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Quel sera l’enseignement de demain?: les réponses des directeurs des programmes de Audencia et emlyon

Annabel-Mauve Bonnefous et Nicolas Arnaud

Ils dirigent l’ensemble des programmes de leur école. Nicolas Arnaud, directeur des programmes de Audencia BS et Annabel-Mauve Bonnefous, doyenne des programmes de emlyon BS, sont revenus dans le livre blanc « Des études à l’emploi, les Grandes écoles se réinventent » sur comment leurs écoles respectives ont su s’adapter aux contraintes de la pandémie et comment elles en tirent des conclusions pour mieux se réinventer.

Olivier Rollot : Nous sortons peu à peu d’une période particulièrement difficile pour les étudiants comme pour vos institutions. Quel bilan – rapide – en tireriez-vous ?

Annabel-Mauve Bonnefous : Cela a été une période dure. Les étudiants ont eu le sentiment de se faire voler leur jeunesse et leurs belles années d’études. Je retiens de notre côté l’engagement et le dévouement incroyable des équipes de l’école pour accompagner, soutenir et aider nos étudiants. Les professeurs ont également su faire preuve d’une grande flexibilité en adaptant les formats pédagogiques des cours et en suivant au plus près le quotidien des étudiants. La solidarité et la réactivité ont été les maitres mots de cette situation.

Nicolas Arnaud : La contrainte est aussi source d’innovation. En mars 2020, nos équipes ont ainsi su relever le challenge du passage en distanciel de l’ensemble de nos enseignements en seulement quelques jours ! Depuis nous évoluons dans un environnement fait d’incertitudes, à un niveau encore jamais atteint. Tous les quinze jours, nous devons inventer de nouveaux scénarios d’organisation pour répondre aux nouvelles contraintes imposées ou potentiellement imposées… Et souvent cela ne suffit pas. Il faut alors en réinventer de nouveaux, plus innovants encore.

Face à nous, les étudiants expriment naturellement le besoin d’avoir des perspectives claires et précises. Chose qu’il nous est extrêmement difficile de leur offrir, au vu du contexte. D’où la création de cellules de soutien. Toutefois, le point positif réside dans le fait que cela nous a aussi permis, paradoxalement, de retisser des liens encore plus forts et réguliers avec nos étudiants. Notamment à travers des points hebdomadaires que nous ne faisions pas aussi régulièrement avant.

A-M. B : Cela nous a également permis de faire comprendre à nos étudiants ce qu’était l’incertitude dans le management de façon concrète. Maitriser ses émotions et créer différents scénarios lors de grandes incertitudes sont des compétences clés des managers.

O. R : Avec ce que vous a appris la crise du Covid-19 qu’est-ce qui va changer sur les campus une fois le retour à la normale ?

N. A : Dans le monde de demain, nos programmes devront être encore plus flexibles. Le choix entre présentiel et distanciel se fera selon les programmes et leur nature. Les temps de cours en présentiel devront être encore plus intenses et riches qu’avant. Dans notre esprit, les campus doivent être des mondes de forte intensité intellectuelle pour montrer que l’interaction est force de création et de transformation individuelle, collective voire sociétale.

A-M. B : Déjà, nous avons hâte que les étudiants reviennent à 100% sur nos campus et puissent vivre pleinement leur vie étudiante ! Les campus sont des lieux de vie, de socialisation autant que des lieux d’apprentissage.

Les campus ont un peu changé car nous avons considérablement investi dans des salles de cours HighFlex ou bimodale, permettant de suivre les cours aussi bien à distance qu’en présentiel. C’était prévu dans notre plan de développement mais nous avons dû aller beaucoup plus vite dans l’équipement. Maintenant, je sais que les étudiants ne rêvent que d’une chose : retrouver leur terrasse comme avant, pour des soirées de travail, d’échanges et de discussion.

