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Ponts ParisTech, une grande école en pleine mutation : entretien avec Armel de la Bourdonnaye, son directeur

L’École des Ponts ParisTech fait partie du club restreint des « très » grandes écoles d’ingénieurs, ces Polytechnique, Mines, Centrale Paris qui offrent à leurs diplômés de premiers salaires annuels supérieurs à 40 000€ par an. Son directeur, Armel de la Bourdonnaye, nous explique comment son école va évoluer dans les années à venir avec la montée en puissance de nouveaux métiers et la volonté de former autrement les étudiants.

Armel de la Bourdonnaye (© F. Le Moing École des Ponts ParisTech)

Olivier Rollot (@O_Rollot) : Parmi les écoles du « haut du panier » dont vous faites partie qu’est-ce qui caractérise les Ponts ?

Armel de la Bourdonnaye : Un ingénieur des Ponts c’est d’abord un ingénieur qui doit avoir un rapport fort à la science au sens large, les sciences dites « dures » comme les sciences sociales et l’économie. L’objet technique ne peut pas se penser sans qu’on définisse son rôle dans la société. L’ingénieur des Ponts pense aux usagers, aux élus, à l’aménagement comme à l’organisation sociale. Autant de sujets d’avenir quand on pense que trois milliards d’habitants sont aujourd’hui mal logés dans le monde.

O. R : C’est tout cela qui motive vos élèves à vous rejoindre ?

A. B : Pas tous, certains ont juste choisi les Ponts parce que c’était la meilleure école qui leur ouvrait les portes, nous en sommes conscients, mais nous avons aussi la chance de pouvoir présenter des objets visibles. Quand Paul Andreu [diplômé des Ponts en 1963] construit l’Opéra de Pékin il est facile d’identifier son travail et de s’identifier à son métier. Je ne sais pas si c’est lié mais nous recevons un pourcentage de filles (26%) bien supérieur à ce qu’on trouve dans des écoles comparables à la nôtre. De la même façon nous avons un pourcentage très significatif d’étudiants étrangers parmi nos ingénieurs : 30%.

O. R : Comme beaucoup d’écoles sous tutelle de ministères techniques (l’Écologie et le développement durable dans votre cas) vos droits d’inscription ont pratiquement doublés cette année. Cela n’a pas dissuadé les candidats ?

A. B : Non pas du tout. Nous sommes passés à 2570 € ce qui représente une hausse certes importante mais que nous compensons intégralement pour les plus défavorisés par un système de bourses. Et tout cela va nous rapporter 350 000 € an à mettre en perspective de ce nous coûte en plus chaque année ce qu’on appelle le GVT (glissement vieillesse technicité) de nos personnels : 400 000€.

O. R : Certains de vos collègues pointent justement aujourd’hui un désengagement plus fort des ministères techniques envers leurs écoles que du ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Qu’en dites-vous ?

A. B : Longtemps les écoles des ministères techniques ont été plus favorisées que les autres. Aujourd’hui et alors que l’enseignement supérieur est devenu une priorité de la France, le budget du ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche est moins passé au rabot que les autres. Pour ma part j’estime que notre ministère nous soutient efficacement et que nous entretenons des relations de confiance avec lui.

O. R : En France les ingénieurs qui poursuivent en doctorat restent relativement peu nombreux. Qu’en est-il aux Ponts ?

A. B : 10% de nos ingénieurs poursuivent en doctorat (et même 30% chez nos élèves fonctionnaires). En tout nous recevons ici 300 doctorants en permanence, dont la moitié sont étrangers. Chose unique, nous avons totalement transféré ces doctorants à la Comue (communauté d’universités et d’établissements) Université Paris Est qui remet le diplôme.

O. R : Justement, où en est cette Comue qui compte notamment les universités de Marne-La-Vallée et Créteil ?

A. B : Les statuts ont été adoptés avec un certain équilibre entre les deux universités, qui vont fusionner et ont une forte surface académique, et des éléments plus concentrés comme nous qui ont une forte personnalité. Nous sommes dans cette Comue, où nous ne sommes pas contraints d’entrer, parce que nous avons beaucoup à y faire ensemble. Nous allons par exemple avoir un champ d’expertise sur la ville et l’environnement unique en Europe avec l’Institut français des sciences et technologies des transports, de l’aménagement et des réseaux (Ifsttar), l’Institut géographique national, le CSTB, deux écoles d’architecture et une école d’urbanisme. Même chose pour la santé avec l’Inserm, l’établissement français du sang, l’École nationale vétérinaire d’Alfort et l’Anses.

O. R : Mais à quoi sert encore ParisTech dont vous restez membre ?

A. B : À travailler avec des écoles qui nous ressemblent : notre recrutement est similaire. ParisTech constitue pour nous un lieu naturel d’échanges en matière de pédagogie, de relations internationales et de relations industrielles par exemple. La différence avec les Comue c’est que ParisTech ne pourra pas délivrer de diplômes mais les deux appartenances sont complémentaires.

