatures que Louis-Le-Grand pour un nombre similaire de places. A l’entrée en MPSI 4400 candidatures contre 2600 par exemple. Des élèves postulent chez nous quand ils n’osent pas le faire à Louis-Le-Grand, en fonction de représentations symboliques contre lesquelles il est très difficile d’agir. Et ce n’est pas forcément en donnant des informations qu’on peut y remédier.

O. R : Ce qui est objectif, ce sont les classements des classes préparatoires que publient « l’Etudiant » ou « Challenges » ?

J. B : Même pas ! En premier lieu, les classements sont basés sur les intégrations et non sur les admissions : ainsi, un élève admis à l’Ecole polytechnique et à l’ENS et qui choisit l’ENS n’est pas compté comme ayant réussi l’Ecole polytechnique puisqu’il n’a pas intégré cette école ! Par ailleurs, les classements ne révèlent pas quelle grande école les étudiants souahitaient véritablement. Prenez le lycée Henri-IV qui propose une prépa BCPST (agro-véto). Pour l’accès au concours véto, il est classé en-dessous de Saint-Louis ou Pierre-de-Fermat, à Toulouse, tout simplement parce que ses étudiants ne sont pas nombreux à postuler en école vétérinaire. Le plus souvent, ils ont choisi cette prépa pour intégrer l’Ecole Normale Supérieure et seraient largement reçus s’ils postulaient à véto.

C. C : Les statistiques sont faites sur le nombre d’élèves d’une filière qui intègre finalement une école. Mais combien ont passé le concours de l’Ecole polytechnique ? Pas la moitié chez nous en MP où nous avons quatre classes dont seulement deux étoilées où les élèves y sont préparés. Mais les statistiques des classements prennent les quatre classes en compte. Seules les MP* devraient l’être. Ce qui serait juste ce serait de partir du pourcentage de réussite des candidats ayant présenté le concours et non pas du nombre d’élèves dans la filière de tel lycée.

O. R : Parmi les évolutions à venir dans les classes préparatoires il y a toute la question de ce qu’on appelle le « continuum » entre les classes préparatoires économique et commerciale (EC) et les Grandes Ecoles de management. En compagnie de l’APHEC (Association des professeurs des classes préparatoires économiques et commerciales) et des Grande Ecoles de management vous avez travaillé à différentes façons de mieux faire vivre la filière comme un tout. Pourquoi ?

C. C : Avec les échanges que nous avons eus la parole s’est libérée sur la perplexité de beaucoup de nos élèves qui intègrent une Grande Ecole et ont le sentiment de ne plus avoir rien à apprendre. Cela produit des effets délétères chez certains. Mais cela n’a pas été notre seul constat. Il est aussi incompréhensible et inexplicable que des notes de 4 à 19 soient attribuées au concours, lors des entretiens de personnalité.

J. B : Entre la prépa et la grande école, le changement d’environnement est radical, que ce soit pour le rythme, l’encadrement ou la vie étudiante qui font passer l’élève d’un extrême à l’autre. D’un univers très académique et encadré à un autre très ouvert et professionnalisant. « Je suis actif, créatif, je travaille sur des projets mais qu’est-ce que j’apprends vraiment quand il n’y a plus de devoirs à rendre ? », se demandent beaucoup. Par ailleurs les Grandes Ecoles de management, depuis quelques années, ont recruté beaucoup d’enseignants étrangers qui ne savent pas ce qu’est une classe préparatoire et ne s’appuient donc pas sur le parcours prépa dans leur approche.

Ces questions, que se posent nos élèves, peuvent les amener à des comportements excessifs, exagérément festifs. Lorsqu’ils viennent rencontrer nos étudiants de prépa pour leur présenter leur Ecole, on constate bien souvent que leur discours se limite à la description des activités et des clubs ! Il faut donc créer plus de liens. Il faut pouvoir les préparer à ce qu’ils vont rencontrer, leur permettre de se projeter dans un contexte d’enseignement sera plus professionnel.

O. R : Quelles expérimentations allez-vous maintenant mettre en œuvre ?

C. C : Chacun va faire un pas vers l’autre. Les classes préparatoires vont montrer à leurs élèves que l’entreprise existe et les Grandes Ecoles considérer qu’il est quand même difficile de passer brusquement de 60 h intensives de cours et de travail personnel hebdomadaire à un total non contrôlé. En sortant de prépa nos étudiants de EC ont à la fois le niveau d’une deuxième année de licence en maths, en philo, en français, en langues et en géopolitique. Ils sont formés à l’abstraction des études universitaires et à la recherche. Ils ont pris goût à la théorisation des savoirs, ce qu’ils ne vont plus du tout faire ensuite.

Classes préparatoires EC et Grandes Ecoles de management sont aujourd’hui des mondes trop différents qu’il faut articuler autrement. On ne peut plus entendre des étudiants affirmer « J’ai été porté si haut par mes profs et là je n’apprends plus rien ! ». Parce que, bien sûr, ils apprennent, et même beaucoup, mais après un changement radical de paradigme qu’il leur faut parfois de longs mois de désarroi pour appréhender.

O. R : La transition est mieux maîtrisée dans les Grandes Ecoles d’ingénieur ?

J. B : La transition entre les classes préparatoires et les écoles est effectivement beaucoup plus fluide dans les écoles d’ingénieurs. D’une part, il y a une bien plus grande continuité en ce qui concerne les matières enseignées. Par ailleurs, dès le début des années 2000, les écoles ont travaillé à introduire plus de théorie et de travail académique au sein des cursus des écoles.

C. C : Et, inversement, les professeurs de prépas scientifiques sont beaucoup plus sollicités que leurs collègues d’EC pour faire passer les concours. Ils baignent plus dans les écoles.

O. R : La question est : comment rapprocher ces deux mondes ?

C. C : En classe préparatoire nos professeurs préparent à des concours, pas à des écoles. C’est un autre monde avec lequel le lien n’est pas naturel. Notamment pour les écoles de management.

O. R : Vous parliez de rapprocher les prépas de l’entreprise. Comment allez-vous procéder?

C. C : Dès le mois de juin nous (quelques établissements qui avons décidé d’en faire l’expérience) allons proposer à nos élèves de première année de suivre un stage en entreprise pour qu’ils se représentent ce qui les attend. Huit à quinze jours pour s’ancrer dans un réel dont nos professeurs ne leur parlent pas.

J. B : Je rappelle qu’en prépa « économique et commerciale » on n’étudie ni économie – il n’y a qu’une heure et elle est facultative – ni commerce ! Même si elle n’est pas validée par un examen, cette période d’observation de l’entreprise sera donc très utile à nos élèves.

O. R : Sera-t-elle obligatoire ?

C. C : Je vais essayer de la rendre obligatoire. Notamment pour que ceux qui en ont un peu peur ne la refusent pas. Cela va les faire grandir de se poser des questions en rapport avec le monde réel. Mais ce n’est pas un vrai stage.

O. R : Vos ministères de tutelle vous soutiennent ?

C. C : Nous bénéficions d’une certaine autonomie alors on se lance !

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Olivier Rollot
Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel). Il anime également le blog HEADway et du blog du Monde « Il y a une vie après le bac ».

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