O. R : Dans quelle proportion faut-il conjuguer enseignement présentiel et distanciel dans l’avenir ?

A-M. B : Cela dépend des années et des programmes d’études. Avant la pandémie, nous délivrions déjà des cours en 100% distanciel mais avec une répartition différente en fonction des années : nous avons réduit la part de distanciel en première année car les étudiants n’y sont pas habitués et qu’ils ont besoin d’entrer dans l’esprit et la communauté de l’école. En dernière année, ils sont eux-mêmes en demande de cours à distance ; un étudiant, qui a construit sa vie à New York grâce à ses stages et qui doit terminer son dernier semestre d’école, préfère suivre les cours en distanciel plutôt que de revenir.

Il faut aussi rappeler que l’apprentissage à distance nécessite un accompagnement renforcé et plus individualisé de notre part. Nous créons actuellement une nouvelle catégorie de professeurs « facilitateurs », qui sont là pour suivre et motiver chaque étudiant afin qu’il réussisse. Entre présentiel et distanciel, la question est surtout de s’assurer que le dispositif pédagogique mis en place est celui qui correspond le mieux à l’étudiant et aux objectifs de sa formation.

N. A : Demain, bien plus qu’hier, tous les programmes auront une part de contenus en distanciel. Notamment parce que le monde du travail s’est profondément transformé et que notre mission est de former les futurs managers à cette réalité. Aujourd’hui savoir travailler et manager à distance est devenu encore plus indispensable qu’hier. Savoir travailler en équipe à distance est essentiel. Demain nos programmes en Executive Education, Mastères spécialisés ou encore MSc seront pensés dès leur conception pour être délivrés avec telle ou telle intensité de distanciel, synchrone ou asynchrone. Pour des raisons de valeur également, que ce soit pour réduire l’empreinte carbone de nos programmes ou pour les proposer dans des pays où il est difficile de facturer les mêmes frais de scolarité qu’en France.

O. R : Qu’est-ce que le recours au distanciel permet de faire mieux que le présentiel « pur » ?

A-M. B : Nous avons pu organiser un plus grand nombre de conférences et de témoignages inspirants avec nos alumni et notre réseau académique. Quand nos alumni sont loin, on se pose toujours la question de les faire venir sur nos campus pour intervenir, pour des raisons financières d’un côté, mais surtout pour des raisons de responsabilité environnementale et d’empreinte carbone. Un autre effet qui m’a marqué est le développement de réseaux sociaux privés incluant les étudiants et leurs professeurs. Les relations ont été plus étroites, il y avait plus d’interactions autour des cours. C’est un effet à conserver.

N. A : La question des déplacements de nos étudiants à l’étranger nous interroge. Jusque-là, les business schools françaises ont créé de nombreux campus à l’international. Mais, dans une réflexion plus globale, ne faudrait-il pas privilégier davantage ces enseignements aux étudiants locaux et réfléchir à la place que nous donnons aux séjours internationaux et à leur empreinte carbone ? C’est une vraie problématique éthique et responsable qui se pose ici et que nous devons adresser collectivement à l’avenir en trouvant le bon équilibre entre la richesse nécessaire d’une expatriation et les enjeux environnementaux. Il faut aussi que les ranking et autres accréditations l’intègre je pense, c’est un enjeu sociétal pour lequel les nos écoles et leurs parties prenantes ont clairement un rôle à jouer, afin d’aligner le discours avec les actes.

A-M. B : Le contenu pédagogique doit vraiment justifier les déplacements et nous devons les challenger par des solutions plus proches. Il y a une vraie réflexion à avoir à ce sujet. Mais il faut aussi bien prendre en compte que les « voyages forment la jeunesse ». emlyon propose à ses étudiants de partir six mois en stage à l’étranger dès la fin de leur première année, et ils en reviennent avec une maturité et une richesse intellectuelle qui accélèrent le processus de développement des dirigeants.