O. R : C’est une particularité quasi unique dans les écoles d’ingénieurs : les Ponts ParisTech compte un département de sciences économiques. Pourquoi ?

A. B : Depuis la seconde moitié du XIXème siècle, les ingénieurs des Ponts se préoccupent de gestion tout simplement parce qu’on ne peut pas concevoir de grands projets sans prendre en compte les questions d’emprunt quand on travaille sur des projets (barrages, ponts, etc.) pour lesquels le retour sur investissement peut n’être que dans 70 ans. De plus nos ingénieurs ont une responsabilité dans l’utilisation des ressources publiques quand ils réfléchissent à investir dans la construction d’une centrale nucléaire ou d’un ouvrage d’art par exemple. Tout cela a un rapport immédiat avec notre vision d’un ingénieur des Ponts qui doit toujours penser le pourquoi de toute réalisation.

O. R : Dans le même esprit vous réalisez une part importante de votre chiffre d’affaires dans la formation continue. Comment faites-vous alors que tout le monde s’y met aujourd’hui avec plus ou moins de bonheur ?

A. B : Nous réalisons plus de 13 M€ dont 8.5 M€ dans la formation continue  « classique », 2.8 M€ dans nos mastères spécialisés et 2 M€ en MBA. Mais attention, ces activités ne génèrent pas des marges importantes.

O. R : Vous venez d’en parler : vous êtes la seule école d’ingénieurs à dispenser un MBA (master of business administration).

A. B : Il est maintenant très renommé et nous le dispensons sur trois sites avec les universités de Bruxelles, de Shanghaï et de Casablanca. Nous allons aujourd’hui plus loin avec le développement de MBA « technologiques » comme celui que nous venons de monter avec l’École nationale de l’aviation civile à Pékin pour former des cadres de direction capables de gérer l’ensemble des problématiques de leur secteur : stratégiques, managériales, techniques…

O. R : On les décrit de plus en plus comme les deux autres piliers d’une école, quel poids ont les anciens et la fondation aux Ponts ParisTech ?

A. B : Notre fondation nous accompagne dans le développement de chaires d’entreprises (nous en avons aujourd’hui 15 qui apportent deux millions d’euros par an à l’école) et nous organisons en ce moment une levée de fonds. Quant aux anciens, deux de leurs représentants, aux côtés également du président de la fondation, siègent au conseil d’administration de l’école. Le lien que nous devons avoir avec eux est très important. Les « jeunes anciens » (diplômés depuis moins de 10 ans) sont directement sollicités pour nous aider à réformer le cursus ingénieur et sont très actifs et volontaires.

O. R : Cette réforme est aujourd’hui votre principal projet. Mais pourquoi changer un modèle qui fonctionne aussi bien ?

A. B : La dernière réforme date de 2000 alors que notre environnement change à toute vitesse. Avec la réforme des lycées, nous allons par exemple recevoir des étudiants formés différemment en 2015. Il faut penser à eux. Mais les métiers changent aussi : le poids de la gestion énergétique devient de plus en plus important, des technologies comme le « smart grids » [les réseaux intelligents] apparaissent, les principales préoccupations de la SNCF aujourd’hui ne sont plus d’augmenter toujours plus la taille des réseaux mais de mieux utiliser ceux existants en réalisant des opérations de maintenance sans fermer trop longtemps les voies et sans dégrader la sécurité, etc. L’exploitation des données (big data) que nous devons rendre interopérables permettra de mieux gérer les villes.

En termes de santé, il faut commencer à réfléchir à comment gérer la biodiversité urbaine et renouveler la prévention des épidémies dans les grandes villes mondiales. Autant de nouveaux sujets de recherche que nous devons développer avec des partenaires académiques et industriels et qui vont donner lieu à la création de laboratoires et de formations.

O. R : Mais vous allez également réformer la pédagogie ?

A. B : Il s’agit pour nous de construire des parcours beaucoup plus attractifs en recourant par exemple plus largement à la formation par projet. Nous voulons que la période présentielle, face aux profs, apporte plus de plus value : les élèves doivent venir en connaissant déjà leur cours pour y approfondir le sujet. A la rentrée 2015, les élèves auront plus de temps personnel et nous mettrons à leur disposition plus d’espaces pour développer leurs projets et avoir toute une partie expérimentale.

Je tiens à dire qu’il ne s’agit pas pour nous de faire des économies car ce système demande plus de tutorat. Si nous agissons ainsi c’est que les choses deviennent plus complexes et que les jeunes doivent apprendre à travailler dans des équipes comprenant plusieurs métiers et à être plus autonomes.

O. R : Ils y sont prêts ? Ce n’est pas évident quand on sort d’un système, du primaire à la prépa, qui privilégie une écoute passive du prof.

A. B : En tout cas ils savent le faire car ils s’y mettent très vite quand ils partent étudier à l’étranger. Nous vérifierons leur engagement de façon fréquente et systématique . Les étudiants sont aujourd’hui très demandeurs de tout ce qui est collectif, il faudra encore valider s’ils travaillent autant en solo. C’est en fait une sorte de retour aux sources de l’école, à l’enseignement par la pratique, que les outils numériques nous permettent d’effectuer.

O. R : Vous ne participez pas au discours sur la baisse du niveau des étudiants ?

A. B : Ceux qui vont arriver en 2015 ne sont pas plus idiots que les précédents et ont suivi autant d’heures de cours mais avec de nouvelles priorités. A nous de nous adapter.

O. R : Vos promotions restent modestes : 270 élèves. Leur taille va-t-elle augmenter dans les années à venir ?

A. B : Avec les nouvelles filières que nous allons ouvrir, et si les moyens sont là, nous pourrions passer à 400. Ce qui renforcerait notre visibilité vis-à-vis du monde professionnel et à l’international.

O. R : Plus largement pensez-vous qu’il faut former beaucoup plus d’ingénieurs en France ? Certains parlent d’un manque de 10 000 par an.

A. B : On ne peut pas répondre à cette question dans l’absolu. Si on ne pensait qu’au secteur tertiaire on en formerait déjà trop. Quel est notre modèle industriel national ? Il faut une réponse européenne.

O. R : Un quart de vos diplômés part aujourd’hui à l’étranger pour occuper son premier poste. Peut-on parler de « fuite des cerveaux » ?

A. B : Mais c’est une bonne chose de voir du pays et il est parfaitement logique pour son premier poste de vouloir aller à São Paulo ou New York. Sinon il ne faut pas demander à nos jeunes diplômés un tel niveau au TOEIC (780 chez nous) et de passer en moyenne 10 mois à l’étranger !

O. R : On en vient presque à ne plus poser la question tant la réponse des écoles d’ingénieurs est aujourd’hui insolemment positive. Vos diplômés se placent bien sur le marché de l’emploi ?

A. B : Sans aucun problème avec un premier salaire moyen (primes comprises) de 45000€ par an. Cette année les jeunes filles gagnent en moyenne un peu plus que les garçons. Mais il ne faut pas piloter son école en ayant ces salaires en point de mire sinon on ne prend plus de jeunes issus de pays émergents – en rentrant chez eux ils auront des salaires plus faibles qui vont faire baisser la moyenne – et on privilégie la finance.

O. R : Et il ne faudrait pas non plus favoriser l’entrepreneuriat : on n’y gagne d’abord pas grand-chose. Vous avez pourtant fait le choix contraire.

A. B : Dans l’esprit du « design thinking » venu de Stanford, nous montons beaucoup de formations à l’innovation pour tous nos élèves, notamment en 3ème année. Nous utilisons aussi l’année de césure pour leur permettre de créer une entreprise avec l’aide de bourses. Ensuite nous pourrons les aider dans nos laboratoires puis dans l’incubateur de la Cité Descartes dont nous sommes partenaires. Aujourd’hui il y a deux ou trois créations d’entreprise chaque année et nous aimerions monter à 5% voire 10% de nos diplômés dans les années à venir. Ils ont l’esprit à ça. Et nous devons les accompagner dans nos secteurs spécifiques (énergie, bâtiment, etc.).

O. R : Tout le monde (ou presque) s’y met aujourd’hui. Allez-vous produire des MOOC (massive open online courses), ces cours gratuits et en ligne ?

A. B : Pour l’instant les MOOCs sont des objets qui n’ont que des coûts mais peuvent aussi être des produits d’appel. Ils peuvent aussi nous servir à remettre à niveau les étudiants étrangers avant qu’ils nous rejoignent : aujourd’hui nous avons du mal à recruter dans un certain nombre de pays car l’enseignement des maths n’y est pas du tout le même qu’en France. Une remise à niveau que nous pourrions d’ailleurs mutualiser avec d’autres écoles. Ce qui coûte cher ce n’est pas tant la réalisation des vidéos du MOOC que la création d’un bon produit pédagogique puis d’exercices pour s’évaluer voire de parcours à la carte en fonction des résultats des étudiants.

  • L’École des Ponts ParisTech a été créée en 1747 sous le nom d’École royale des Ponts et chaussées pour former les ingénieurs à construire les infrastructures de transports du royaume de France. En 1850 est diplômé le premier ingénieur « civil » (non fonctionnaire) et en 1961 la première jeune fille. L’enseignement était initialement fondé sur le compagnonnage puis avec une formation par les sciences et dans l’esprit saint-simonien. Après la Seconde Guerre mondiale, l’École nationale des Ponts et chaussées perd ses laboratoires au profit des grands organismes d’État. Elle les recréera dans les années 80 et compte aujourd’hui une centaine de chercheurs. Après s’être partagée entre Paris et Champs-sur-Marne de 1997 à 2008, l’école est toute entière installée dans l’Est de l’Ile-de-France depuis cette date. Elle possède six grands départements d’enseignement : génie civil et construction, génie industriel, génie mécanique et matériaux, ingénierie mathématique et informatique, sciences économiques gestion finance, ville environnement transport.
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Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel).

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