O. R : Quelles autres grandes évolutions de la pédagogie prévoyez-vous dans les années à venir ?

A-M. B : Une pédagogie d’hybridation, entre des sciences différentes et des métiers différents. L’unité d’enseignement ne repose plus sur un cours mais sur une ou plusieurs compétences à acquérir. La pédagogie doit être la plus adaptée à l’acquisition de telle ou telle compétence, cela nécessite des temps d’apprentissage variés et multimodaux, des alliances et des passerelles entre sciences et institutions, et toujours plus d’inventivité et de créativité de la part de nos professeurs.

N. A : Les espaces de temps et de lieux se croisent, évoluent, changent dans un environnement pédagogique en perpétuel mouvement. Ainsi, chaque professeur devient de plus en plus un expert et un animateur qui accompagne les étudiants dans leur apprentissage global et transversal en temps réel ou décalé, en salle de classe et en dehors.

O. R : Quelles nouvelles thématiques émergent dans les enseignements ?

A-M. B : L’enseignement de la RSE (responsabilité sociétale des entreprises) se systématise enfin dans l’ensemble des disciplines ! C’est une excellente nouvelle pour notre planète et notre société. D’autres thématiques se renforcent également : par exemple, la nécessité de maîtriser les soft skills, c’est-à-dire des savoirs-être individuels et collectifs. Le retour massif au distanciel a montré que les qualités communicationnelles étaient prépondérantes. Alors que la communication est normalement à 80% non verbale on perd quasiment toute cette dimension quand on travaille en distanciel. Il faut être d’autant plus explicite qu’on ne peut plus détecter des signaux faibles. Cela nous ramène d’ailleurs à la maîtrise de l’orthographe, de la langue : il faut plus que jamais savoir clarifier sa pensée et trouver les mots justes. Il faut aussi pouvoir s’adapter à l’autre et être tolérant, accepter les différences.

N. A : Les enjeux écologiques et sociétaux vont devenir de plus en plus prégnants. Les cours de comptabilité, de finance, de marketing, doivent se réinventer en intégrant de manière visible ces dimensions. Les enjeux sociétaux doivent entrer au cœur – plutôt que rester encore trop souvent en périphérie – des fondamentaux du management et de l’ensemble des spécialisations métiers. De même, nous devons y intégrer des dimensions techniques, d’Intelligence artificielle (IA) et de gestion des données notamment. Enfin l’hybridation des savoirs et l’ouverture à l’autre ouvrent des champs de perspectives pour comprendre les nouveaux enjeux des organisations. Autant de dimensions que nous devons implémenter dans des environnements mouvants et des cycles de plus en plus courts.

O. R : Vous l’avez évoqué : les entreprises, la société évoluent. Les étudiants apprennent de nouvelles règles de travail. Que leur dire aujourd’hui pour mieux se préparer ?

A-M. B : Malgré le développement incroyable de la technologie, on se rend compte à chaque fois que ce qui fait la force et la réussite des managers, c’est leur capacité à se soucier de l’humain et des relations humaines. Les étudiants viennent de vivre, ils vivent, des moments violents pour cet animal social qu’est l’homme. Le développement de leur intelligence émotionnelle, c’est-à-dire de leur capacité à gérer leurs propres émotions et celles des autres, est une clé de leur réussite. Ils doivent devenir ceux qui créeront ce lien social et fédéreront autour d’eux.

Un autre enseignement-clé est de savoir concilier des principes opposés et complémentaires du management : savoir à la fois prendre de la hauteur et être en proximité avec le terrain, savoir clarifier les situations et fixer un cap pour tous, tout en acceptant l’incertitude et en sachant saisir des opportunités. Ces aptitudes, assurément humaines, leur permettront d’évoluer avec agilité et succès dans les entreprises.

N. A : Je conseillerais à nos étudiants de montrer toujours plus de curiosité, d’ouverture. Aujourd’hui nous sommes trop souvent face à des étudiants qui ne se donnent pas toujours la chance de s’ouvrir à de nouveaux horizons, à des métiers qu’ils ou elles connaissent peu ou mal. C’est en restant ouverts, face à un monde en constante évolution, qu’ils prendront pleinement conscience du champ des possibles qui s’ouvre à eux.

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Olivier Rollot
Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel).

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